UN NOUVEAU FLÉAU DE L’AMÉRIQUE
(Suite et fin. — Yoy. p. 273.)
Nous avons suivi la Chrysomèle des pommes de terre dans sa marche vers le nord et l’est au milieu des régions de l’Amérique successivement envahies. Il n’est pas démontré 1 , malgré l’opinion contraire répandue en Amérique, que son apparition en grand nombre, dans les contrées où elle cause aujourd’hui des dégâts considérables, soit la conséquence d’une
émigration progressive venant de l’ouest, et ne dépende pas de circonstances favorables à sa multiplication sur place ; la collection du Muséum possède, en effet, des sujets très-anciens du Doryphora decemlineata, recueillis près de l’Atlantique.
Bien que certains insectes parasites déposant leurs œufs dans les larves, et que les étés très-secs soient deux causes qui détruisent eu quantité considérable les ennemis des pommes de terre, on a du se préoccuper d'avoir des moyens directs, dont l’action ne reste pas soumise au hasard et hors de l’empire de l’homme. Les résultats les plus certains et les plus rapides ont été obtenus par l’emploi du vert de Scheele ou vert de Paris (arsenite de cuivre). Ce sel ne peut-être employé pur, car il tuerait la plante.
Appareil de M. Uadoua pour la destruction dsi chrysomèles des luzernes.
Mélangé daio la proportion d’une partie sur dix ou douze parties do farine, de cendre, de plâtre ou de chaux éteinte, il tue l’insecte sans nuire au végétal. On répand ce mélange sur les feuilles de pomme de terre, le matin, quand la rosée les couvre encore. Des expériences directes ont fait voir que ce sel à peu près insoluble n’est pas absorbé par les plantes, de manière à les rendre vénéneuses pour l'usage alimentaire. Aussi le prix de cette substance s’est rapidement élevé, et l’auteur* d’un intéressant mémoire sur l’ennemi des pommes de terre, nous apprend que les habitants de Saint-Louis (Missouri), non moins amis de la joie que des pommes de terres, ont consacré des chants à la louange du vert de Paris.
1 Miluc-Edwards. Rapport, etc. — Comptes rendus de l' Académie des sciences, t. LXXX, 1875, n° 10.
* l)c Kercliove. L’ennemi de la pomme de terre. — Bruxelles; Office de publicité, 1875.
3' «lofe, - t" semestre.
Si un malheur fort [ eu probable nous amenait la malfaisante Doryphore, je ne conseillerais jamais le vert de Paris ; je me consolerais volontiers d’être privé, ainsi que mes concitoyens, des charmes de la poésie arsenicale, et d’enlever aux revues de nos petits théâtres quelques couplets bien sentis ; il leur reste eu ce genre un assez joli assortiment. L’arsenite de cuivre peut trop aisément servir à de criminels usages et occasionner trop d’accidents, pour qu’on permette de vulgariser son emploi.
D’autre part, nous devons remarquer que la Cln ysomèle de la pomme de terre est presque arrivée sur les bords de l’Atlantique, comme prête à prendre le bateau à vapeur qui doit l’emmener en Europe. Sur les rapports de M. E. Blanchard et de M. Milne- Edwards, le gouvernement français vient de pronon- | cer l'interdiction temporaire de l’importation des 1 pommes de terre provenant, soit des États-Unis
d’Amérique, soit des pays où pareille interdiction n’aura pas été prononcée. On a surtout considéré, en prenant cette mesure, que divers États ayant déjà prohibé l’importation américaine, nos pommes de terre exportées pourraient être frappées d’un interdit très-préjudiciable à nos intérêts, si on était amené à soupçonner qu’elles pussent servir de véhicule médiat au fléau américain. Comme tous les produits d’Amérique ne sauraient cependant être arrêtés au passage, et que, en outre de la terre, entourant les tubercules de pomme de terre, dont l’entrée, en France, devient bien difficile, le Doriphora decemlineata a encore d’autres manières de nous parvenir dans des caisses transportant des plantes enracinées ou par des lest.de navires, nous devons rester sur nos gardes. M. Lichtenstein (Messager du Midi , 5 avril 1875) fait justement remarquer que l'Amérique nous rendrait ainsi, malgréelle, mais au centuple, d’autres cadeaux de Chrysomèles, non moins innocents de notre part, mais néanmoins fort désagréables, que nous lui avons faits. Ainsi, la Galénique de l’orme a suivi l’arbre européen dans le Nouveau-Monde, et prive de feuillages les promenades publiques de New-York, comme celles de nos villes de France ; et la Criocère de l’asperge, importée vers 1860, aurait dévoré en 1870, d’après le rapport de l’entomologiste de l'État, pour 50000 dollars d’asperges. Je ferai remarquer, en passant, que la République américaine, toute mercantile qu’on se plaise à la peindre, sait parfaitement rétribuer des savants chargés d’étudier, afin d’y porter remède, tous les fléaux naturels, et notamment les ravages des insectes. Les plus cruelles guerres n’ont jamais arrêté chez elle les dépenses utiles au bien-ctre public, à l’alimentation, à l’hygiène.
Que devrons-nous faire, en définitive, si l’insecte américain parvenait sur notre territoire? Étudier tout simplement ce que nous ont appris les mœurs d’un de ses congénères indigènes, et comment nous savons résister déjà aux dévastations d’un insecte fort analogue. Dans le midi de la France, et principalement au sud-ouest, se rencontre un Chrysomélien très-nuisible, en certaines années, aux trèfles et surtout aux luzernes.
Il est beaucoup plus petit que la Doryphore à dix lignes, puisque le mâle n’a que 3 millimètres de long, la femelle 4, et 6,5 quand son ventre est gonflé d’œufs après la fécondation. C’est le Colaspe des luzernes (Colaspidema atrum, Oliv., ou barbarmn, Fabr.), répandu dans l’Afrique septentrionale et en Espagne, remontant parfois en France jusqu’à la Loire. Il a été parfaitement étudié par un de nos savants collaborateurs, dans ce journal, M. le docteur N. Joly, de Toulouse (Ann. Sc. natur., 3 e série, Zool., II, 1844, p. 5). Il est cité par Olivier de Serres, au nombre des bestioles ennemies de la luzerne. En Espagne, les paysans du royaume de Valence nomment sa larve eue, mot générique signifiant ver ou chenille, et qui est le même que le mot couque . dont on se sert à Perpignan pour désigner
un ver ou même un insecte quelconque, soit la larve du Colaspe des luzernes, soit l’Eumolpe de la vigne, soit la petite chenille de la Pyrale. L’insecte parfait est habituellement appelé le negril, à cause de sa couleur toute noire. Il sc multiplie en telle abondance dans certaines années que, sous les attaques réunies des adultes et des larves, les feuilles des luzernes sont toutes dévorées, et il ne reste plus que des tiges desséchées impropres à nourrir les bestiaux et ne pouvant plus donner de regain. De loin, les prairies artificielles paraissent être noires.
C’est en mai que se montrent les adultes. On voit les petits mâles, en accouplement, grimpés sur l’abdomen devenu énorme de leurs femelles, et portés par elles; les ailes des femelles se flétrissent et se dessèchent, et lês élytres écartées ne peuvent plus recouvrir l’abdomen. Au moindre choc le couple tombe à terre, et disparait dans les replis du sol. Chaque femelle pond, à plusieurs reprises, de deux à quatre cents œufs, soit par paquets sur les feuilles, soit sur le sol. Au bout d’une douzaine de jours, il en sort des larves, très-analogues de forme à celles de la Chrysomèle américaine que nous avons figurée, mais qui ne dépasseront pas le maximum de 6 millimètres de longueur. D’abord jaunâtres, elles deviennent noires au bout de quelques heures, et rongent avec gloutonnerie les feuilles, se cramponnant par les pattes, et s’avançant en pliant leur corps, un point d'appui étant pris sur le mamelon gluant qui le termine. Leur instinct les pousse à des migrations qu’on peut appeler lointaines, eu égard à leur petitesse. Dès que le champ où elles étaient nées ne peut plus suffire à leur nourriture, on les voit se porter vers les luzerniêres du voisinage. Ou assure même qu’elles savent découvrir les champs où la luzerne, semée depuis quelques jours, commence à peine à laisser sortir de terre ses cotylédons. Les chemins qu’elles traversent pour y arriver semblent noirs sous leurs nombreux bataillons, formés de milliards d’individus; le blé le plus touffu, un mur élevé, une route couverte d’une épaisse couche de poussière, ne sont pas des obstacles en élat de les arrêter; dans ce dernier cas, les larves, couvertes d’une poudre blanche, ne sont plus visibles que par leurs mouvements. La seule barrière que ne puissent franchir ces larves est un fossé rempli d’eau.
Environ quatre jours après la sortie de l’œuf, elles changent de peau, et les autres mues se succèdent, à peu près à ce même intervalle, jusqu’au bout d’un mois sensiblement, à partir de la naissance. Pour quitter sa vieille peau, la larve se fixe par son mamelon terminal, la tête en bas, à une feuille de luzerne, un suc visqueux, suintant de ce mamelon, l’aidant à se suspendre. La peau se fend sur le dos, et la nouvelle larve sort de son suaire. À la fin de ce premier état, les larves, quittant feuilles et tiges, se creusent dans le sol de. petites cavités. Au bout de quatre à huit jours elles se changent en nymphes, de couleur orangée, montrant, repliés et emmaillotés sous une fine pellicule, les organes de l’adulte, gardant au bout des
derniers anneaux de l’abdomen, la peau de la larve en petit paquet chiffonné. Beaucoup de sujets périssent en devenant nymphes. Au bout de deux mois, vers la fin de septembre, les nymphes se métamorphosent en adultes, parfois à plus d’un mètre de profondeur, et ceux-ci, gardent encore, comme la nymphe, la dernière peau de larve au bout de l'abdomen, passent l’hiver engourdis en terre, ainsi que les Doryphores des pommes de terre (genre actuel Leptinotarsa pour les plus récents auteurs), pour sortira la chaleur du printemps et recommencer leurs dévastations.
On a dû se préoccuper des moyens de détruire cette Chrysomèle funeste. Quelques auteurs ont recommandé de conduire aux champs les poules, avides des larves et des adultes. Plus habituellement on se sert de grandes poches de toile, attachées à un cercle de fer et fixées à un long manche, et on promène cette poche sur les luzernes, de façon à la remplir de Colaspes. Afin d’opérer plus rapidement, et de détruire beaucoup plus d’insectes pendant le même temps, un mécanicien de Claira (Pyrénées- Orientales), M. Badoua, a imaginé un appareil qui figurait à l’Exposition universelle de 1867, dans la lointaine annexe do Billancourt 1 . Il est essentiellement formé d’une auge, montée sur deux roues légères, et qu’on peut facilement pousser devant soi, à travers les luzernes ou les trèfles. Le pignon d’une des roues se relie, par une courroie de transmission, à l’axe d’une planchette ou vanne mobile, inclinée, qui tourne sur elle-même il mesure qu’avance la machine, et courbant les liges de fourrage vert sans les briser, de façon à les secouer au-dessus de l’auge. Les petits chocs ainsi imprimés font tomber larves et adultes dans l’auge, surtout si on opère le matin, quand ils sont encore engourdis, sur les feuilles et sur les tiges, par la fraîcheur de la nuit. Quand l’auge est pleine, on retire les insectes à la pelle, on les enterre ou bien on les échaudé à l’eaü bouillante ou on les brûle avec de la paille ou des sarments. Maurice Girard.