A LA FIN I1E
M. le docteur Petermann vient de publier sous ce titre, dans le numéro de janvier des Miltsnüungun, l’intéressante correspondance échangée entre lui et les savants anglais, au sujet de la prochaine expédition polaire. Le principal de ces documents est une lettre du docteur Petermann au président de la Société de géographie de Londres; les lecteurs de la Nature en auront la primeur, car elle n’a pas encore été traduite en français. Mais sa longueur dépassant par trop les proportions d’un article de journal, nous avons dû nous borner à l’analyser, en ayant soin de suivre le texte du plus près possible. Quelques passages, d’une importance spéciale, ont été scrupuleusement traduits de l’allemand, et placés entre guillemets.
On sait que depuis longtemps les Anglais déploraient l’indifférence de leur gouvernement, qui laissait d’autres nations continuer la tâche si glorieusement commencée par les Franklin et les Koss ; ces plaintes étaient peu écoutées, mais, après le retour de l’expédition austro- hongroise, les géographes anglais, convaincus qu’il était temps d’agir, mirent en jeu tous les moyens imaginables pour déterminer le gouvernement à envoyer une expédition. La Société de géographie écrivit au docteur Petermann, pour lui demander de donner son adhésion à la route par le détroit' de Smith, assurant que cette démarche pourrait déterminer le gouvernement, à agir : « Si vous vous décidez à appuyer la route du détroit de Smith, , vous accroîtrez les chances que qous avons djéqui-
per pour l’an prochain 1 une expédition du gouvernement. » Le docteur Petermann, on le sait, est Tauleur d’une théorie d’après laquelle le pôle nord serait plus accessible par le côté est du Groenland que parla côte ouest et le détroit de Smith. La demande des géographes anglais le metiait donc eu demeure, ou de se rétracter en approuvant la route qu’il avait longtemps combattue, ou, en refusant son adhésion, de priver de son appui une expédition polaire, lui qui s’est donné pour mission d’être leur promoteur, leur guide et leur soutien.
Nous verrons qu’il se tire très-habilement de ce dilemme; mais, avant d’analyser la lettre, examinons le court avant propos dont il Ta fait précéder, et qui contient les considérations générales suivantes :
Si quelques hommes énergi |uesen quelques expéditions puissantes ont pu traverser du premier coup une portion considérable du globe, comme Livingstone et Speeke, ce sont là des faits exceptionnels,
| dus à un concours de cii constances heureuses; mais, d’ordinaire les progrès sont lents, et l’inconnu ne livre ses secrets qu’après avoir repoussé bien des assauts. Pour arriver à la solution de la question du pôle nord, il 11 e suffit donc pas d’envoyer une unique expédition, il faut les multiplier, et, s’il est possible, eu faire partir une chaque année. Aussi croit-il que toute autre considération cessante , son premier devoir était d'appuyer le projet anglais. C'est ce qui l’a déterminé à écrire la lettre suivante, qui, « d’après les assertions des feuilles anglaises les plus autorisées et une quantité de lettres particulières émanant des savants les plus distingués, n'a pas été sans influence sur l’envoi, décidé bientôt après, d’une expédition du gouvernement. »
Voici celte lettre dans laquelle, après avoir brièvement donné à la route du détroit de Smith l’adhésion , si instamment demandée, il énumère avec complai- ; sance les expéditions envoyées entre la côte E. du Groenland et le détroit de Behring, meulionne leurs succès, cite les lettres alléchantes de plusieurs capitaines qui ont traversé facilement ces parages, et propose, dans le cas où ce tableau ferait impression sur l’Amirauté, de partager le différend. On n’est pas plus conciliant.
Analyse de la lettre: La queslion de la route à suivre n’a pas l'importance qu’on y attache. Aujourd’hui, les mers polaires sont, dans toutes leurs par ties, plus navigables qu’autrefois, grâce à l’emploi de la vapeur. Eu ce qui concerne le détroit de Smith, Hall put surpasser IJayes et Kane, et franchir la 82° parallèle, parce qu’en sept jours, tantôt sous voiles et tantôt sous vapeur, il peut franchir d’un trait une distance de 700 milles nautiques. Aujourd’hui, grâce ! à la vapeur, les baleiniers peuvent poursuivre leur proie au milieu des glaces mal famées de la baie de Baffiu, et dépasser tous les ans, pendant les mois d’été, les points extrêmes atteints pendant des siècles par les anciens explorateurs.
Cette lettre. était datée de novembre .1874.
Mais de semblables progrès ont été faits sur toutes les antres routes; chacun peut donc prendre celle qu’il préfère, en toute sûreté de conscience. Le docteur Peternianu sanctionne cette liberté par la déclaration suivante : « Comme j’ai la conviction qu’une expédition anglaise partira bientôt pour les régions arctiques, je saisis cette occasion pour déclarer expressément que je rétracte tout ce que j’ai dit autrefois et que Ton pourrait interpréter comme une divergence d'opinion sur le plus important des points en question, et que j’approuverai toute route ou direction choisie par les géographes anglais pour une expédition nouvelle. »
Les Anglais auraient eu tort de ne pas tenir compte au savant prussien de la désinvolture avec laquelle il renie ses convictions scientifiques. .Mais sou abnégation est plus apparente que réelle, car, à peine ces concessions faites, il passe en revue les expéditions qui ont suivi les routes de Test. Ce sont d’abord les sept expéditions envoyées, plus ou moins sous scs auspices, entre le Groenland et la Nouvelle-Zemble: en 1808, Koldewcy, sur une chaloupe de 65 tonneaux, la Germania , explore l île des Ours et la partie N.-E. du Spilzberg, non encore visitée par les Suédois et les Anglais. En 1809, la deuxième expédition allemande, avec la Germania de 143 tonneaux et la Ilansa, brick à voiles de 242 tonneaux, explore la côte Ë. du Groéuland jusqu’au 77 e parallèle ; la même année, les docteurs Dorât et Bessels accompagnent deux des baleiniers de M. llosentlial, sur les côtes E. du Groenland et du Spilzberg; en 1870, M. Th. de Ileuglin et le comte Zeil visitent les mers inexplorées qui s’étendent à Test du Spilzherg; en 1871, M. de Ileuglin fait un second voyage, dont le fruit eslunouvrage plein de mérite; la même année, les lieutenants Payer et 'NVeyprccht, montés sur Vlsbjorn, bateau à voiles, de 40 tonneaux, reconnaissent les mers à Test du Spilzberg jusqu’à 78°, 43' de latitude N-.
« Ces sept expéditions, dit le docteur avec fierté, ont exploré fructueusement une étendue de 90“ de longitude 1 (de 50“ ü. à 59° E.), et n’ont coûté que 140,000 thalers*, dont seulement 5,000 5 ont été fournis par l'État. Une expédition puissamment organisée coulera plus, mais donnera plus de résultats, et c'est s’exposer à un iusuccès qu’envoyer des expéditions mal armées et mal approvisionnées, » L’auteur s’occupe ensuite de la partie de l’Océan glacial qui baigne les côtes nord de l’Asie. 11 constate que les Norvégiens, avec de simples chaloupes de pêche de 50 tonneaux, ont, ces dernières années, contourné lij Nouvelle-Zemble, et traversé en tous sens l'Océan glacial. depuis la côte E. de cette île, jusqu’aux c?tuaii:es de l’Obi et TIénisséï. Ils ont trouvé d’un aepès facile;, pendant les cinq mois d’été, cette mer qu’en 4809 on supposait ne former qu’une masse
1 Les longitudes sont indiquées, dans cet article, par rapport à Greenwich* -