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L'APICULTURE MODERNE

LES RUCHES I’EUFECTIONNÉES.

(Suite et fin. — Yoy. p. 116.)

Les apiculteurs, comme nous l’avons dit dans un précédent article, se partagent en deux camps. Les uns, les fixistes, placent les abeilles dans des ruches, soit de capacité invariable, soit pouvant être agrandies par une calotte ou une hausse, mais dans lesquelles les abeilles suspendent d’elles-mêmes leurs gâteaux verticaux à une paroi supérieure immobile, les attachant comme il leur convient, de sorte qu’on ne peut séparer les rayons qu’en pratiquant une section intérieure. La ruche est alors la fidèle image du creux d’arbre ou du trou de rocher, envahi par un essaim vagabond. Les partisans du mobilisme , au

contraire, cherchent à guider le travail des abeilles, en les obligeant à édifier leurs alvéoles sur des traverses ou dans des cadres mobiles, de telle sorte que Ton peut ensuite enlever telle partie qu’on veut de leur travail, sans déranger le reste de la ruche.

Rien n'est nouveau sous le soleil, aussi bien en .apiculture qu’ailleurs. Les Grecs paraissent s’être servis, de temps immémorial, du rayon mobile, qui a passé, bien plus tard, en Allemagne. Ainsi, dans l'ile de Candie (l’ancienne Crète, berceau de Jupiter ■que nourrirent les abeilles du mont Ida), on se sert, •de ruches eu osier, en forme de paniers. Leur partie supérieure porte des petites barres de bois, séparées les unes des autres, et recouvertes au dehors, pour empêcher l’accès de l’air et de la lumière, ainsi que l’entrée et la sortie des abeilles. A chaque barre les insectes attachent un rayon de cire, isolé des autres. Par ce moyeu, dans le temps des esraims et avant leur départ, les apiculteurs visitent les ruches, retirent les barres une à une avec leurs rayons, et, quand ils y trouvent des cellules royales fermées, et contenant à l’intérieur des nymphes de femelles fécondes, ils les distribuent en plusieurs ruches, suivant que la saison s’annonce plus ou moins favorable pour la récolte, de sorte que les essaims sont ainsi logés à l’avance dans de bonnes conditions. C’est là faire un essaimage artificiel.

L’abbé Délia Rocca, vicaire général de Syra, une des îles de l’archipel, où il a longtemps résidé et élevé des abeilles, fit connaître en France ( Traité complet sur les abeilles , 1790, 5 vol.) le perfectionnement qu’il apporte à la ruche grecque, afin de pouvoir changer indifféremment de place tous les .rayons. C’est une ruche carrée, en planchettes de bois, ayant deux pieds de hauteur, et partagée en deux étages égaux, chacun d’un pied cube, ce qui constitue une ruche à hausse et à rayons mobiles. En effet, le haut de chaque étage est formé de neuf petites traverses de bois, l’expérience ayant prouvé que les abeilles bâtissent neuf gâteaux dans la capacité d’un pied cube. Les côtés de chaque étage peuvent être ouverts pour observer avec facilité le travail des insectes. En avant et au bas de la double ruche se trouve l’entrée des abeilles, fermée par une poite carrée de fer-blanc ou de tôle, assujettie par deux coulisses, percée de petits trous, dont la dimension varie pour le passage des ouvrières ou des fauxbourdons, et d’autres, encore plus étroits, destinés seulement à la ventilation. La petite planche, placée au-devant de celte porte, sert de reposoir aux insectes, à leur retour des champs. Pour opérer l’essaimage artificiel, on a d’autres ruches de la même dimension que la ruche pleine d’abeilles, et on y place une ou plusieurs traverses de celle-ci, avec des rayons à femelles pondeuses (fig. \).

L’invention des rayons mobiles intérieurs revient donc aux Grecs, et son application dans une ruche en bois est duc à Délia Rocca, dont la ruche a été depuis bien souvent copiée et réinventée.

Les ruches à cadres extérieurs sont beaucoup plus

modernes ; on regarde généralement, comme la première imaginée, celle construite au commencement de ce siècle, par Hubcr, le célèbre observateur aveugle des abeilles. Elle est formée d’une série en nombre variable de châssis mobiles, pouvant être enlevés ou ajoutés séparément, et à chacun desquels les abeilles attachent un gâteau (fig. 5). On a soin de les amorcer par quelques morceaux de gâteau collés en liant, ou en suspendant dans le cadre une gaufre de cire, à compartiments de la largeur des alvéoles que les insectes y appuient. Pour raison d'économie, dans la construction, on a remplacé les feuillets en bois par des bourrelets de paille tressée, serrés les uns contre les autres, constituant une ruche par l’addition ou la soustraction d’arcades, qui permettent de varier à volonté la capacité intérieure offerte aux abeilles (fig. 4). Tantôt les feuillets, comme dans notre figure, sont constitués par deux cordons accolés, tantôt, surtout en Allemagne, par un seul. Dans ces deux ruches, les extrémités sont fermées par un volet mobde en bois ou par un tapis en paille; on peut y mettre une vitre si on veut quelles servent à l’observation. Bien entendu, on referme toujours la ruche après l’inspection, car les abeilles ne veulent travailler que dans l'obscurité. Elles auraient soin de couvrir le verre de propolis, afin de le rendre opaque, si on oubliait de remettre le volet du vitrage.

Le perfectionnement apporté à l’idée d’iluber a été de rendre intérieurs les cadres mobiles, en les renfermant dans des compartiments de configurations diverses. Un grand nombre d’apiculteurs, par des modifications de détail dans lesquelles nous ne pouvons entrer, ont cherché à attacher leurs noms à ces ruches perfectionnées. La ruche de M. deLayens, représentée dans le précédent article, appartient à cette catégorie. Nous figurons encore la ruche Langstrolh, inventée aux États-Unis, dans l'Ohio, et trèsemployée par les Américains (fig. 6). Les cadres sont simples et s’eulèvent par le haut. Au moment de l’abondance des fleurs mellifères et de la miellée qui coule de certains arbres, on. agrandit la ruche au moyen de boîtes-chapiteaux, pouvant ou non recevoir des cadres. Dans d’autres ruches, à cadres mobiles internes, on emploie, pour cette augmentation, des petites boites placées le plus souvent sur les côtés de la ruche.

11 est évident qu’en perfectionnant de plus en plus la maison des abeilles, au profit de toutes les manipulations apicoles possibles, on diminue la simplicité et le bon marché de l’appareil. Telle est la ruche à cadres mobiles intérieurs et à rails de Favarger, imitée en Italie par Fumagalli. Da«ns le modèle que nous soumettons aux lecteurs, il y a trois compartiments ou tiroirs porte-cadres qu'on peut sortir ou rentrer à volonté en les faisant glisser sur des bandes de fer minces, véritables rails fixés aux parois latérales. On enlève ensuite ou - on ajoute des cadres dans celui des tiroirs où cela est nécessaire (fig. 2).

Les ruches à cadres mobiles deviennent aisément des ruches d’observation, et c’est même dans ce but

beaucoup plus qu'en vue de la récolte du miel, que Iluber avait inventé sa ruche à feuillets extérieurs. Une bonne ruche d’observation doit permettre de visiter toutes les parties des édifices des abeilles, et de suivre tous leurs travaux sans les déranger. Elle est indispensable à placer dans le nicher de tout apiculteur intelligent, car elle lui sert d'indicateur pour

l’état intérieur des ruches ordinaires, qui se dérobent aux investigations de leur contenu. En outre, la ruche d’observation permet de se procurer aisément du couvain d’ouvrières et de femelles fécondes, quand il s’agit, pour sauver la population effarée, de donner une mère à une ruche qui a perdu la sienne, sans éléments pour la remplacer. C’est ce que nous voyons

dans le rucher-école qui sert au Luxembourg pour les cours, si appréciés depuis longtemps et si suivis, de M. Ilamet (fig. 5). Les ruches sont du système fixe et en paille, de la forme ordinaire si connue, car ce sont encore là les ruches les plus usitées en France, notamment dans le Gâtinais, dont le miel jouit d’une estime très-méritée.

Parfois on surmonte cette ruche d’une calotte de paille, lorsque le miel devient abondant. Les abeilles passentdans la calotte par un petit trou , et la garnissent aussitôt derayous.carleuriustinct lesporteà attacher

toujours leurs gâteaux à la région la plus élevée de la ruche. On enlève ensuite cette calotte lorsqu'elle est remplie, et on a des gâteaux d’un miel récent et exempt de couvain. La ponte de la mère continuant à se faire instinctivement dans la partie centrale de la ruche.

Les partisans des ruches à rayons mobiles, dont le livrede M. de Layensestcomme l’organe officiel le plus récent chez nous, assurent que les ruches à cadres mobiles n’out pas seulement de grands avantages de | manipulation, mais que les méthodes apicoles qu'elles

■permettent de mettre en pratique facilement augmentent beaucoup le rendement en miel. Lesmoyens à employer à cet effet sont d’abord le nourrissemeut ■de la mère au printemps avec du sirop de sucre, ce qui lui donne la faculté de pondre beaucoup d’œufs

d’ouvrières, en raison d'une nourriture forte et succulente, puis la conservation des rayons. Ou les place à l’extracteur à force centrifuge, de manière à en faire écouler le miel, et on les remet vides dans les cadres qui sont reportés à la ruche. Les abeilles se bâtent

Fig. 5. — Rucher-école du Jardin du Luxembourg,

■de mettre leur miel dans ces magasins tout faits, et ne dépensent pas de miel, à transformer en nouvelles alvéoles de cire, par une élaboration digestive pénible. Les autres causes de plus grand produit sont l’amélioration de la qualité du miel, puisqu’on choisit à volonté les rayons sans pollen ni couvain et qu’on ne les romprime pas, la suppression des cellules à couvain de mâles, êtres inutiles une fois les mères fécondées, ne faisant plus que manger, sans récolter ni construire, enfin l'agrandissement des ruches si la saison est favorable. M. de Layens assure, avec une certaine exagération de théoricien peut-être, que si la récolte totale, par les anciennes méthodes est représentée' par 1, la récolte totale par les méthodes nouvelles atteindra. 3,83, c’est-à-dire sera près de quatre fois plus considérable.

Nous devons dire que les partisans des ruches ordinaires, à rayons fixes, dont M. Hamet est le représentant, sont loin de laisser sans réponse les arguments des novateurs, ou des mobilistes. On peut reprocher aux ruches à cadres mobiles de coûter trois

ou quatre fois autant que la simple ruche en cloche de paille, et le double de la ruche à chapiteau ou à hausses. Les mobilistes se plaisent en outre dans un luxe détaillé d’outillage, point sur lequel l’amateur est en général très-prodigue, tandis que le praticien se montre d’uue véritable avarice. Les producteurs de miel en grand sont obligés de le livrer à bas prix, surtout depuis la concurrence des miels importés du Chili, pays d’une abondance énorme et en toute saison. Us doivent opérer par eux-mêmes, *à leurs moments perdus, sans avoir à payer des salaires spéciaux, sous peine de perdre. Les apiculteurs du Gâtinais n’ont pas abandonné les ruches fixes, et cependant beaucoup sont des paysans intelligents qui ont adopté pour leurs champs les instruments aratoires perfectionnés, dont le prix élevé se compense et, au-delà, par la diminution de la maind’œuvre ou l’exécution d’un plus grand travail. C’est ce qui ne ine semble pas encore démontré que fassent les ruches à cadres mobiles.

Elles sont avantageuses pour ceux qui ont des loi-

intérieurs.

sirs et peuvent les façonner eux-mêmes, en ayant le bois à bas prix ; elles conviennent aux apiculteurs qui ont une clientèle bourgeoise, c’est-à-dire peuvent faire payer le miel, en raison de sa beauté, beaucoup plus cherquenel’achètera le commerce en gros ; ainsi une des raisons du succès de la ruche de l.angstroth, aux États-Unis, c’est le goût qu’ont les Américains pour les gâteaux de miel entiers à servir sur les tables. Les ruches à cadres mobiles sont aussi trèsfavorables à ceux qui se livrent à l’éducation et à la vente des mères italiennes, très-estimées à juste titre, enfin pour tous les amateurs, ayant du loisir et de l’instruction, aimant à suivre de près les travaux de leurs abeilles, à faire des expériences, des observations. Ce sont par excellence les ruches de la maison de campagne.

On n’est pas encore bien fixé sur la quantité de miel nécessaire pour faire de la cire, et que supprime la ruche des mobilistes, en donnant à volonté aux abeilles des gâteaux vides. 11 en faut beaucoup moins par les temps chauds et humides, et lors de la miellée des arbres, que ne l’établissent des expériences de cabinet, qui la font montera 10 de miel pour 1 de cire.

Au reste, les fixistcs,à cette époque de miellée où la production devient surabondante, savent aussi donner des gâteaux vides aux abeilles, non plus en détail mais en gros, c’est-à-dire avec économie de temps. Ils coiffent une ruche ordinaire, percée par le liant, d'une autre ruche pleine de rayons vides, dans laquelle les abeilles emmagasinent aussitôt force miel, ou bien ils renversent sens dessus dessous la ruche pleine, et la recouvrent d’une ruche garnie de rayons vides, dans laquelle les abeilles se hâtent de déposer leur butin.

M. Hamet a fait la remarque que ce sont les ruches à rayons mobiles qui ont contribué à propager en Allemagne et en Italie la loque ou pourriture du couvain, affection redoutable, qui n’est pas sans analogie avec la ilacherie des vers à soie. En effet le froid en est une des causes principales, et les minces parois des ruches à cadres, les ouvertures fréquentes que nécessite la manipulation des cadres exposent les abeilles à des variations répétées de température. Aussi eu Allemagne on a diminué la loque en entourant de paille conduisant mal la chaleur la ruche à cadres en bois.

Si nous poursuivons, pour terminer, l’examen du livre de M. G. de Layens, nous y trouvons une étude, encore incomplète faute de documents suffisants, de l’élaboration des sucs dans les végétaux à diverses altitudes et de la production de miel qui en résulte. L’auteur avait établi son rucher, pendant plusieurs années, à Huez, près du bourg d’Oisans (Isère), par 1,460 mètres d’altitude, dans la région des sapins. Ces hauteurs donnent des miels exquis et parfumés, les abeilles butinant dans les prairies alpines et subalpines, chaque semaine à un niveau différent, au milieu des fleurs les plus variées, et très-riches en nectar, comme l’aster des Alpes, etc. En outre, au-

dessus de 1,200 mètres, le papillon dont la chenille dévore la cire et infecte les gâteaux de ses déjections, la faussc-teigne des apiculteurs (Galleria cerella), ne peut plus vivre.

Une dernière question, encore très-controversée et traitée avec soin par M. de Layens, est l’étude botanique et chimique des matières récoltées et produites par les abeilles.

Les travaux étrangers et français sur le nectar, le pollen, la propolis, le miel et la cire sont examinés en détail, et l’auteur, contrairement à l’opinion la plus répandue parmi les apiculteurs, conclut à une élaboration du miel par l’abeille, à la façon de la cire, à une différence intime entre le nectar récolté et le miel produit. Beaucoup de praticiens pensent, au contraire, que l’abeille ne modifie que très-peu le miel. J’ai vu, chez M. Ilamet, du nectarde fuschia, récolté goutLe à goutte sous mes yeux dans de petits tubes, et granulant parfaitement avec le temps comme le miel d’abeilles un peu ancien. En outre, le fait que le miel garde le parfum des fleurs où le nectar a été récolté est un indice que la modification n’est au moins que partielle. On peut se demander, d’autre part, comment il se l'ait, sinon par un travail interne,, que les bourdons chez nous, que les mélipones en Amérique, où notre abeille a été importée et butine à côté d’elles, font des miels différents, bien que les insectes aient puisé le nectar aux mêmes fleurs. Peutêtre cela est-il dù à ce que les nids de bourdons et de mélipones ont une température bien moindre que celle des ruches d’abeilles, qui s’élève à 40° et plus lors de la grande activité. Il doit en résulter une évaporation très-dillérente des miels des alvéoies, et ceci explique sans doute pourquoi les miels de bourdons et de mélipones, trop aqueux, restent toujours liquides, sans granulations, exposés dès lors à fermenter et à se conserver mal. Cependant nous devons faire cette autre observation que le sucre de canneou de betterave passé dans le tube digestif de l’abeille se transforme en sucre incristallisablc, ressemblant au miel, sans doute par une action du suc gastrique acide. C’est ce qu’on peut expérimenter aisément lors du nourrissemenl printanier des abeilles au sirop de sucre, ou lorsque les ruches sont établies dans le voisinage des raffineries ou des confiseries. Tout cela montre quels intéressants travaux il reste à faire, nonseulement sur les miels des hyménoptères sociaux, mais aussi sur ceux des abeilles solitaires, qui nidifient dans des bois creusés par leurs mandibules, dans des nids en terre gâchée, ou ensable agglutiné, en feuilles ou eu pétales de fleurs enroulés, etc. Les xyloeopes, les osmies, les anthophores, les anlhocopes, les halictes, les mégachiles, etc., vont aussi puiser le nectar des fleurs et l’apportent, comme provisions de leurs larves, daus ces nids si variés, construits par leur sollicitude maternelle pour une postérité que d’ordinaire elles ne voient pas éclore.

Maciuce Gijiard,

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