LA TERRE ET LES HOMMES
La terre n’est qu’un point dans l’espace, une molécule astrale ; mais pour les hommes qui la peuplent cette molécule est encore sans limites, comme aux temps de nos ancêtres barbares. Elle est relativement infinie puisqu’elle n’a pas été parcourue dans son entier et qu’il est même impossible de prévoir quand elle nous sera définitivement connue. Le géodésien,
* Maurice Girard. Génie rural, etc. , Insectologie agricole, t. III. — Paris, Donnaud, 1869.
* Neus publions ici les premières pages de l’œuvre que vient d’entreprendre M. Elisée Reclus. L’auteur a pris pour tâche de publier une Géographie universelle. Son ouvrage ne comprendra pas moins de 10 à 12 volumes grand in-8° illustres, que la librairie Hachette public en livraisons. M. Elisée Redus est certainement un de nos écrivains les plus capables de mener à bien celte œuvre considérable.
l’astronome nous ont bien révélé que notre planète ronde s'aplatit vers les deux pôles ; le météorologiste, le physicien ont étudié par induction dans cette zone ignorée la marche probable des vents, des courants et des glaces ; mais nul explorateur n’a vu ces extrémités de la terre, nul ne peut dire si des mers ou des continents s’étendentau delà des grandes barrières de glace dont on n’a point encore pu forcer l’entrée. Dans la zone boréale, il est vrai, de hardis marins, l’honneur de notre race, ont graduellement rétréci l’espace mystérieux, et de nos jours le fragment de rondeur terrestre qui reste à découvrir dans ces parages ne dépasse pas la centième partie de la superficie du globe ; mais de l’autre côté de la terre les explorations des navigateurs laissent encore un énorme vide d’un diamètre tel que la lune pourrait y tomber sans toucher aux régions de la planète déjà visitées.
D’ailleurs, les mers polaires, que défendent contre les entreprises de l’homme tant d’obstacles naturels, ne sont pas les seuls espaces terrestres qui aient échappé aux regards des hommes de science. Chose étrange et bien faite pour nous humilier dans notre orgueil de civilisés, parmi les contrées que nous ne connaissons pas encore, il en est qui seraient parfaitement accessibles si elles n’étaient défendues que par la nature: ce sont d’autres hommes qui nous en interdisent l’approche. Nombre de peuples ayant des villes, des lois, des mœurs relativement policées, vivent isolés et inconnus comme s’ils avaient pour demeure une autre planète; la guerre et scs horreurs, les pratiques de l’esclavage, le fanatisme religieux et jusqu'à la concurrence commerciale veillent à leurs frontières et nous en barrent l’entrée. De vagues rumeurs nous apprennent seulement l’existence de ces peuples ; il en est même dont nous ne savons absolument rien et sur lesquels la fable s’exerce à son gré. C’est ainsi que dans ce siècle de la vapeur, de la presse, de l’incessante et fébrile activité, le centre de l’Afrique, une partie du continent australien, l’îlc pourtant si belle et probablement si riche de la Nouvelle-Guinée, et de vastes plateaux de l’intérieur de l’Asie sont toujours pour nous le domaine de l’inconnu. Les régions mêmes où la plupart des savants aiment à voir le berceau des Aryens, nos principaux ancêtres, n’ont encore été que très-vaguement explorées.
Quant aux contrées déjà visitées par les voyageurs et figurées sur nos cartes avec un réseau d’itinéraires, on ne saurait espérer de les connaître dans le détail de leur géographie intime avant de les avoir soumises à une longue série d'études comparées. Que do temps il faudra pour rejeter les contradictions, les erreurs de toute espèce, que les explorateurs mêlent à leurs descriptions et à leurs récits ! Quel prodigieux labeur demandera la connaissance parfaite du climat, des eaux et des roches, des plantes et des animaux ! Que d’observations classées et raisonnées pour qu’il soit possible d’indiquer les modifications lentes qui s’accomplissent dans l’aspect et les phénomènes physiques des diverses contrées ! Que de précautions
à prendre pour savoir constater avec certitude les changements qui s’opèrent par le jeu spontané de l’organisme terrestre, et les transformations dues à la bonne ou mauvaise gestion de l’homme ! Et pourtant c’est là qu’il faut en arriver pour se hasarder à dire que l'on connaît la terre.
Ce n’est pas tout. Par une pente naturelle de notre esprit, c’est à nous-mêmes, c’est à l’homme considéré comme centre des choses, que nous essayons de ramener toute étude ; aussi la connaissance de la planète doit-elle se compléter nécessairement, se justifier pour ainsi dire par celle des peuples qui l’habitent. Mais si le sol qui porte les hommes est peu connu, ceux-ci le sont relativement bien moins encore. Sans parler de l’origine première des tribus et des races, origine qui nous est absolument inconnue, les filiations immédiates, les parentés, les croisements de la plupart des peuples et peuplades, leurs lieux de provenance et d’étape sont encore un mystère pour les plus savants et l’objet des affirmations les plus contradictoires. Que doivent les nations à l'influence de la nature qui les environne? que doivent-elles au milieu qu’habitèrent leurs ancêtres, à leurs instincts de race, à leurs mélanges divers, aux traditions importées du dehors? On nu le sait guère; à peine quelques rayons de lumière pénètrent ils çà et là dans cette obscurité. Le plus grave, c’est que l’ignorance n’est pas la seule cause de nos erreurs ; les antagonismes des passions, les haines instinctives de race à race et de peuple à peuple nous entraînent souventàvoirleshommesautres qu’ils ne sont. Tandis quelessauvagesdes terres éloignées se montrent à notre imagination comme desfantômes sans consistance, nos voisins, nos rivaux en civilisation nous apparaissent sous des traits enlaidis et difformes. Pour les voir sous leur véritable aspect, il faut d’abord se débarrasser de tous les préjugés et de tous ces sentiments de mépris, de haine, de fureur qui divisent encore les peuples. L’œuvre la plus difficile, nous a dit la sagesse de nos ancêtres, est de se connaître soi-même ; combien est plus difficile la science de l'homme, étudiée dans toutes les races à la fois !
Elisée Reclus.