LA FAUNE PROFONDE DU LAC LÉMAN
Jamais, à aucune époque, la science n’a fait plus d'elforts pour connaître le globe terrestre, pour soumettre à des investigations minutieuses, les formes vivantes qui apparaissent de toutes parts à la surface de notre sphéroïde et pour étudier la matière inerte ou l’organisme. Les explorations sous-marines, nées de la télégraphie océanique, se poursuivent avec acharnement, et le fond des abîmes liquides s’éclaire d’un jour tout nouveau. Au lieu de terribles solitudes, le naturaliste y entrevoit des populations nombreuses et bizarres, y contemple toute une série d êtres innombrables.
Tandis que le Challenger fouille les fonds de la mer, un savant distingué, dont nous avons déjà parlé précédemment 1 , a entrepris d’étudier la faune des I profondeurs du lac de Genève; il s’est entouré de ! plusieurs naturalistes éminents* qui l’aident dans sa tâche, et grâce à une rare persévérance, à un travail assidu, les découvertes se succèdent, et s'échappent du fond de ce lac d’eau douce, tout aussi bien que des profondeurs de l’immense étendue d’eau salée j qui enveloppe la plus grande partie de la surface ler- I restre.
M. le docteur A. Forel, professeur à l’Académie de Lausanne, vient de publier la première série de ces travaux 5 , qui ont récemment attiré l'attention de l’Académie des sciences, et où se rencontrent un
* Voy. la Nature, t. I", Faune du lac l.èman.
* MM. le D r A. Brot, H. Car.ard, Clialelanal, dessin, D' Kübler, D r Lebert, D. Meunier, I) r du Plessis, E. Risler, J. B, Sclmetzler, D' 11. Vernct, D' G. Yogi, H. YValther.
5 Bulletin de la Société vaud. des sciences naturelles, t. Xlll, n» 72.
grand nombre de faits du plus haut intérêt, sur la nature du fond, sur les températures de l’eau du lac et sur les populations qui l'habitent.
Parmi les animaux que l’on connaît actuellement au fond du lac, deux espèces au moins sont aveugles; un Gammarus et un Asellus ont entièrement perdu les organes de la visiou, et l’on ne distingue chez eux plus même les traces des yeux si brillants des auti'es espèces congénères. Ces deux espèces sont en outre d’un blanc mat, atone qui rappelle la couleur des animaux des cavernes. Ces animaux ont subi, semble-t-il, les modifications des êtres qui ont vécu depuis de longues séries de générations dans un milieu absolument obscur. D’une autre part, un grand nombre d’espèces de la faune profonde, appartenant aux crustacés et à d'autres groupes, ont des yeux parfaitement bien développés. M. A. Forel a voulu déterminer d’abord, d’une façon précise, les conditions physiques dans lesquelles vivent ces animaux au point de vue de la lumière et de l’obscurité, c’est-à-dire rechercher la profondeur à laquelle pénètrent les rayons solaires. Il a été ainsi conduit à entreprendre d’intéressantes recherches photoyrajihiques sur la transparence de l'eau.
La limite d’obscurité absolue est, en été, devant Morgues, entre 40 et 50 mèlres; cette limite est plus profonde en hiver par suite de lapins grande transparence des eaux. Il résulte de ces conclusions obtenues par l’expérience, qu’à une certaine profondeur, vers 50 à 100 mètres, il doit régner une distribution fort singulière dns jours et des nuits. Durant la saison d’été, une longue nuit de six mois environ ne laisse pénétrer aucune lumière (de mai en octobre). En hiver, au contraire, des jours relativement très-courts viennent couper des nuits d’autant plus longues que le point d'observation est situé plus profondément.
Les faits obtenus par M. Forel, quelque intéressants qu’ils soient au point de vue des sciences naturelles, ne semblent pas cependant éclaircir le problème de l’existence des animaux aveugles ; en effet, ceux-ci se rencontrent bien au-dessus de la limite d’obscurité, même en été. Ils vivent donc très-bien aussi dans un milieu où pénètre la lumière du jour. D’autre part, on rencontre à 300 mèlres de profondeur, c’est-à-dire à une profondeur qui dépasse de beaucoup la limite de l'ob-
scurilé absolue, des animaux munis d’yeux. Ne serait-il pas possible d’admettre que la présence de ces êtres dansun milieu qui ne doit pus être favorable à leur développement est accidentelle? C’est ce que M. Forel ne dit pas, mais il expose une curieuse hypothèse sur la cause des migrations des poissons. Il explique ces migrations par des raisons de lumière ; en hiver, les poissons peuvent descendre dans les grands fonds parce que l’eau plus transparente laisse pénétrer plus lias les rayons lumineux. En été, ils abandonnent ces régions condamnées à une longue nuit de six mois de durée. Cette question intéressante de migrations des poissons du lac Léman, est du reste étudiée par M. 11. Chalelanat, de Lausanne, qui indique les habitats des différentes espèces suivant les diverses saisons. Il nous est impossible à
notre grand regret de signaler tous les mémoires dont abonde le grand travail que nous analysons ; nous devons nous borner à donner une idée de l’intérêt qu’il présente, et à signaler au lecteur quelques-unes des découvertes les plus curieuses qui s’y trouvent signalées.
Au mois de septembre 1873 , M. Forel trouva dans le lac de Genève, jusqu’à 300 mètres de profondeur, des llydrachnides, qui y existent en abondance, puisque 1 litre de limon renfermeenviron cinq de ces petiles araignées d’eau.
M. Lebert, un des collaborateurs de M. Forel, s’est principalement attaché à décrire une espèce nouvelle, dont nous reproduisons l’aspect (lig. 2). Notre gravure montre cette Arachnide (Campognatha Forelli ) très-grossie ; elle la représente aussi de grandeur naturelle au milieu du cercle noir placé à la partie inférieure du dessin. Le corps de la nouvelle Hydrachnide est très-épais et proémine fortement en avant; il offre un aspect presque sphérique, parfois très- légèrement ovoïde. « 8a coloration olfre un mélange variable de blanc et de brun rougeâtre, différant non-seulement d’individu à individu mais aussi chez le même animal lorsqu’on l’observe assez longtemps ; d’autres, au contraire, gardent pendant tout le temps la même coloration et le même aspect du dessin dorsal et ventral; il n’existe point entre ces deux côtés du corps de différence constante de coloration. » Comme toutes les arachnides d’eau, cette espèce est munie de quatre yeux.
Parmi les autres études qui ont été faites des or-
Kig. 1 — Yortex trouvé dans le limon du lue Léman ( Vortex Lcmant, G. Du Plessis). — Grossissement 10 diamètres,
ganismes trouvés dans le limon du lac Léman, nous mentionnerons celle des vers ciliés qui appartiennent à trois genres différents (Vorlex, Mesostome, Planaire). La forme la plus remarquable que décrit M. le do teur G. du Plessis, est un Vorlex que ce savant naturaliste croit inédit (fig. 1). La longueur de 1 animal est de 7 millimètres: sa forme est ellipti-
que, ovale, allongée dans l’extension. Le dos est bombé comme celui d'une petite limace. Sa couleur est un blanc laiteux; mais cette sorte de tunique blanche présente à l’extrémité céphalique deux taches pigmentaires noires, d’où partent des traînées noires qui forment un réseau très-fin jusqu’à la queue. « Au microscope et à un grossissement de
Fig. 2. — Nouvelle aniignée d'eau douce, trouvée dans le fond du lac Léman ( Campognatlia Forelli). (Elle est représentée grandeur naturelle, dans le cercle noir.)
50 diamètres, voici ce qu’on observe, sans toucher à l’animal pour le disséquer. Toute la peau est couverte de cils vibratiles courts, Irès-ûus ; leur mouvement perpétuel, vu d’en haut, fait absolument l’effet d’un champ de blé, ondulant sous le vent. » Ces travaux dont nous donnons ici une analyse sommaire n'offrent pas seulement un simple intérêt de curiosité scientifique. Ils ont une visée beaucoup plus haute. M. Foret et ses collaborateurs se trou-
vent en présence d’un fait général ; la vie dans les profondeurs des lacs d’eau douce. En étudiant ce fait important, en observant cette faune d une manière générale, en cherchant à saisir les relations qui existent entre sa nature et le milieu où elle se développe, le savant professeur de l'Académie de Lausanne et les naturalistes qui l'aident dans sa tâche, envisagent quelques-uus des grands problèmes de la philosophie naturelle. L. Liiéuitikr.