N* 9 3 — 15 MARS 1S
LE CASTALIA
Comme le Dessemer, le Castalia est un navire destiné à éviter autant que possible aux passagers qui traversent la Manche, les souffrances du mal de mer. Ainsi qu’on peut le voir sur notre dessin j ce navire diffère complètement de tous ceux qu’on a construits jusqu’à ce jour. 11 se compose de deux ilotteurs de forme très-allongée, réunis par un pont robuste. Les parois intérieures de ces deux flotteurs sont à peu près rectilignes et laissent entre elles un
couloir rectangulaire dans lequel viennent agir deux roues à palettes destinées à imprimer le mouvement à tout l’ensemble.
Quoique tout à fait nouvelle pour un navire de mer, cette disposition a déjà été employée, avec un certain succès pour la navigation à grande vitesse, sur quel- ■ ques grands fleuves de l’Amérique, sur l’Amazone par exemple.
Les Bateaux-Cigares, qui servaient il y a une quinzaine d’années et qui servent peut-être encore au transport des dépêches et des passagers sur ce fleuve, se composaient de deux flotteurs cylindriques
Le iruïvau navire le Caslulia. (D’après une photographie.)
très-allongés, présentant quelque analogie avec celle [ d’un cigare pointu par les deux bouts. Construits aussi légèrement que possible, ils étaient réunis par un pont ou plutôt une plate-forme sur laquelle était placée la machine motrice. Grâce à la simplicité et à la légèreté de toute cette installation, on obtenait ainsi des vitesses considérables.
Mais, ce qui est possible sur un fleuve, dont les eaux sont relativement calmes, l’est-il encore sur mer? Le capitaine Dicey l’a pensé et il a conçu le navire dont nous nous occupons en ce moment. Les essais auxquels ce navireadéjàétésoumisne semblent malheureusement pas donner complètement raison à l’inventeur.
Les deux flotteurs dont la section esL à peu près rectangulaire ont 88 m ,15 de longueur, o m ,15 de lar-
geur et 3'“, 05 de hauteur. Leur écaitement est de 7 m ,90. Le pont qui les réunit, déformé tubulaire et elliptique, a 48 m ,65 de longueur, 2"\40 de hauteur et toute la largeur du navire, soit 18 ln ,25. Tandis que dans les bateaux-cigares, ce pont supporte la machine et les passagers et peut, par conséquent, être très-léger, ici il doit être au contraire d’une solidité à toute épreuve, car c’est lui qui doit soutenir le choc des vagues qui tendent constamment à séparer les deux flotteurs. On conçoit, en effet, que par suite de leur longueur et do leur écartement, ces flotteurs ne seront jamais soumis ensemble à la même action d’une lame. Lorsque sous son effort l’un d’eux tendra à s’incliner dans un sens, l’autre agira en sens contraire. Le premier, par exemple, devrait s’élever tandis que le second voudrait s’abaisser, etc. Le pont
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qui lus réunit doit donc, dans tous les cas, leur donner une solidarité suffisante et être assez rigide pour résisler à toutes ces causes de dislocation. Mais de telles constructions se prêtent mal aux calculs, et malgré les progrès de la science de l'ingénieur, il est difficile d’évaluer exactement, et même souvent d’apprécier avec quelque certitude, les forces en jeu pour leur opposer des organes d’une résistance convenable. Aussi est-on obligé, si l’on veut se garantir contre toutes les éventualités, d’exagérer la solidité de cette construction et partant son poids.
Tout le pont est notamment réservé aux passagers : dans son intérieur sont les cabines et les salons, tandis que sa partie supérieure (orme promenade. . L’espace considérable, qu’on a pu employer ainsi, a permis de donner aux aménagements un luxe et un I confortable qu’on ne peut réaliser avec la disposition ordinaire, et c’est là, suivant nous, leplus grand avantage qu’on puisse tirer du mode de construction adopté par le capitaine Dicey.
Les flotteurs étant à fonds plats le tirant d’eau du Castaliae st faible, 1 m , 8 0 seulement, et il pourra entrer à toute heure dans les ports qu’il est appelé à desservir sans avoir égard à la marée.
Une parfaite symétrie et un double gouvernail à chaque extrémité lui permettront également de marcher aussi bien dans un sens que dans l’autre, et d’éviter les rivages quelquefois difficiles aux points de départ et d’arrivée.
Deux machines à deux cylindres actionnant directement les deux roues à palettes, placées dans le couloir central, devaient d’après les calculs du constructeur lui imprimer une vitesse de 1 0 à 12 nœuds ; mais les premiers essais ne sont pas venus confirmer ces prévisions et. il est à craindre que l’on soit obligé de renoncer à atteindre ces chiffres et de se contenter d’une vitesse moindre qui augmentera sensiblement la durée de la traversée.
Quant à la stabilité, elle a dit-on, été satisfaisante dans les premiers voyages, mais sans être tout à fait fixé à cet égard, il est prudent d’attendre que leCnstalia ait subi l’épreuve d’un service régulier par tous les temps et sur des mers de toutes sortes.
Le succès de cette tentative hardie est donc encore quelque peu problématique ; nous avons cru néanmoins devoir la faire connaître à nos lecteurs, dans un moment ou tous les regards se portent sur cet étroit canal qui sépare de la terre ferme, le centre industriel le plus important de tout l'Ancien continent.
Si les expériences et les constructions du capitaine Dicey doivent aboutir à un échec, les voyageurs qui traversent souvent le détroit se consoleront, en songeant que dans quelques dix ans ils feront le voyage de Paris à Londres, confortablement installés dans une voiture de chemin de fer, sans se soucier de la mer qui grondera au-dessus de leur tête.
Giraudièrfs.