RÉSULTAT DES EXPÉDITIONS FRANÇAISES
(Suite et fin. — Voy. p. 336 )
A Pékin, M. Fleuriais s’installa dans le jardin de la légation française. Tout d’abord il fut difficile d’arriver à la capitale du Céleste-Empire, à cause de la navigation laborieuse du Peï-Ho. Après trois jours d’une navigation sur le Peï-Ho, tantôt à la cordelle, tantôt à la perche, souvent interrompue par de nombreux échouages et parfois par la crainte d’actes de piraterie qui contraignirent les officiers à tenir leurs armes en état et à faire le quart comme sur des bâtiments en mer, l’escadrille entrait le 1 er septembre dans un inextricable labyrinthe de trois à quatre mille jonques chinoises formant la tlotte d’approvisionnement de Pékin. — Afin d’éviter tout relard préjudiciable, le chef de l’expédition se hâta de prendre la première charrette qu’il rencontra et se rendit seul à Pékin, où tout alors lui parut devenir facile, grâce à la bienveillance que témoignèrent à la mission M. de Geoffroy, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de France en Chine, et tous les fonctionnaires et les attachés de la légation.
Depuis le point où le Peï-Ho cesse d’être navigable, 23 ou 23 kilomètres devaient être franchis avant d’entrer à Pékin, et la route autrefois bien dallée, est maintenant tellement défoncée et si remplie d’ornières, que le transport des instruments sur des chariots sans ressorts et continuellement cahotés devenait impossible. Il fallait donc se résoudre à effectuer ce transport à dos d’hommes, moyen ordinairement employé par les Cldnois, qui mettent beaucoup d’adresse à unir leurs efforts pour porter à l’aide de traverses en bois les plus énormes fardeaux. Six charrettes, quatre brouettes et cent cinquante coolis furent engagés et formèrent bientôt une caravane des plus pittoresques, dont la marche lut dirigée par nos marins.
Après avoir levé le plan et reconnu l’orientation de la partie du jardin de la légation, mise par M. de Geoffroy à la disposition de la mission, des maçons et des menuisiers chinois commencèrent les travaux. Les massifs des colonnes devant supporter les deux équatoriaux, dont l’un ne pèse pas moins de 20ü kilog. l’appareil héliographique, la lunette méridienne et les poteaux télégraphiques étaient établis, avaient toutes les garanties durables de stabilité sur les ruines d’une ancienne pagode mise à jour par la pioche des terrassiers. Des cabanes avec panneaux en toile afin que la température intérieure fût semblable à celle de l'extérieur avaient été élevées au-dessus des instruments. Enfin, depuis le 22 du même mois, les observations avaient commencé. La nuit on observait les culminations lunaires et stellaires au moyen desquelles seront rigoureusement calculées la longitude et la latitude absolues du lieu des observations. Pendant le jour on étudiait les mesures micrométriques
propres à procurer aux lunettes et à l’instrument héliographique les images les plus correctes, etc.
L’observation du passage a réussi, malgré un ciel brumeux. Les premier et deuxième contacts ont été observés avec un plein succès ; les deux autres moins complètement. Ou a pris soixante photographies.
A Saigon l’expédition, dirigée par il. lléraud, a été également favorisée par un beau temps sur lequel on n’osait guère compter, car les pluies avaient repris d’une façon inattendue dans les premiers jours de décembre, et le ciel se couvrit de nouveau dès le jour du passage. L'observation a été faite à l’Observatoire même de Saigon, bâti en 1802 pour les besoins de l’hydrographie. Sa situation, alors excellente, laisse aujourd’hui à désirer, par suite du développement de. la ville, mais tel qu’il est, il offre un avantage peu commun eu Coehinchine, c’est une stabilité éprouvée. Il comprend deux pièces juxtaposées: à l’ouest une petite salle méridienne très-bien aérée ; à l’est une salle de chronomètres, recouverte par une voûte formant terrasse, à 0 mètres au-dessus du sol et à 10 mètres au-dessus du niveau moyen de la mer. C’est sur cette terrasse que l’on a fait monter la lunette de 0 pouces qui devait servir à l’observation du passage.
Voici le résumé des observations :
Entrée. — Quelques minutes avant l’heure calculée du premier contact, la lunetle est dirigée sur le soleil; les images des taches sont assez calmes, mais le bord un peu ondulant. En tenant compte de l’étendue du champ et de la direction est et ouest donnée par le mouvement de la lunetle autour de l’axe horaire, M. lléraud place au milieu du champ la partie du limbe où doit se faire l’entrée.
Un léger trouble se manifeste sur le limbe, et une minute après l’heure calculée, à 20° 38', l’échancrure est très -visible ; l’observateur la place et la maintient au milieu du champ. L’image est très-nette, noire, d’une teinte uniforme depuis le centre jusque très-près des bords, où une ligue de franges trèsrégulières donne à l’échancrure comme uneapparence de creux ; la séparation des franges et de l’image noire paraît peut-être plus nette que celle des franges et de l'image du soleil.
A 2 h. 17 m., la planète étant déjà entrée de plus des deux tiers, on remarque que la partie extérieure de son limbe est nettement indiquée par un filet lumineux pâle, qui, réuni aux franges del'image intérieure, dessine un rond parfait. Ne s’attendant pas à ce phénomène l’observateur n’a pu noter l’instant précis de son apparition.
Sortie. — La planète se rapprochant de plus en plus, l’observateui suit attentivement le filet lumineux. 11 signale successivement l'apparition d’un filet lumineux très-faible, puis celle d’un filet lumineux presque nul. Le filet très-pâle est teinté de noir comme dans la matinée et ressemble à ce qu’il était lors de son apparition à l’entrée; mais on ne revoit pas le ligament plus net signalé dans la piemière observation. Toute apparence lumineuse dis-
paraît, c’est X instant du contact; la partie noire de l'image de Vénus est à une distance appréciable du Lord du soleil : peu d’instants après, cette distance paraît nulle, et l’échancrure noire semble tangente au bord du soleil ; les cornes du croissant s’éloignent, mais sans prendre tout de suite l’acuité qui correspond à une intersection géométrique ; elles sont un peu émoussées et ce n’est que trente-trois secondes plus tard que l’échancrure paraît bien nette.
On ne voit plus à la sortie le limbe lumineux extérieur, la séparation des astres s’opère sans présenter de phénomènes particuliers, l’échancrure diminue graduellement, et autant que les ondulations du bord du soleil permettent de l’apprécier, on constate sa disparition totale.
M. Bonifay a fait, en même temps que M.Iléraud, des observations analogues et a remarqué également l’atmosphère de Vénus. Nous voyons donc qu’en résumé l’observation a été bonne à Saigon : les instants constatés pour les quatre contacts serviront, lors de la discussion générale, aux calculs de la parallaxe.
A Nouméa, MM. André et Angot n’ont pas été aussi favorisés parle temps; cependant l’un des contacts a pu être observé avec précision: voici la dépêche de M. André:
« Deuxième contact bon. Troisième invisible. Autres douteux. Cent bonnes photographies. »
Les expéditions des îles australes, Campbell et Saint-Paul se trouvaient dans les plus mauvaises conditions atmosphériques. « La commission de l’ile Campbell, écrivait M. Bouquet de la Grye àM. Dumas à la date du 18 octobre, y est arrivée le 9 septembre. Dès le lendemain 10, nous avions fait choix d’un emplacement dans la baie de Persévérance, au seul point de Pile où les conditions astronomiques s’alliaient à certaines facilités pour le débarrassement d’un matériel de 60 tonnes; le même jour, on entamait la terre tourbeuse pour y asseoir nos premières installations :
u Après cinq semaines d’un travail non interrompu elles sont aujourd’hui presque entièrement terminées ; le village qu’elles forment, et que nos matelots bretons ont baptisé du nom de Kervénus, s’étend sur le côté nord-ouest et sud d’une petite anse, au fond de la grande baie de Persévérance. Il se compose de dixlmit maisons, cabanes pour les instruments ou abris divers, répondant du mieux possible aux recommandations de la commission. En voici le détail:
1° Maison d’habitation destinée à loger le personnel, composé de quatre membres de la mission et de dix maîtres ou matelots. 11 contient une partie de nos provisions et a, comme accessoires, un second magasin, une cuisine et un four;
2° Une cabane méridienne pour la lunette du bureau des longitudes. La lunette est placée sur un massif de maçonnerie, de 3 mètres de hauteur, allant chercher sous la tourbe un terrain relativement solide ; cette installation est complétée par un second massif de maçonnerie plus élevé, portant l’objectif de mire, puis une tranchée conduit dans le sud à lu
mire supportée par quatre madriers enfoncés à refus dans le soi ;
3° Une cabane parallactique, à coupole tournante, pour la lunette de six pouces. Le massif de maçonnerie a 2 ol ,50 de hauteur; des contreforts le contretiennent à l’est et à l’ouest;
4“ Une cabane pour la lunette méridienne du dépôt de la marine. J’ai profité, pour l’établir, d’un léger relief d’une coulée de lave; ce qui a réduit le massif de maçonnerie, mais a placé d’autre part l’instrument tout à fait sur le bord de la mer. Les conditions de stabilité sont excellentes;
3° Une cabane parallactique, à coupole tournante, pour la lunette à objectif de 8 pouces;
6° Une cabane pour les pendules et chronomètres. On doit y faire des observations d’intensité de la pesanteur; elle est munie, à cet effet, de madriers très-stables, et mise à l’abri des variations de la température, au moyen d’une couverture complète de bruyères, installée comme pour une glacière;
7° Une cabane pour la photographie, avec tous ses accessoires;
8 l ’L 1 ue cabane pour le marégraphe; une installation pour son puits;
9° et 10“ Deux cabanes pour les observations magnétiques ;
11° Un atelier pour les dissections et les réparations; et enfin une série d’abris pour les animaux destinés à l’alimentation du personnel.
« Ces installations, ajoutait M. Bouquet de la Grye, qui ont demandé des déblais considérables, 130 mètres cubes pour la seule maison d’habitation, ont été poursuivies pendant cinq semaines, quelque ait été le temps, et, il faut l’avou r, l’île Campbell me semble posséder un climat spécial et affreux. Nous avons travaillé jusqu’au 1 er octobre, sans abri, dans la boue jusqu’à mi-jambes, sous des tourmentes du neige durcie, ressemblant à de la gi cle, ou de la pluie provenant de neige fondue, ne redoutant ou’une chose, la gelée pour nos maçonneries. Puis, grâce à ce coup de collier énergique, chaque jour nous a apporté un adoucissement. Des remblais nous ont préservés de la boue des premiers jours, une jetée a permis l’accostage des embarcations ; ruais il est un point devant lequel notre action s’est arrêtée, l’amélioration des conditions climatériques. Nous sommes aujourd hui à l’abri. Mais c’est pour compter les coups de vent, pour voir qu’ils se succèdent de tous les bords, à de courts intervalles, que le ciel n’a été pur qu’une journée, une seule sur quarante, que nous n’avons encore eu que deux belles nuits, s
Coups de vent, brumes, grêle, neige et pluie paraissent être, en effet, les caractéristiques du climat de l’ile Campbell, pendant que l’humidité créée par ces agents, lait pousser une végétation spéciale de bruyères arborescentes, fourrée autant qu’un semisde jeunes bois de pins, et fait accumuler sur le sol, chaque année, un manteau de feuilles formant une cou* die d’humus de 2 à 4 mètres d’épaisseur. On mars die dans Campbell comme dans un fourré, on y
enfonce comme dans de la lourbe, et cela jusque très-haut dans la montagne.
Comme on s’y attendait, par toutes ces circonstances, l’observation n’a pu être faite, ce qui peut être considéré comme un vrai malheur pour la science, car il était difficile d’être mieux préparé que ne l'étaient les observateurs de l’ile Campbell. Tous les instruments étaient réglés et montés depuis longtemps, et, dans toutes les cases du village, l’électricité circulait, se prêtant à tous les enregistrements.
Il n’y eut qu’une seule petite éclaircie, venue tout exprès pour augmenter les regrets des observateurs.
Mais si les savants de l'ile Campbell n’ont pu rapporter de documents relatifs au but de leur mission, ils ont admirablement utilise leur temps et leur installation pour des études relatives à la physique du globe, aux marées, à l'histoire naturelle, etc. L’un des résultats les plus curieux a été de constater que l’î/e tremble con-
dant la nuit, il est resté quatre jours seul dans Pilot | (avec des vivres heureusement en quantité suffi - ! santé).
j Le 50 septembre M. Mouchez put regagner le I mouillage. Cette fois tous les voyageurs purent t rester à terre sans aucun inconvénient; l’eau et les vivres étaient assurés pour tout le personnel. Mais pendant la nuit une nouvelle tempête obligea la Dives à partir avec le bois des cabanes, qui n'avait pu être débarqué; c’était le seul objet du matériel qui restât à bord. — On put la ramener le surlendemain.
(i , l’espère, ajoutait M. Mouchez dans sa lettre à l'Institut, que le temps s’améliorera le mois prochain, car actuellement il est détestable, et, dans ce cratère, les tourbillons de vent sont d’une telle violence qu’il est bien souvent fort difficile de se tenir debout. Dans ! l’impossibilité absolue de m’établir sur les hauteurs, je cons 1 ruis l'Observatoire sur la pointe nord de l’entrée, qui est assez
stamment , même sous la seule inllucnceduchoc de la boule.
L’île Saint-Paul est dans une situation aussi déplorable que l'ile Campbell. Elle s'élève isolée, déserte, sauvage, au milieu d’une mer perpétuellement
favorable; le seul inconvénient à craindre, c’est que quelque raz-demarée ne nous mouille le pied de nos cabanes; nous sommes cependant à 5 ou 6 mètres au-dessus de la pleine mer. Le ciel est d'une extrême variabi-
agitec , tourmen- Fac s j m île d'une photographie du passage de Viînus sur le disque solaire. ^ Soleil pâtée par des raz-de- (Station Je l'ile Saint-Paul.) rail et disparaît
marée qui ne per- continucll ment ;
mettent d’aborder qu’à de rares intervalles, non pas sous ce rapport, les conditions paraissent moins mauseulement à un navire, mais même à de simples cha- vaises qu’on ne le disait. j> loupes ne tirant pas plus de 1 mètre à 1 mètre 50 Pendant les trois mois que l’expédition française est
centimètres d'eau. On se trouve alors dans le fond d’un ancien cratère où l’on jouit d’un câline relatif, mais on n’a fait que changer de difficulté.
Les bords de ce cratère constituent en effet des falaises, presque à pic, de 280 mètresde hauteur et le long desquelles un homme ne peut s’élever qu’en rampant et avec la plus grande peine.
Après de très-grandes difficultés, la mission de Saint-Paul est cependant parvenue à débarquer sur son île, avec la partie la plus importante de son matériel, dans un premier mouillage le 25 septembre. Mais le temps était si gros, que la Dires avait perdu successivement trois ancres en trois jours. Les chaînes ayant rompusous l’effort des rafales, la troisième a cédé au moment où éclatait une très-forte tempête qui a duré quarante -huit heures et a chassé les employés de la mission à 50 lieues sous le vent de l’ile; on n’avait pu débarquer encore qu’une très-minime partie du matériel, à cause de l'état de la m. r sur la barre qui déferlait fréquemment. M. Cazin n’ayant pu rentrer à bord, et la chaîne ayant rompu pen-
resléeà l’ile Saint-Paul, il n'y a pas eu un seul jour de temps entièrement découvert, les plus longues séries de ciel libre, sans nuages, n’ont jamais duré plus de trois à quatre heures et ont été fort rares. Elles avaient lieu généralement dans l’après-midi, depuis deux heures jusqu’au moment où le soleil cessait d’éclairer le fond du cratère.
Telles étaient les déplorables conditions atmosphériques qui étaient faites à cette station. Un seul espoir soutenait nos braves marins : c’était l'opinion des pécheurs malgaches, qui soutenaient qu’il y avait toujours une embellie le jour de la nouvelle lune, opinion qui coïncidait avec les rapports expédiés précédemment sur le climat de cette île. Les deux nouvelles lunes précédentes, d’octobre et de novembre, avaient confirme, cette règle d’une manière trèsremarquable.
Le temps ne paraissait pas devoir s’éclaircir. Le G le ciel était sombre dans toute l’étendue de l'horizon,
: et le baromètre commençait à descendre. Le 7, le | temps empirait, le vent souillait très-frais du nord-
ouest, puis sautait au nord-est, amenant de la pluie et une épaisse brume.
Le 8, veille du passage, la baisse du baromètre continue ; la pluie est torrentielle et incessante ; la mer fort grosse ; une goélette nouvellement arrivée sur rade casse ses ancres et est emportée par le mauvais temps; une brume épaisse enveloppe toute 1 île, cachant même les bords du cratère. On ne peut trouver un seul moment même pour faire une répétition générale de l’observation, avec tout le personnel à son poste, la pluie est trop forte et trop continuelle. Cependant, bien que tout paraisse absolument et irrévocablement perdu, on n’en continue pas moins tous les préparatifs et on termine à minuit la prépa-
ration des plaques, qui doivent être photographiées. A cette heure tardive la pluie est toujours aussi forte, le ciel aussi sombre, et les cabanes résistent à peine à la violence de la tempête.
Le 9, jour du passage, à trois heures du matin, le vent saute du nord-est au nord-oucsl, produisant subitement une grande amélioration de temps. La pluie cesse, le voile sombre qui couvrait le ciel se déchire, de grosses masses de nuages très-bas passent continuellement au zénith, laissant fréquemment voir le ciel. Le baromètre remonte. Au lever dusoleil, chaque observateur court à ses instruments; les derniers préparatifs sont vivement terminés, et à six heures trente, une demi-heure avant le premier
Étoblisstmpnt organisé à Nouméa pour l'obscrvalion du passage de Vénus, par MM. André et Arigot (D’après une photographie )
contact, chacun est à son poste entièrement prêt à remplir sa tâche bien définie et étudiée d’avance.
M. Mouchez est au grand équatorial de 8 pouces; M. Turquet était à l’équatorial de 6 pouces; M. Vélain s’élait installé sur le sommet de l’ile avec une petite lunette de 3 pouces, MM. Cazin et Rochelort étaient à la photographie.
Le premier contact fut à peu près complètement manqué, quand dans une éclaircie M. Mouchez aperçut une première très-petite échancrure sur le disque du soleil ; elle était déjà un peu trop avancée, pour permettre d’estimer exactement l’instant du contact.
A mesure que Vénus entrait sur le soleil, les nuages devenaient de plus en plus rares, le ciel plus transparent, les images d’une grande netteté. Un quartd’hcure environ après le premier contact, quand la moitié de la planète était encore hors du soleil, le :
chef de l’expédition aperçut subitement tout ledisque entier de Vénus, dessiné par une pâle auréole, phénomène dû en partie à l’atmosphère du soleil et en partie à l’atmosphère de Vénus elle-même, qui est analogue à la nôtre, mais plus dense.
La photographie a fonctionné pendant toute la durée du passage M. Cazin a obtenu 443 épreuves daguerriennes et 132 sur collodion, doiit 489 sont excellentes et pourront servir aux mesures micrométriques.
A la sortie de Vénus, le troisième contact a été , observé également dans d’excellentes conditions, le j ciel très-pur entre les nuages avec les mêmes phénomènes qu’au deuxième, mais en sens inverse. Alors le ciel a commencé de nouveau à se couvrir. A onze heures trente minutes, le quatrième contact a été observé fort douteux ; des éclaircies devenaient plus rares.
Enfin, à midi il a été encore possible d’observer le passage du soleil au méridien à travers les nuages, pour régler des chronomètres.
Mais quelques minutes après la pluie, la brume, le vent recommencèrent comme la nuit précédente ; le baromètre restant toujours très-bas ; la tempête n’était pas terminée ; elle avait été seulement suspendue pendant les 5 heures de la durée du passage ; elle dura encore trente-six heures; ce ne lut que le 11 que, le baromètre étant remonté à 76b, le temps s’embellit définitivement et permit de luire quelques observations méridiennes pour régler les pendules et les chronomètres.
Un peut dire que l’expédition de l’île Saint-Paul, si heureusement favorisée par une éclaircie de quelques heures, a été la contre-partie de l’expédition si laineuse de Legentil, lors des derniers passages de 1761 et 1769; la première lois l’Océan, la seconde fois des nuages s'opposèrent à l’observation, et Legentil dut revenir, après dix années d’absence, danssa patrie, qui le croyait mort, et au milieu des siens, qui s’étaient déjà partagé son héiitage! M. Mouchez a été plus heureux et la science doit s’en féliciter.
Les observations avaient pour singuliers témoins de leurs travaux des pingouins, ou pour mieux dire, des manchots, seuls habitants de l’ile. Sans crainte de l’espèce humaine, dont ils ont encore le bonheur de ne pas connaître les instincts belliqueux, ces oiseaux regardaient philosophiquement et d’un certain air mélancolique les astronomes occupés à l’observation du passage. Tlus d’une fois même, leurs familiarités faillirent désarmer la patience des missionnaires de la science.
En l’honneur du passage les membres de la mission ont construit une haute pyramide en pierre, à côté de l’observatoire; elle porte du côté du sud l’inscription : 9 décembre 1874, et du cùtédu nord: Passage de Vénus sur le soleil. — Observatoire de la mission française. » Nous reproduisons ci-dessus l’une des épreuves envoyées de l’île Saint-Paul.
En résumé, nous voyons qu’à l'exception de l’ile Campbell, les diverses stations françaises ont pu réaliser le but de leur mission. Bientôt on comparera les chiffres obtenus par tous les observateuis, ainsi disséminés sur les deux hémisphères, et on en concluera la vérification de la distance du soleil : nous saurons si cette importante distance est de 148 millions de kilomètres, ou bien de 149, ou de 147, car l’incertitude ne s’étend pas au delà. C’est à la photographie seule qu’on devra, comme nous l’avions annoncé, celte précision. Remarquons enfin, en terminant, qu’une autre espérance que nous avions également pressentie, a été réalisée. Nous avions dit qu’eu cherchant à constater les moments critiques du passage, ou trouverait autre chose. Cette chose imprévue qu’on a remarqué, c’est l'atmosphère de Vénus, dont l’étude faite ainsi, en des conditions particulières, nous prouve, une lois de plus, que cette planète est un monde pareil au nôtre.
Camille Flammahion.