ARTIFICIELLES
Deux savants manufacturiers, MM. E. Croissant et L. Bretonnicre, viennent de présenter à la Société industrielle de Mulhouse les résultats d’un travail original qui se signale par l’emploi de nouvelles matières colorantes artificielles du plus haut intérêt. Ces chimistes obtiennent ces substances en faisant agir les sulfures alcalins, sur certaines matières organiques tout à fait incolores, telles que la sciure de bois ordinaire, l’humus, la corne, la plume, les poils (déchets de laine, desoie, etc.), le son, le gluten, les lichens, les mousses, la cellulose (déchets de coton, de papier, etc.), le sang, la suie, etc. Malgré leur nature diverse et leurs caractères différents, tous ces corps dontli plupart, comme on le remarquera facilement, sont des résidus sans valeur, se transforment en produits tinctoriaux. Il suffit de les traiter directement par les sulfures ou les polysulfures alcalins, sous l'influence d’une température plus ou moins élevée. Dans certains cas, le soufre entre directement en combinaison avec le corps organique ; dans d’autres cas, comme avec la sciure de bois, par exemple, il s'empare de l’hydrogène du composé organique, et donne naissance à de l’hydrogène sulfuré, tandis
qu’il sc substitue aux atomes de l'hydrogène ainsi ] éliminé.
« Le même corps, disent MM. Croissant et Brelonnière, peut donner ditférentes nuances suivant le degré de la température, la durée de l’opération et la proportion de sulfure employée, et nous pouvons dire qu’en général, plus la température est élevée et le temps de la cuisson prolongé, plus le produit se rapproche du noir ou tout au moins du brun, et plus sa solubilité est grande, plus aussi les nuances qu’il fournit sont solides. Nous avons remis il y a quelques mois à M. Chevreul, de l’Institut, des échantillons de tissus teints par nos produits, afin qu’il éprouvât leur résistance à l’air lumineux. D’après le résultat des opérations qu’a bien voulu faire cet illustre chimiste, et qu’il nous a communiqué avec sa bienveil- : lance habituelle, nous avons reconnu que les produits les plus calcines étaient ceux qui donnaient les j nuances les plus solides à la lumière. »
Les matières colorantes obtenues sont générale- | ment brunes, et les inventeurs en donnent quelques beaux spécimens dans le Bulletin de la Société' industrielle de Mulhouse 1 . Le dérivé sulfuré de l’humus des vieux chênes est remarquable et se dissout dans l’eau très-facilement.
« La nuance bistre fournie par l’humus dans toutes ses dégradations, disent les savants chimistes, est une de celles que nous rangeons parmi les plus solides. Elle assume en effet les qualités des couleurs réputées les plus stable-. Résistant bien à l’action de l’air et de la lumière, elle sc montre également fixe à celle des réactifs d’essai. Les acides minéraux et organiques, même énergiques, les lessives caustiques, le savon, l’oxalatc de potasse, etc., ne parviennent pas à l’altérer sensiblement. »
Le dérivé sulfuré du son a un grand pouvoir colorant ; il donne avec le bichromate une teinte cachou caractéristique, que l’on peut faire virer au gris à l’aide du carbonate de soude. Quant à la sciure de bois elle fournit des produits très-curieux, et nous céderons encore à ce sujet la parole à MM. Croissant et Bretonnière :
o La sciure de tous les bois peut être employée; mais nous conseillons de prendre de préférence celle de chêne, de hêtre, de cerisier, de châtaignier, etc., et d’éviter celle des essences résineuses, qui se modifient avec moins de facilité. Pour l’usage, il faut que la sciure soit sèche et tamisée le plus fin possible. Si l’on ne prenait pas cette précaution, les particules de bois trop grosses échapperaient à la combinaison, et se retrouveraient intactes lors de la dissolution des produits
« La sciure de bois sulfurée est un produit soluble en noir légèrement brun; son odeur est presque nulle; sa solution est bien attirée par la fibre qu’elle colore en gris foncé verdâtre. Après le passage en bichromate, la nuance ne vire pas eu carbonate de soude. Elle est solide à la lumière, à l’air, aux acides, aux alcalis et au savon.
* Octobre 1874.
« Par le mélange de la sciure de bois et d’un sulfure alcalin, on peut, nous l’avons dit, en élevant suffisamment la température, obtenir un abondant dégagement d’acide sulfhydrique; le produit qui résulte de l’opération offre alors des caractères spéciaux.
Il est très-soluble dans l’eau, doué d’un pouvoir tinctorial vraiment extraordinaire, et fournit des nuances noires ou grises, d’une solidité remarquable, même dans les tons les plus délicats. »
Le nouveau procédé s’applique aussi aux extraits de bois de teinture ordinaires, et modifie leurs propriétés. D’après des expériences exécutées à Mulhouse en présence du comité de chimie, on a pu affirmer que la stabilité des nouvelles matières colorantes leur donne un intérêt incontestable, et que la facilité avec laquelle elles se fixent par la teinture, fait espérer qu’elles trouveront une application immédiate pour certains genres simples dont on exige une grande solidité.
11 y a donc lieu de féliciter MM. Croissant et Bretonnière de leur nouveau travail. « Donnez-moi une bûche, disait un ancien chimiste, je vous rendrai du sucre. » Les deux savants de Mulhouse, comme ils le rappellent eux-mêmes, peuvent s’écrier aujourd’hui : « Donnez-nous une bûche, nous vous rendrons un produit tinctorial. »
Gaston Tissasdier.