DU CAP DE LA HÈVE
Les remparts de roches qui avoisinent le Havre sont, depuis de longues années, sujettes à des éboulenients presque continus, à des glissements qui les détériorent, qui les dégradent et qui menacent parfois comme d’un danger réel les riverains de l’Océan, et le port lui-même. Vers la fin de septembre 1874, un pan tout entier de basse falaise s’est encore I
écroulé au-dessous du poste à signaux de Bleville, c’est-à-dire à la pointe Acher. Il a roulé subitement sur la plage, avec un bruit formidable, entraînant dans sa chute d’énormes blocs de rochers. Le volume des terres écroulées a pu être évalué à 10,000 mètres cubes ; cette masse va être désormais sans cesse attaquée par les eaux, et morcelée par le flot qui la déposera au fond de la baie de la Seine. Mais ce n’est pas tout. L’éboulement de ce pan de falaise, d’après M. Amédée Marteau, amènera la chute plus ou moins prochaine d’une partie de la falaise haute. En effet, celle-ci surplombe maintenant sur le vide, et
UUsscinent des falaises de Saiule-Adressc, au cap de la Ilcvc. (D'après uaturo.)
demeure sans point d’appui. Viennent les pluies et les dégels, et elle s'aflaissera dans ce creux laissé audessous d’elle. Ainsi s’accomplit, lent, mais implacable, le travail de destruction de la Hève, que tout le monde signale et connaît, et dont on ne semble pas se préoccuper suffisamment.
Lamblardie évaluait à 400,000 mètres cubes par an le volume des apports que le courant dit d’Àntifer arrache ainsi à ces falaises pour les déposer en amont. On voit que ce phénomène de dégradation est d’une haute importance, et qu’il est digne de fixer l’attention. Aussi, croyons-nous qu’il peut être utile de publier quelques documents peu connus sur la nature géologique des falaises de la haute Normandie, certainement destinées à disparaître dans la suite des temps.
Le cap de la Hève est élevé de 100 à 115 mètres au-dessus du niveau de la mer *.
La falaise proprement dite, dit M. Lennier, est formée de craie et de sables ferrugineux. La base de cet escarpement est d’argile et de calcaire kimmeridiens qui montent jusqu’à 7 mètres audessus du niveau de la mer et forment une terrasse de 100 à 150 mètres vers l’Océan; en arrivant au rivage elle est coupée à pic et présente un deuxième escarpement, haut de 4 à 10 mètres, connu sous le nom de basse falaise. Cette , basse . falaise est donc seule attaquée par la mer qui ne peut avoir aucune action directe sur la grande falaise, laquelle est à 100 ou 150 mètres en arrière.
1 Études géologiques et palcontologiquei sur l'embou-
3* uhm. — !•' «meure.
La résistance de cette assise d’argile et calcaire, aux attaques de la mer, est tres-graude ; d’abord les galets de la plage recouvrent presque entièrement les argiles et empêchent les vagues de les attaquer, puis ces assises sont liées ensemble et forment une masse très-résistante.
A la surface des argiles kimmeridiennes se trouve une petite nappe aquifère et au-dessus une assise sableuse, plus ou moins ferrugineuse, épaisse de 15 à 20 mètres ; enfin au-dessus des sables, les couches de gault, qui contiennent aussi un lit aquifère, puis les glauconies, les craies jaunes blanchâtres à silex et enfin les argiles à silex ; l’ensemble de ces différentes assises présente une épaisseur de 90 à 100 mètres; les eaux fluviales s’infiltrent et traversent lentement toute la masse crayeuse. Celle-ci les tient en réserve et alimente ainsi les rivières et cours d'eau, sources et puits des environs.
Ces eaux s’échappent des sables verts à la surface d’un banc argileux du gault ou étage albieu (d’Orbigny). Mais ce banc peu épais laisse échapper une certaine quantité d'eau qui, s’infiltrant à travers les sables ferrugineux, forme la petite nappe inférieure qui s’écoule au-dessus des argiles kimmeridiennes et entraîne continuellement des parties de sable. A la longue, des cavités se forment, et à un moment donné un affaissement se produit, les sables deviennent friables et ne peuvent plus porter la falaise de craie. Celle-ci, divisée d’abord en grande masse par des fissures parallèles à la côte, s’ébranle ou glisse sur les terrains avancésdu Kimmeridjc et s’étale môme quelquefois sur le rivage occupé par la mer eu refoulant la plage de galets.
Quelquefois celte basse falaise est encore entraînée vers la mer par ces mêmes courants aquifères qui la minent en dessous. Elle s'écarte alors de la falaise proprement dite, et il se forme une contre-pente entre elles ; il se produit ainsi un petit vallon se rapprochant de la base de l’escarpement de la grande falaise. N’étant plus appuyée par la basse falaise de nouveaux éboulements se forment encore.
l’our donner un exemple remarquable de ces éboulements,' nous citerons celui qui a exercé, dans ces dernières années, l’action de dégradation la plus importante et la plus remarquée. Le 50 juin 1806 les basses falaises, en mouvement depuis près de deux mois, commencèrent à descendre vers la mer en glissant sur les argiles kimmeridiennes. Le même jour des fentes se produisirent sur le plateau au-dessus du terrain en mouvement. Le lendemain 1 er juillet les fentes s’étaient beaucoup élargies, et à 10 heures du matin une partie considérable de la falaise s’ébranlait avec un bruit sourd et en produisant un nuage de poussière crayeuse. En tombant sur le talus d’éboulenient, cette masse de roche en accéléra la marche, et toute la basse falaise, sur une étendue d’environ 500 mètres, depuis la partie nord-ouest des parcs jusque sous les
chure de la Seine et les falaises de la haute Normandie, par G. Lonnier. — iiavre. Imprimerie Cusley.
signaux, furent ébranlés par le choc et suivirent le mouvement en avant vers la mer ; mais elles s’arrêtèrent bientôt et les cflets de l’éboulcment proprement dit furent circonscrits sur le point où il s’était produit. En cct endroit le talus d’éboulemenl avait à peu près 200 mètres de largeur, et il se terminait au bord de la mer par un escarpement formé d’argiles et de calcaires kimmeridiens, haut de 5 mètres et taillé à pic. Ces calcaires et ces argiles restèrent complètement étrangers à ces mouvements à mesure que le talus d’éboulement avançait.
I.es parties placées en avant étaient précipitées du liant du petit escarpement kimmeridien à la mer; elles y formèrent bientôt un amas considérable sous lequel disparut entièrement le Kimmeridjc.
Le 2 juillet l’amas de blocs de toutes dimensions formé par l’ébouleinent sur le galet pouvait être estimé à 4,000 mètres carrés ; il formait une espèce de petit cap avançant d’une quarantaine du mètres dans la mer. La surface totale du terrain entraîné par le mouvement, pendant l’éboulement, est d’environ 8 hectares. On peut évaluer à plus d’un million de mètres cubes la quantité de roches calcaires, de sables et de terres qui ont été remués.
Un tel phénomène de destruction se reproduit très-fréquemment au cap de la Ilève. Notre gravure, faite d’après nature en 1874, représente un pan de falaise à Sainte-Adresse, qui, par le glissement, se détache du massifdont il se séparera bientôt tout à fait.