I. — LE RIIINOPITHÈQUE DE ROXELLANE
( rhinopitheciis Roxellanre, A. îlilne Edwards.)
Pendant longtemps la Chine fut inaccessible à nos voyageurs, et la faune de cotte vaste région qui s’étend à l'est du Turkestan, entre le fleuve Amour et l’Ilimalaya, ne fut connue que par les peintures plus ou moins fantaisistes dos artistes chinois ou par quelques spécimens venus par la voie du commerce, sans indication précise de localité. Ce n’est que vers 1850 que M. de Mnntigny put envoyer au Muséum d’histoire naturelle plusieurs espèces do mammifères de la Chine. Quelques aimées plus tard M. Fonlanier, consul honoraire à Pékin, recueillit pour le même établissement, des collections assez nombreuses de mammifères, d’oiseaux et d’auln s animaux de différents groupes, et presque à la même époque, M. Swinhoe, qui était alors consul d’Angleterre à Amoy, commença à rassembler, soit aux environs de cette ville, soit dans Pile de Formosc, de nombreux spécimens d’oiseaux et de mammifères dont il publia la description dans l'Ibis, dans les Proceedings de la Société zoologique de Londres et dans quelques autres recueils scientifiques anglais. Mais ces voyageurs n’avaient réussi à visiter que les provinces baignées par la mer de Chine, la mer Orientale et la dut Jaune, et n’avaient pu, malgré tout leur zèle, se procurer qu’un très-petit nombre d’espèces de l’intérieur de l’empire. Il restait donc à découvrir la plus grande partie de la faune de la Chine, M. FabbéArmand David sc proposa de combler cette lacune, et pendant plus de dix ans, au prix de fatigues excessives, à travers d’innombrables dangers, il explora des régions où jusqu’alors aucun naturaliste européen n’avait pénétré. Durant ces voyages, il rassembla les documents les plus précieux sur la faune et la flore des pays qu’il traversait, et fit parvenir à diverses reprises au Muséum d histoire naturelle des collections d’une valeur considérable, renfermant une grande quantité d’espèces nouvelles, ou dont la présence n’avait pas encore été signalée dans l’Asie orientale*.
M. l’abbé David arriva à l’ékin au mois de juillet
' Une relation succincte tlu voyage (te M. l'abbé David cl les . descriptions d’un grand nombre d'espèces d'oiseaux ont été insérées dans les Nouvelles Archives tlu Muséum, et la plupart des mammifères ont etc décrits et ligures par MM H. et A. Mdne-Edwards dans leurs Recherches pour servir à t'/ustoire des mammifères.
1862, et dès l’année suivante il fil an Muséum un premier envoi d'objets d’histoire naturelle, recueillis et préparés par lui. Eu 1801, il partit pour Géliol, localité située à 200 kilomètres au nord de Pékin, et y fit un séjour de plusieurs mois, pendant lequel il réunit de nouveaux matériaux pour nos collections.
En 1806 il entreprit, dans la Mongolie et dans l’Ourato, un long voyage qui fut également des plus fructueux; enfin il consacra les premiers mois de l’année 1868 à parcourir le Kiangsi, province de la Chine centrale, qui depuis quelques années était accessible aux Européens, mais dans laquelle il parvint encore à découvrir plusieurs espèces nouvelles.
Le 15 novembre 1868, M. David reprit son voyage et remonta le Yangtze-Kiang, que les Chinois nomment Ta-Iiitintj ou Grande-Rivière ; il alla d’abord eu bateau à vapeur jusqu’à llonkong, et de là, en jonque chinoise, à travers une série de lacs et de canaux, jusqu’à l’ancienne 'cité de Icliang. Après une semaine de pénible naviga'iou, il rejoignit le Fleuve Rleu et s’embarqua dans une jonque de plus foit tonnage pour aller jusque dans la province de Sctchuan, mais à Chongkin il quitta son bateau, et laissant scs bagages continuer par cati, il coupa droit à travers les terres et atteignit en douze jours la ville de Ching-tou, capitale du Sctelman. Celle ville est bâtie dans une plaine fertile et bien cultivée, qui e?t arrosée par de nombreux canaux; M. David y resta deux mois entiers, passant ses journées à chasser et à herboriser soit dans les environs, soit dans les montagnes qui s’élèvent au nord de la ville, et qui sont un peu plus boisées que celles de la région orientale. Dans les derniers jours de février 1869, le couraeeux missionnaire se remit en roule, et marchant toujours vers l'ouest, a travers un pays accidente, où il lui fallut gravir péniblement des pentes couvertes de glace, il pénétra dans la principauté indépendante de Moupin, située sur les limites de la Chine proprement dite. Ce pays, qui ne figure pas sur la plupart des cartes de l’Asie orientale, est habité par les Mantzes, peuplades qui n’appartiennent ni à la race chinoise, ni à la race thibétaine, mais qui se rapprochent davantage de. celte dernière; il est compris entre le Kokonor, le pays de K’bam et le Lassa, et il est séparé du Népaul, du Boutan et de l’Assam par la grande chaîne de l’Ilimalaya. Mais il se rattache à ce dernier massif par de hautes montagnes dont les sommets sont couverts de neiges éternelles ; aussi , quoique le centre du Moupin se trouve entre le 31 e et le 32 e degré de latitude nord, c’est-à-dire au niveau de l'Egypte, les hivers y sont d'uue rigueur extrême; la neige persiste pendant plusieurs mois dans les vallées, et durant le reste de l'année il pleut et il neige très-fréquemment. Cette humidité constante de l’atmosphère entretient une riche végétation ; de tous cotés croissent des magnolias, des lauriers et des rhododendrons, qui atteignent souvent une taille considérable, et les montagnes sont couvertes, jusqu’à mi-hauteur de 9 à 10,000 pieds de l’orèls de pins et de cèdres. C’est dans cette contrée,
complètement inconnue des Européens, que M. David vint s'établir, au milieu d’une grande vallée, à 2,129 mètres au-dessus du niveau de la mer, et à une journée de marche seulementdu Ilong-chan-tin, montagne qui s’élève à plus de 5,000 mètres et qui est dominée elle-même par des cimes neigeuses au nord et au sud-ouest.
Dès son arrivée, notre compatriote se heurta à des difficultés qui, au premier abord, semblaient insurmontables ; en effet, un décret venait d’être promulgué qui défendait la destruction de toute espèce de gibier, en raison d’une nouvelle incarnation de Bouddha. Mais fort heureusement les chasseurs du pays ne.se montrèrent pas intraitables, et M. David parvint, à prix d’argent, à faire taire leurs scrupules. C’est ainsi qu'il se procura un certain nombre d’oiseaux et de mammifères appartenant à des groupes qu'on ne s’attendait pas à voir représentés dans ces régions glacées.
Parmi ces types intéressants découverts dans le Moupin, il faut citer eu première ligne un singe à longue fourrure et à nez retroussé, que M. Alphonse Milne-Edwards a décrit et figuré sous le nom de Rliinopithecus Iloxcllanœ. Celte espèce habite les montagnes de la partie occidentale du Moupin, et le di-trictde Yao-tchv et jusqu’au Kokonoor ; elle vit par conséquent dans une région où la neige persiste [a ridant plus de la moitié do l’année. D’après le récit des chasseurs, ces singes se trouvent toujours dans les forêts, en troupes nombreuses; ils se tiennent ordinairement sur le sommet des grands arbres et se nourrissent des fruits et des bourgeons du bambou sauvage. Par l’absence d’abat-joues, c'est-à-dire de poches situées sur les côtés de la bouche et servant à emmagasiner la nourriture, et par l’existence d’un seul talon à la dernière dent molaire inférieure, ils offrent certains rapports avec les Semnopithèques, mais ils ne peuvent être rangés dans le même genre, car il présentent, dans leur structure anatomique, aussi bien que dans leur aspect extérieur, des parti cularités qui leur assignent une place à part dans 1 série des singes. Chez les Semnopithèques, en effet, tels que le Cimepaye (S. melalophus), l’Entelle (S. enlellus) et le Tchincou (S. niaurus), les mem bressont démesurément longs par rapport au corps, le pouce des mains antérieures est court et placé fort en arrière, la queue est longue et grêle, tandis que chez le Rhiuopithèque de Moupin, les membres sont courts et fortement musclés, le corps très-massif, la queue touffue et relativement plus courte que chez l’Entcllc. A ces caractères s’en joignent beaucoup d’autres qui justifient pleinement la création d’un genre nouveau en faveur du singe de Moupin. Ainsi les membres antérieurs et postérieurs n’olfrent pas entre eux de disproportions notables , comme cela se voit chez plusieurs Semnopithèques; l’Ilumérus est très-long, il dépasse l’avant-bras et s'élargit beaucoup dans sa portion articulaire ; le radius présente une forte courbure dont la convexité regarde en avant, d’où il résulte que l’espace interrosseux
acquiert une largeur exceptionnelle; la main est ' large, robuste, au lieu d’être allongée, comme chez leDouc et le Cimepaye, mais le pouce est aussi rudimentaire que chez ces derniers, et la phalange unguéale dépasse à peine l’extrémité du premier métacarpien. Les phalanges des autres doigts sont trèsarquées, ce qui permet à la main de saisir les brandies avec une grande force. Le bassin s’élargit considérablement dans la portion occupée par les fosses iliaques, et les tubérosités ischiatiques présentent, comme chez les Semnopithèques, une surface rugueuse correspondant à des callosités. Le fémur est robuste et dépasse en longueur le tibia qui est trapu et pourvu d’un bord antérieur très-saillant ; enfin les phalanges des mains | ostérieures sont courtes et arquées, ce qui donne à la paume la lorme d’une voûte, et le pouce, au lieu d’être presque atrophié, commedansles mains antérieures, s’allongejusqu’à l’extrémité de la première phalange do l’index.
La conformation de ia tète dénote un animal bien plus intelligent que les Macaques et les Semnopithèques. En effet, la face est faiblement prognathe, ou, en d’autres termes, la mâchoire inférieure ne présente pas, relativement au front cette saillie prononcée qui est presque toujours un signe de férocité; la boite crânienne est large et développée en arrière, et les crêtes temporales, c'est-à-dire les saillies osseuses sur lesquelles s’inséraient les muscles principaux de la mâchoire inférieure, sont plus étroites que chez les Semnopithèques. Les orbites sont arrondies, les pommettes saillantes, et la région nasale, au lieu de se continuer en ligne droite avec le front comme chez le Semnopithèque mitre ou chez le Doue, est fortement excavé, ce qui imprime à la face un cachet tout particulier. Les os du nez sont extrêmement réduits, et l’ouverture des fosses nasales est trèsgrande, surtout chez l’adulte.
Les dents se font remarquer par leur développement, et chez le mâle les canines sont longues, aiguës et tranchantes en arrière.
Après avoir fait connaître sommairement cette espèce dans les Comptes rendus de l’Académie des sciences, M. le professeur Alphonse Milne-Edwards eu a donné, dans le bel ouvrage intitulé : Recherches pour servir à l'histoire naturelle des mammifères, une description complète d’où nous avons extrait la plupartdesdétailsqui précèdent ; il a publié en même temps une figure coloriée, d’après laquelle a été exécuté le dessin que nous mettons aujourd’hui sous les yeuxdenos lecteurs. Malheureusement notre dessin ne peut donner une idée de la coloration de l’animal, aussi croyons-nous devoir indiquer en quelques mots quel est le pelage de cette belle espèce, dont les galeries du Muséum d'histoire naturelle renferment plusieurs individus.
Le Rhinopithèque de Roxeliane est un singe d’assez giande taille puisque les mâles adultes mesurent l m ,40 du bout du museau à l’extrémité de la queue. 11 a la face courte, d’un vert turquoise, les yeux assez gi ands avec l’iris châtain, et le nez fortement
relevé vers le front. C’est à celte particularité, qui est d'autant plus accusée que l’animal est plus avancé en âge, que le singe de Moupin doit son nom générique et son nom spécifique.
Les yeux sont entourés d'une peau verdâtre, et le nez et le museau sont presque nus; mais les pommettes, les joues et les arcades sourcilières sont couvertes de poils épais qui se rejoignent sur la ligne médiane, au-dessus du nez. Ces poils, d’un jaunerougeâtre brillant, se mélangent sur le front avec des poils plus foncés, terminés de noir. Ledessusde la tête est ombragé par des poils d’un noir-grisâtre, à reflets de rouille, formant une sorte de calotte, et dirigés d’avant en arrière.
La nuque et les épaules offrent la même coloration que le sommet de la tête, mais le dos, et surtout la partie postérieure du tronc, sont d’une teinte plus vive et plus brillante, grâce à la présence de poils nombreux dont l’extrémité est d’un gris-jaunâlre à reflets argentés. Chez les vieux individus ces poils atteignent 10 centimètres de long. Sur la face externe des membres antérieurs, on remarque des poils analogues, mais d’une teinte plus sombre, et sur le devant des cuisses et des jambes une bande d’un gris ferrugineux. Toute la partie postérieure et externe des cuisses est, au contraire, d’un jaune très-clair, et la partie interne des cuisses et des jambes offre une teinte de rouille qui tourne au rougeâtre sur le dessus du pied.
Les poils des mains antérieures sont d'un gris plus ou moins ardent. La queue est forte et touffue, d’un gris foncé à la base, et d’un gris blanchâtre à l’extrémité.
Les femelles se distinguent des mâles par quelques différences dans le pelage ; elles ont les côtés du cou plutôt gris que jaunâtres et la queue d’une teinte sombre et uniforme ; enfin, les jeunes ont la calotte noirâtre du sommet de la tête beaucoup plus étroite, et les côtés de la face ornés de sortes de favoris dont on ne voit plus aucune trace chez les adultes.
Les indigènes donnent à cette espèce le nom de Kin-tsin-heou, ce qui veut dire Sinye brun-doré ; ils lui font une chasse assez active, pour en avoir la peau, dont ils se servent contre les rhumatismes.
Dans les mêmes régions que le Rhinopithèque, sur les côtes boisées les plus inaccessibles, vivent en petites bandes d’autres singes qui sont d’une extrême agilité et qui se retirent dans les cavernes à la manière des Magots de l’Algérie et de Gibraltar. Ces singes devaient être autrefois fort communs, puisqu’un vieux chasseur se vantait, auprès deM. l'abbé David, d’en avoir tué 7 à 800 en une seule année ; mais maintenant ils ne se rencontrent que rarement. Par leur queue très-courte et par les poils allongés qui revêtent leur corps, ils ressemblent aux Magots proprement dits, mais ils ont des formes massivesel la face plus allongée. Un des individus que M. l’abbé David a envoyés au Muséum d’histoire naturelle, mesure 80 centimètres de long ; il a la tête très
grosse relativement an reste du corps, la face nue couleur de chair, avec des marbrures plus foncées à l'entour des yeux, et une teinte brunâtre dans le voisinage de la bouche. Des favoris touffus, d’un blanc grisâtre brillant, garuissentles côtés de la tête, etdes poils courts, d’un brun terne, couvrent le front et le sommet du crâne. Les poils de la nuque et des épaules sont beaucoup plus allongés et atteignent presque les mêmes dimensions que chez le Rhinopithèque; ils sont plus foncés que ceux de la nuque et des membres. La poitrine et le ventre sont d’une teinte grisâtre. Les mains antérieures sont petites, tandis que les mains postérieures sont bien développées et fortement velues en-dessus.
La queue est rudimentaire , et les callosités ischiatiques sont bien marquées.
La femelle est sensiblement plus petite que le mâle; elle a le pelage d’une teinte plus uniforme, d’une nature plus soyeuse, et les favoris beaucoup moins longs.
Cette espèce, à laquelle M. Alphonse Milne-Edwards a donné le nom de Macacus Ihibetanus, doit avoir des mœurs beaucoup plus brutales que la précédente, car dans le mâle les crêtes osseuses du crâne sont très-saillantes et rappellent celles que l’on voit sur la tète du Gorille.
Dans une espèce de Cochinchine, qui a été découverte par Diard, et décrite par Isidore Geofïroy- Saint-Ililaire, sous le nom de Macaque oursin, le crâne présente des crêtes analogues, mais beaucoup moins développées. D’après les renseignements recueillis parM. l'abbé David, il paraît qu’il y a encore dans le Thibet oriental au moins deux autres espèces de singes de grande taille et pourvus d’une longue queue; l’une serait d’un jaune verdâtre, et l’autre d'un noir profond. E. Olstalet.
» La suite prochai ncmeuL —