DK LA COLONIE DU METTRAY
Le comité d’agriculture expérimentale de Mettray, nommé par le conseil de la société, dans sa séance du 2 lévrier 1875, a été convoqué pour la première fois à la colonie du Mettray, le samedi 15 mai.
MM. Drouyn de Lhuys, président de la société, Ed. Lecouteux, secrétaire général, Schlcesing, directeur de la manufacture des tabacs de Paris, Hervé Mangon, de l’Académie des sciences, Henri Vilmorin, membres du comité, répondant avec empressement à cet appel, se sont trouvés réunis à Mettray, où. ils ont été reçus par M. Blanchard, directeur de la colonie, le digne successeur de M. de Metz.
Le but de la réunion était, avant tout, d’arrêter d'une manière définitive les plans du laboratoire de chimie agricole, qui va s'élever bientôt, grâce à la libéralité de M. Drouyn de Lhuys, et où se feront, sous la direction du comité des agriculteurs de France, des expériences de tout genre, et des analyses de sols, de végétaux et d'engrais. Cet établissement, on le voit, ne peut pas tarder à devenir une des stations agronomiques les plus importantes de France.
Les plans sont calqués presque exactement sur celui de MM. Lavves et Gilbert, à Rothamsted, dans le comté de Herts, en Angleterre.
Sur la proposition de MM. Hervé Mangon et Sclilœsing, quelques modifications au projet primitif ont été décidées et acceptées par l’architecte de la colonie, M. Thierry, qui s’est prêté avec une grande courtoisie à faire tous les changements demandés par le comité. Ces modifications ont pour but principal de mieux éclairer le laboratoire proprement dit, et de combiner de la manière la plus commode et la plus avantageuse les pièces devant servir aux diverses opérations nécessitées par les travaux et les recherches chimiques qui se poursuivront à Mettray.
Quelques inconvénients de détail, que la pratique a fait connaître dans Te laboratoire de Rothamsted, se trouveront ainsi évités, et il y a lieu d’espérer que l’établissement de chimie agricole, fondé à Mettray, possédera de la sorte un des laboratoires les plus complets et les mieux disposés qui existent.
Le comité a visité ensuite les champs dans lesquels ont été entreprises les expériences décidées par la Société des agriculteurs de France, sur les bette-
raves à sucre et les betteraves fourragères. Ces expériences rentrent dans deux séries : la première, comprenant des essais comparatifs sur l’influence de divers engrais simples ou composés, et de divers degrés d’écartement sur le rendement et la qualité des betteraves à sucre, porte sur huit parcelles mesurant chacune de 12 à 15 ares, et correspondant, à huit modes de fumure différents. Chacune de ces huit parcelles, fumée uniformément sur toute son étendue, est divisée en trois portions égales : dans la première, les betteraves sont espacées de 40 centimètres sur la ligne, dans la seconde de 50 centimètres, dans la troisième de 20 centimètres seulement. La distance entre les lignes étant partout uniformément de 45 centimètres, pour permettre l’emploi de la houe à cheval, il en résulte que le nombre de betteraves est sur chaque tiers de la parcelle respectivement de 550, 740 et 1,100 par are. Pour ne pas compliquer par trop les résultats obtenus dans ces essais ni les conclusions à en tirer, il a été décidé qu’ils ne se feraient, en 1875, que sur une seule variété de betterave à sucre, et c’est M. V. Despretz, de Capelle (Nord), membre de la société, qui a donné la graine employée dans celte série d'expériences.
La seconde série d’études porte sur les mérites relatifs des principales betteraves fourragères. (Chaque variété est essayée daus quatre conditions diverses de fumure, mais avec un écartement constant de 45 centimètres sur 40; le jugement portera sur le rendement, la conservation, les qualités nutritives, etc..., de chaque variété; les graines employées dans cette seconde série d’expériences ont été données par M. Vilmorin. Ce n’était pas un petit travail que de délimiter, fumer, préparer et ensemencer plus de soixante parcelles différentes ; grâce au zèle de l’habile chef des cultures de Mettray, M. Guimas, ces diverses opérations si délicates et si minutieuses ont été exécutées de la façon la plus satisfaisante.
Chaque expérience a été placée dans des conditions de sol et d’exposition aussi uniformes que possible pour tous les lots ; le semis a été fait à la main avec une régularité géométrique : jamais peut-être expériences n’ont été mieux préparées. Malheureusement, la sécheresse dont Mettray souffre comme tout le centre de la France, fait craindre que les divers engrais ne puissent pas produire tout leur effet, et que, par suite, les résultats ne soient pas aussi concluents qu’on pourrait le désirer. Mais au moins rien n’a été négligé pour lutter contre l'influence d’une saison si contraire, et l’on doit à l’administration de Mettray la justice de dire que tout ce que peut l'activité la plus intelligente a été fait pour assurer le succès des expériences demandées par la société.
Le 16 mai a eu lieu la pose de la première pierre du laboratoire de chimie.
L’EXPÉDITION ANGLAISE Aü POLE NORD |
L’expédition qui vient de quitter récemment les eûtes de l’Angleterre se compose de Y Alerte, capitaine Narès, et de la Dvscovery, capitaine Stephenson. Ces navigateurs émérites sont accompagnés du Valorous, qui les suivra jusqu'à la baie de Disco, où l’on établira un dépôt de vivres, et où l’on recrutera les chasseurs esquimaux, ainsi que les guides chargés de soigner et de conduire les chiens d'attelage pour les traîneaux. Ces animaux seront achetés dans cette station, le plus boréal des établissements danois sur la côte occidentale du Groenland.
L’expédition pénétrera dans le cercle polaire à un moment où la débâcle n’a point encore eu lieu. Car celle-ci ne commence qu’en juin et n’est ordinairement terminée qu’en août. Cependant les baleiniers, qui sont moins bien armés que la Discovery et Y Alerte, ne craignent pas de se risquer dans les glaces avant que la mer n’ait été débloquée par l’action des rayons solaires. Les navires anglais doivent d’autant moins hésiter à suivre cet exemple, qu’ils vont en s’allégeant progressivement, comme le panier d’Esope, à cause do la consommation constante des vivres et du charbon entassés dans les cales. Au contraire, les marins du commerce qui ne vont dans ces parages inhospitaliers que pour se livrer à la chasse des baleines ou des phoques, prennent constamment du poids à mesure que leur campagne s’avance.
L’hivernage doit avoir lieu par 82° de latitude boréale dans le voisinage des lieux ou le Polaris a hiverné lui-même.
Les deux navires étant principalement destinés à servir de dépôt pour le conibustible’et les vivres, les explorations seront exécutées surtout à l’aide des traîneaux : c’est donc cette partie de l'armement qui offre le plus d’intérêt, et que nous allons, par conséquent, décrire avec le plus de détail.
Les traîneaux ont été employés pour la première fois par le capitaine Parry, dans sa grande expédition de 1820. 11 s’en servit avec le plus remarquable succès dans son expédition de 1826 au nord du Spitzberg. Si la glace sur laquelle il marchait n’avait dérivé vers le sud, avec une vitesse presque égale à la sienno, nul doute qu’il ne fut parvenu au pôle même, à moins d'obstacles imprévus d’une toute autre nature. Mais à la suite d’une expédition de près de trois mois, il ne put, grâce à cette circonstance imprévue, faire qu’un chemin insignifiant vers le nord. C’est une cause d’insuccès contre laquelle les nouveaux explorateurs n’auront point à lutter dans leur expédition future, puisque l’expédition du capitaine Hall a servi à reconnaître que le continent groenlandais s’étend bien au-delà de l’hivernage du Polaris.
Les traîneaux de Parry ont été perfectionnés d’après les plans de l’amiral Mac Clintock, qui a fait de très-belles expéditions dans ses voyages à la récherche du capitaine Franklin.
Les traîneaux de la nouvelle expédition anglaise sont de plusieurs espèces, suivant la nature du service auquel ils sont destinés. Les uns, très-pesants, servent à établir des dépôts de provisions dans des caisses, à quelque distance du navire. D’autres, plus légers, seront, employés dans les explorations à grande distance (fig. 1 et 3).
Ces derniers sont de deux modèles ; les grands, qui seront traînés par les hommes aussi bien que par les chiens, pèsent 72 livres sans leur cargaison. Ils sont construits en orme d'Amérique et les ferrures sont toutes revêtues d'acier.
Quand les grands traîneaux sont complètement chargés, ils portent à la partie supérieure un petit traîneau destiné à un attelage de chiens, et sur lequel dix hommes peuvent prendre place avec des provisions pour près de sept semaines (lig. 3).
Lorsque les vents sont favorables, il faut les utiliser pour la marche en avant ; aussi les petits traîneaux ont-ils à la partie postérieure un châssis qrfi leur permet do marcher à la voile (fig. 1). Notre gravure permet de comprendre comment les toiles sont grcées, pour se servir de ce moyen de locomotion. Lorsque le traîneau marche à la voile, l’équipage est à bord presque comme s’il se trouvait sur un navire. Mais il faut avancer avec une attention | constante, car la glace peut être interrompue, à chaque instant, par des fissures, où traîneau et voyageurs seraient engloutis en un instant.
Dans une conférence faite à Porsmouth, au commencement de mai, le capitaine Narès a donné de très-intéressants détails qui montrent tout ce que l’on peut attendre d’explorations conduites systématiquement, d’après ces principes, en quelque sorte nouveaux.
La seule époque dans laquelle les mers de l’extrême nord soient libres est le mois d’août. Dans son dernier voyage, le capitaine Narès ne put faire mouvoir son navire que le 1 er août, et il fut de nouveau bloqué le 1” septembre. La navigation proprement dite ne dura donc que trente et un jours. Les membres de l’ancienne expédition avaient mis deux mois à s’avancer à 500 milles au nord de la baie Melville, et il leur fallut trois semaines pour faire encore 200 milles !
Pendant l’automne, dès que l’on est bloqué, on peut établir des dépôts de provisions dont on se servira pendant le printemps suivant, quand il fera jour, mais avant la débâcle des glaces. Malheureusement on ne peut consacrer plus de 20 jours à ce travail préparatoire, car à partir du 20 septembre on ne voit plus le soleil, et il faut, an commencement de la grande nuit, se trouver de retour au point d’hivernage. Les froids que l’on peut s’attendre à rencontrer sont inférieurs à 50° centigrades au-dessous de zéro. Ils sont aussi éloignés de la glace fondante que les plus hautes températures observées dans les régions tropicales le sont dans un autre sens. C’est, on en conviendra, une singulière coïncidence.
Le voyage d’automne est, en outre, une excellente
ccole; il permet de préparer les hommes au voyage du printemps, qui aura une durée beaucoup plus longue.
Quand il s’agit de prendre quelque repos pendant la nuit, on dresse une tente où les huit hommes de l’équipage d’un traîneau ont de la place pour dormir. Chacun d'eux se glisse dans un sac qui le garantit du lroid. Les hommes sont tellement serrés les uns contre les autres, sous leur tente, qu’on peut les comparer à des sardines rangées dans une boîte, et qu’ aucun ne peut se retourner sans prévenir ses voisins qu’il va le faire.
On cherche, autant que possible , à dresser la tente sur la glace, parce que l’eau qui n’est point gelée donne un flux de chaleur sensible qui réchauffe relativement les dormeurs.
Mais lorsque la température est inférieure à 50° centigrade au-dessous de zéro, il n'y a plus d’autre ressource que d’imiter les indigènes et de construire, comme eux, des cabanes de neige, ce qui n'est pas, du reste, un travail long et difficile.
Les vêtements, dont sont recouverts les marins de l’expédition, offrent une certaine analogie d'aspect extérieur avec ceux des tribus intéressantes qui habitent les régions polaires. Un paletot de peau est surmonté d’un grand bonnet ou d’un capuchon. Mais quelles cpie soient ces variaions secondaires, les costumes sont tous complétés d’une ample écharpe roulée autour du cou et de mitaines qui n’ont qu’un doigt pour y mettre le pouce.
Ces vêtements, quoique chauds, doivent être légers et donner une grande liberté de mouvements, car chaque homme aura, au commencement de la grande expédition du printemps, à tirer un poids de 120 kilogrammes qui finira, lors du retour, par être réduit à 40.
Tout l’équipage anglais est chaussé de bottes à neige, imitées de celles dont se servent les indigènes et qui sont une des parties du costume que les marins
doivent garder pendant la nuit. En effet, s’ils quittaient leurs bottes, elles gèleraient et il leur serait impossible de les remettre le lendemain matin. Il faut toute la chaleur du corps pour les maintenir en état de service. C’est seulement lorsqu’on hiverne à bord du navire que Ton peut prendre ses aises.
Les hommes portent sur leur poitrine, et renfermée dans leurs vêtements, une petite bouteille d’eau, mais le froid est si rude que la partie intérieure est la seule
qui puisse être entretenue à l’état liquide ; l'extérieur est invariablement gelé.
Il est vrai que Ton s’habitue très-bien à ne consommer qu’une très-petite quantité d'eau, mais, en revanche, il faut des vivres et des combustibles en abondance. Pour juger de la masse des provisions, il suffira sans doute d’apprendre que Ton n’a point embarqué moins de 500 tonneaux de porc. Pour éviter de perdre de la place on a rempli tous les interstices avec du poussier de charbon.
Lecombustible, pour les machines, est un excellent charbon eu briquettes comprimées tellement denses, qu’un cube de 11 hectolitres pèse environ une tonne, et que la quantité d'eau vaporisée égale celle que Ton obtiendrait avec le meilleur charbon que peuvent fournirles mines anglaises.
Dans les expéditions, on ne brûlera que de l’huile de coco ou un mélange d’esprit de vin camphré et d’alcool méthylique.
Nous montrons dans nos gravures les principaux appareils de la batterie de cuisine, dont ou pourra faire usage sur les traîneaux, même pendant leur marche (fig. 2).
Le principal objet de consommation est le pemmican, mélange de viande hachée et de graisse, inventé par les chasseurs canadiens et renfermé dans des boîtes. Mais on n’a point négligé les ressources que fournira la chasse, et Ton a imaginé un fusil qui, avec 120 grammes de poudre, lance, à 40 mètres, un harpon pesant 4,500 grammes destiné à saisir un
l’ig. 2. — Ustensiles de cui>inc et lampe à esprit de vin pour les réchauds