EN FLORIDE
La Floride méridionale, essentiellement couverte dernarécages dangereux ou de jungles impénétrables, est certainement un des pays les plus inexplorés de la terre.
« Ces contrées, disait l’ingénieur de l’Etat, il y a quelques années, sont aujourd’hui, et resteront sans doute encore, à peu près aussi inconnues que l’intérieur de l’Afrique et que le massif montagneux où le fleuve des Amazones prend sa source. » Seuls, les Indiens Séminoles, restes affaiblis d’un ancien peuple, parcourent cet enchevêtrement de mollières, de bayoux, de lagunes, et savent y trouver des chemins, des emplacements, des refuges.
C’est au centre decette partie de la Floride, à peu près à égale distance des deux mers qui la baignent enlre la Grande Prairie, la Grande Cyprière et les Evcrglades, que s’élale une vaste masse d’eau appelée VOkeechobee. L’Okeochobce est leplus grand lac du sud des Etats-Unis; mais, jusqu’à l’expédition dont nous voulons parler aujourd’hui, il était voilé d’un mystère vraiment désespérant pour l’histoire naturelle et la géographie.
Il faut savoir, avant tout, que les côtes de la Floride diffèrent notablement de l’intérieur du pays. Sans doute, elles sont bien loin de donner l’idée d’un pays aride : de longues lagunes s’étendent près de la mer et communiquent avec elle; de grandes forêts viennent y finir, humides, noires et profondes. Mais le sol est ferme, assez du moins pour rendre ces lieux habitables : des villes, des forts s’élèvent font le long des côtes, des plantations superbes s’étendent au bord des lagunes, plantations d’orangers, de citronniers, de légumes même, car tout vient spontanément sons ce beau ciel des contrées semi-tropicales ; les fruits, les arbres, les fleurs, sont amoncelés au bord de certaines lagunes, et produisent ces paysages enchanteurs qui firent nommer cette terre, lorsqu’on en découvrit les rivages, la Florida, la fleurie. C’est là que de nombreux Yankees viennent chaque année passer l’hiver, et rétablir leur santé compromise par les froids de l’Iludson ouïes brouillards du Massachussetts. D’ailleurs, la côte orientale de Floride est un paradis véritable pour le pêcheur et le chasseur. Des livières et des lacs poissonneux, des forêts où l’on trouve en abondance le cerf, le dindon sauvage, le couguar, des marais où pullulent les bécassines, les sarcelles, les dendrocygnes, et ces beaux canards Carolins que nous acclimatons en Europe ; ce sont là des appas auxquels l’Américain du Nord se ferait scrupule do résister.
Or, parmi tant de sportsmen, de savants, de voyageurs attirés chaque année en Floride, combien se sont semis intrigués par le mystère de l’Okeeeliobee! En 1855 et 183(5, dans une guerre contre les Sémiuoles, les soldats des troupes américaines durent
s’engager dans les jungles etdanslesEverglades pour y suivre les Indiens ; ils lancèrent même des bateaux sur le lac, et y découvrirent une île à laquelle ils donnèrent le nom à' Observation. Depuis cette époque, une seconde guerre a éclaté en 1856 et a duré jusqu’en 1858; elle a eu pour résultat de rejeter à l’ouest de l’Okeechobce presque tous les Indiens qui habitaient à l'est. Des postes militaires, décorés du nom de forts, furent établis sur différents points; aujourd’hui on trouve des colons installés fort avant dans ces solitudes, et il y a des chantiers pour l'exploitation des bois le long de la rivière Kissirnee, qui se jette dans le lac à sa parlie septentrionale. Mais les environs immédiats de l’Okecchobee sont inhabités et inhabitables ; les refuges des Indiens et les postes des blancs sont également abandonnés. Ceux qui occupaient ces derniers explorèrent sans doute par détachements les terrains du voisinage; mais c’étaient des miliciens du pays, c’est-à-dire des hommes ignorants; ils n’observèrent pas, ou leurs observations furent perdues. La carte de l'Okeechobee demeura fort incertaine, le périple du lue ne fut pas fait. Les difficultés qu’avait dû vaincre le corps expéditionnaire étaient telles qu’aucun effort individuel ne sembla pouvoir les surmonter. Ou le comprendra quand on saura que, parmi d’autres obstacles, il y a vingt milles de chemin à faire en nageant ou en pataugeant dans la boue, qu’il faut pendant tout ce temps traîner son bateau ou le pousser devant soi, et le tout au milieu des alligators, des serpents venimeux de cent espèces, de toutes les vermines imaginables qui peuvent ramper, voler, piquer. La boue, l’eau, la chaleur étouffante, les troncs, les lianes enchevêtrées, tout conspire contre le voyageur; tout l’arrcte, le blesse, le harasse; cl, quand il trouve un peu de terre ferme pour camper et se reposer, ce n’est qu’un morceau à peine élevé de six pouces au-dessus de la fange environnante.
Au mois de novembre 1873, le Forest and stream de New-York, annonça qu’il préparait une expédition à l'Okeccbobee.
L’explorateur, désigné par le Forest and Sircam sous le nom de Frédéric Beverley , faisait tous ses préparatifs. Un bateau spécial était construit pour lui; des appareils photographiques, des armes ettous les ustensiles nécessaires étaient apprêtés sous ses yeux ; à ces éléments de succès, il joignait une santé vigoureuse, une grande habitude de la vie des bois, une connaissance profonde de la Floride, et l’avantage inappréciable d’être naturaliste et chasseur. Eu décembre, il s’embarqua, avec son bateau et scs bagages, à bord d’un navire à voiles, et, le 1 er janvier 4874, après une traversée orageuse, il vit les cotes de la Floride. Débarqué à New-Smyrna, il atteignit sans difficulté, en suivant les lagunes parallèles à la côte, le fort Pierre ou Sainte-Lucie, sur la latitude du grand Lac. Puis, pendant un mois plus de nouvelles. On reçut enfin la lettre suivante, datée des bords du Kissirnee River, 21 février 1874 : «Nous
sommes arrivés au gué du fort Bassenger, sur le Kissimee, Lier, à quatre heures du soir.... Nous avons fait soixante milles, traversé à la nage deux criques, pataugé dans la boue pendant vingt milles de suite ! Les roues sur lesquelles nous traînions notre bateau se sont par deux fois rompues... Nous avons été une semaine en route pour faire quatre journées de chemin.... Le Kissirnee, lia ici que 100 pieds de large; ma’s il est très-profond, très-rapide. Le pays qui l’entoure est un marais, avec çà et là des collines. Beaucoup de poisson, beaucoup de gibier, très-peu farouche. Nous avons un campement pittoresque, mais nous n’y resterons plus qu’un jour ; il y a un propriétaire de bétail à cinq milles d’ici ; dès qu’il pourra nous tuer un bœuf, nous partirons. Nous prendrons des provisions pour un mois, carie lac, dit-on, n’a pas de gibier. Je mets, dit-on, car, même ici, on ne sait rien qui le concerne. Selon le seul habitant de la rive Est du Kissirnee, trois blancs seulement ont vu le lac
depuis la guerre des Indiens LeForestand Stream,
mon bateau, n’a pas souffert de ses mésaventures
Dans trois jours j’espère qu’il flottera sur les eaux de l’Okeechobee. »
Ainsi l’homme et le bateau avaient atteint sains et saufs le grand chemin de l’Okeechobee, la rivière qui s’y jette au nord : le plus dur était fait au 21 février. Il reste à voir par quel chemin on était arrivé au Kissirnee; et nous allons, cette fois, rendre la parole à l’explorateur.
« 11 n’y a, dit-il dans son rapport au Forest and Stream, qu’une seule route qui mène à l'Okeechobee, le Kissirnee. Pour arriver à celte rivière, on peut prendre deux chemins : tous deux demandent un bon bateau, des provisions, et tout ce qu’il faut pour un séjour d’un mois. Mon itinéraire, qui est le bon, est tout droit à travers le pays, de Saiuto-Lucic au fort Dasseimer.
« l.e courant du Kissirnee est très-rapide et trèstortueux; l’eau est la meilleure de tout le sud de la Floride; la largeur reste la même qu’au Gué; mais il y a quelques étranglements quand on approche de l'embouchure. Le long des rives, quelques chênes, mais qui disparaissent bientôt; puis rien que de vastes plaines de saw-grass, remplies de lagunes qu’alimente la rivière, et où l’on voit des saules bas, et çà et là des magnolias sortant du marais comme de grands arbres. A dix milles du Gué se trouve le dernier vestige humain, la cabane d'un settler isolé. A vingt milles du lac, ou voit le dernier chêne. A trois milles s'élève un grand cyprès d’où l’on peut, pour la première fois, apercevoir l’Okeechobee. Voilà le paysage triste et malsain que traverse le Kissimee.
n A son entrée dans le lac, il forme une baie d’un mille environ, en tous sens, couverte de lis et de laitues d'eau ; on voit quelques cyprès sur la rive gauche ; tout le reste n’est que marais. »
Nous ne suivrons pas les voyageurs dans leur croisière sur l’Okeechobee. Leur but était atteint ; ils
pouvaient, suivant leur programme, naviguer « dedans et autour, into and around. » Autour du lac, derrière et parmi les palmettos et les cyprès, on voit souvent des rideaux de pins, d’une épaisseur plus ou moins grande, qui, s’approchant parfois assez près du lac, séparent ses rivages immédiats des différentes régions qui l’entourent.
De leur bateau, les voyageurs reconnaissent successivement chaque terrain, notint chaque accident de la côte; et c’est ainsi que fut dressée la première carte de rOkeeehohce, telle que nous la reproduisons pour nos lecteurs : c’est une rareté géographique que le Forest and Stream offrit aux siens, il y a quelques mois.
Le lac Okeechobec a quarante milles, ou , si l’on veut , soixante- cinq kilomètres dans sa plus grande longueur, du Kissimee aux Everglades. Dans sa plus grande largeur, c’està-dire vers le centre, il mesure vingt-cinq milles, soit un petit peu plusdeçMaran/e kilomètres. Il est rempli de bas-fonds et couvert d'herbes en maint endroit.
Nulle part on ne lui a trouvé une profondeur de plus de quatre mètres. C’est peu, mais cela s’explique : le fond et les bords sont si peu solides qu’ils ne retiennent pas les eaux; et celles-ci, au lieu d’élever leur niveau dans le lac, vont inonder, en dessous, l’immense flaque vaseuse | des Everglades.
« L’Okeeehobce, dit son explorateur, manque de poisson. La violence de scs orages est si grande et sa | profondeur si insuffisante, qu’il est souvent bouleversé jusqu’au fond; les eaux sont jetées vers le centre, et aucun poisson de taille ordinaire ne peut j survivre à de tels chocs. D’ailleurs les crustacés et j tout ce qui peut nourrir le poisson est également rare. Les alligators ne sont pas en aussi grand nombre que je m’y attendais, excepté dans les lagunes et à l’outrée des criques, où ils fourmillent. Peu d’oiseaux sauf des orfraies, des hérons, des anhingas
et des ibis blancs et roses ; mais d’assez nombreuses espèces.
« Pendant tout le voyage nous n’apcrçù mes qu’un seul homme. Les seuls vestiges de la ] résence de l’espèce humaine en ces lieux sont doux villages que nous découviîmes, villages indiens temporaires, aujourd’hui abandonnés; les huttes étaient effondrées et envahies par la végétation environnante ; les plantations, étouffées par les plantes du Swamp.
« C’était sur le rivage oriental du lac, à onze milles de l’embouchure du Kissimce. Les bananiers, les papayers, les cannes à sucre et les goyaves poussaient, redevenues sauvages, avec assez d’abondance.
Ces villages étaient ceux d’une portion de la tribu séminole d’Okcechobee , qui habite maintenant au S.-O. du lac dans Diçj Cy press Swamp. »
Revenue au fort llasscnger, l’expédition reprit le chemin qui l'avait amenée et, triomphant encore une fois des mêmes obstacles et des memes dangers, revint à Sainte-Lucie le 17 mars, étant partie le 1 4 février.
Le lendemain , son chef expédia à New- York le récit du xoyage et le tracé de l’Okccchobce, et, dans son numéro du 16 avril 1874 , le Forest and Stream put annoncer avec orgueil la Découverte du Lac, « tlie Great Myslery solved ! » En même temps que ce mystère, un autre fut dévoilé : Fréd. Beverley, l’audacieux inconnu, se trouva être Monsieur F. A. Ober, un savant bien connu de la Smilhsonian Institution, qui avait pris pour pseudonyme le nom de sa ville, du port du Massachussetts où il avait construit son bateau.
Cette brave embarcation, qui avait tant voyagé sur terre, n’était pas destinée à revoir l’eau salée. Son possesseur, avant de quitter le Kissimee, la vendit au juge Parker. Quant à lui, bien que la saison des inondations et des moustiques chassât les sportsmen de la Floride, il y resta pour visiter les vil'es indiennes qui s’y trouvent. A New-Smyrna, il rencontra le
La prcrr.Lrc carte de i’Okeecliobee, d'après le tracé de M. Ober.
docteur Fox, qui avait guidé sans succès, en même temps que lui, une autre expédition vers l'Okeechoboc; et il apprit que plusieurs tentatives avaient encore été faites infructueusement le même hiver. Aujourd’hui que la voie est trouvée, il n’est pas douteux qu’elle ne soit suivie; et d’ailleurs M. Ober est là pour guider les explorateurs futurs.
Au reste, la science seule et la curiosité peuvent s’intéresser à l'Okeecbobce. Il n’y a rien d'utile à tirer ni de lui, ni de scs bords, à moins que les caout-
d’Amérique, énorme oiseau grand comme un homme et que l’on croyait propre au Mexique, habite décidément aussi la Floride. Toujours même mélange des faunes !
Il en est de même du Rosthrame ou Milan des marais. Ce rapace ( Rosthramus sociabilis, d’Orb.) se plaît au milieu des lagunes et des marécages; il vit de poissons et surtout de reptiles aquatiques ; ses ' serres à grands ongles et son bec à long hameçon pointu lui permettent de les retenir malgré leur
clioucs qui s’y trouvent ne vaillent la peine d’être exploités. Le chasseur et le pécheur, à qui le Kissimee offrirait gibier et poisson en abondance, n’ont rien à faire dans l'Okeechobec , dont les bords sont dépeuplés , et dont les eaux ont à peine assez de poisson pour nourrir les orfraies du voisinage. C’est donc à la science presque seule que M. Obrr a rendu un véritable et grand service. La géographie y gagne d’avoir une lacuiiede moins, et l’histoire naturelle s’enrichit de docu mon ts nouveaux et variés.
Nous n’avons pas la liste des plantes déterminées par M. Green, aux bords et sur les eaux de rOkeeehobee;maisle Forest and Stream, à qui revient sa grande part dans ce beau succès, a donné
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