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ORIGINE DES ANGUILLES

l’n grand nombre de recherches faites, dans ces derniers temps, sur l'origine de la montée des anguilles, nous paraissent peu satisfaisantes.

Un simple garde-pêche rouennais, M. Mieux, vient, lui aussi, de rédiger sur l’origine des anguilles, quelques notes qu’il veut bien nous communiquer, et dont nous citerons tout à l’heure un passage très- digne d’attention et .surtout de vérification. Mais il n’est pas inutile, avant du citer l’opinion de M. Mieux, de rappeler un fait que, plusieurs fois déjà, nous avons eu l’occasion de signaler à l’attention des personnes qui s’intéressent à ce genre de recherches. Dans un petit réservoir, alimenté par l’eau transparente d’une source, le signataire du présent article, il y a une vingtaine d’années, avait déposé 78 anguilles; ces 78 anguilles, pendant plusieurs mois, vécurent isolément, dispersées, ici et là, au tond du petit étang, où l’on pouvait les observer à toute heure du jour. Cet étang, n’ayant que 0” ,00 à 0”,0o de profondeur, n’était embarrassé d’aucune végétation.

Mais, vers la fin d’octobre, ces anguilles se rapprochèrent les unes des autres, se réunirent et s’enlacèrent en une boule qui, sans changer de place pendant cinq ou six semaines, était dans un perpétuel mouvement, ces anguilles ne cessant pas de s’entre-croiser, de s’enlacer les unes dans les autres eu un inextricable réseau de nœuds faits, défaits et refaits avec un visible plaisir.

Ceci dura, nous l’avons dit, cinq à six semaines, puis les 78 anguilles disparurent, une nuit; elles étaient sorties du réservoir, en se glissant le long des berges en terre, et s’en étaient allées à travers la prairie. — Voilà un premier fait.

En voici un second, que tout le monde peut vérifier dans plusieurs parties du département de l’Eure, et particulièrement à Breuilpout : les hauitr.iils de cette commune savent très-bien que, pour scprocur cr des anguilles, il suffit de creuser le sol en certains endroits.

Il n’y a pas longtemps que nous annoncions la publication, par la Librairie centrale d’agriculture, d’un petit livre de M. Ch. Jobey, intitulé : Conseils sur la pêcheàla ligne. Eh bien! M. Jobey, dans ce petit livre, raconte ce qui suit :

<i Nous avons vu, de nos yeux, M. ***, adjoint au maire de Breuilpont, prendre des anguilles, dans son jardin, en fouillant et remuant la terre avec une fourche; les anguilles étaient fort belles, la moindre avait plus d’un mètre de longueur. 11 est juste d’ajouter que le jardin est traversé par un fossé de ü mètres environ, dans lequel on peut faire entrer à volonté l’eau de la rivière ; mais, quand nous avons vu le fait que nous rapportons (c’est-à-dire en avril 1874), le fossé était à sec depuis longtemps.

a Nous nous sommes demandé, avec beaucoup d’autres personnes, ce que ces grosses anguilles étaient venues faire là, en pleine terre, au milieu d’un jardin. Nous nous demandons encore si celte immigration souterraine n’aurait pas pour but d’accomplir le mystère de la reproduction, dont on cherche vainement, jusqu’à présent, à se rendre compte. »

Citons maintenant ce passage de la Note de M. Mieux :

« A partir de la fin de septembre, les grosses anguilles quittent les environs des sources de toutes les rivières, et, à mesure que le mauvais temps et le froid se font sentir, on les voit de plus en plus émigrer vers les régions de l’eau salée.

« Dans ce même moment, les anguilles sont revêtues d’une couche de limon bien plus épaisse qu'à l’ordinaire. Beaucoup de personnes prétendent que ces anguilles vont à la mer, mais nous, à qui nos occupations journalières permettent d’étudier le phénomène de visu , nous sommes en droit d’affirmer que les anguilles qui descendent les fleuves, en hiver, ne vont pas à la mer, mais qu’elles restent au confluent des eaux salées, où elles trouvent une eau saumâtre et des terrains vaseux, qui leur permettent de s’introduire, à une certaine profondeur, dans l’intérieur des terres. Là, elles s’entassent, s’empêtrent ensemble, forment une énorme masse, et, par le mouvement continu de celte boule vivante, le limon se détache de leur corps, s’entasse à l’extérieur de cette famille réunie, et, la nature aidant, cette matière, dont chaque sujet s’est dépouillé, devient, durnnlle courant de février, cettequantité de bestioles que les premières douceurs de la température font mouvoir. Alors chaque coopéraleur de cette fécondation se détache de l'ensemble, reprend la vie solitaire et retourne, en remontant le fleuve, dans tous nos petits cours d’eau... »

Nous laissons à M. Mieux l’entière responsabilité de son explication, à laquelle il manque d’ètre suffisamment vérifiée en ce qui concerne la transformation du limon des anguilles eu jeunes embryons; mais , sauf ce point, SI. Slieux nous parait avoir très-bien vu, et nous pensons qu’il y a lieu, pour les hommes compétents, d’étudier ces réunions on boules des anguilles aux approches de l’hiver. Quel phénomène physiologique s’accomplit pendant qu'elles s’enlacent ainsi les unes dans les autres? Voilà ce qu’il importe d’expliquer, et M. Mieux, eu appelant l'attention sur ce point, met peut-être les observateurs dans une voie féconde en découvertes inattendues.

M. Mieux n’a pas consigné dans sa Note cette autre hypothèse, à laquelle ses .observations l’ont conduit, mais qu’il nous a communiquée verbalement. Selon lui, si en décembre, janvier, février, des fouilles étaient faites dans certains endroits des prés Saint-Gervais, sur les bords.de la Seine, on y trouverait probablement de ces agglomérations d’anguilles dont il parle.

Nous citerons encore cependant les lignes qui terminent sa Note, et dans lesquelles se trouve consigné, avec beaucoup d'exactitude, un fait que nous avons pu constater nous-méme :

« Dans le courant d’avril dernier, nous avons déposé des milliers do jeunes anguilles, à l’état do montée, dans un réservoir, où nous les conservons ; elles y sont d’une vivacité incomparable, tant qu’elles sont submergées, mais, dès qu’on les met à sec, elles se pelotonnent toutes ensemble, et, en les manipulant, on croit ne pétrir qu’une masse gluante, toute semblable au limon même des grosses anguilles, et, si cette manipulation se faisait dans les ténèbres, on ne pourrait se figurer que cette masse gluante n’est que la réunion d’êtres vivants, parfaitement distincts les uns des autres, b

Cette Note de l’infatigable et intelligent garde-pêche nous a paru digne d’attention, et nous la soumettons, sans hésitation, aux juges compétents 1 .

Eugène Noël.

1 Journal de l’Agriculture. — On ne saurait trop appeler l’attention sur le lait si intéressant et si peu connu de l'origine des anguilles, et de leur voyage annuel dos fleuves à la mer. Les naturalistes de l’Antiquité avaient déjà étudié cette question restée obscure : Aristote et Pline l’Ancien avaient émis, à cc sujet, les hypothèses les plus singulières, et attribuaient la reproduction des anguilles à des causes surnaturelles.

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