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L’HISTOIRE NATURELLE AU SALON

Il y eut un temps où les artistes recherchaient avant tout la beauté dans leurs oeuvres. Depuis qu’une méthode rigoureuse et positive a l'ait faire aux sciences les progrès extraordinaires qu’elles ontaccomplis de notre temps, l’amour de l’exactitude s’est répandu dans tous les esprits. Les poètes sont devenus géographes; les romanciers et les auteurs dramatiques se sont laits physiologistes ou médecins ; les peintres archéologues et naturalistes. Je n’irai pas jusqu’à soutenir que les arts aient beaucoup perdu; mais assurément les sciences n’y ont rien gagné.

De cette tendance à introduire la science là où elle n’a que faire, sont sorties mille bizarreries : la médecine, entre les mains des écrivains, a acquis une précision et une infaillibilité dont elle est loin de se piquer dans la pratique ; la physiologie leur a livré tous scs secrets. Les pays les plus arides et les moins pittoresques se sont peuplés, dans l'imagination des artistes, des chimères les plus fantaisistes.

L’iran, qui a servi à tant de poésies enthousiastes, n'est, somme toute, qu’un effroyable désert, dit un voyageur ; à la vue de ces plaines arides et désolées, la déception est amère, surtout si l’Orient ne vous a été révélé que par les éblouissantes fantaisies de Gœthe, de Victor Hugo ou de Thomas Moore.

On s’aperçoit bientôt, au Salon, que les artistes 11e sont guère plus heureux dans leurs essais scientifiques que les poètes dans la recherche de la couleur locale.

Par exemple, M. Félon nous présente la statue en pied d’une femme de l’Océanie. Grosse et courte, cette femme n'a d’ailleurs ni la figure repoussante des Australiennes, ni l'énorme chevelure crêpée des Papous, ni l’horrible laideur des calédoniennes — et cela est fort heureux pour l'œuvre de M. Félon. — Est-ce donc une femme de Taïti, la Cythère moderne, que ce statuaire a voulu reproduire? Mais qui nous en avertit? Sur quel document, sur quel modèle, l’artiste s’est-il appuyé? Je crains bien que la statue de M. Félon n’ait d’océanien que les fruits qu’elle porte à la main, et la plante bizarre qui s’étale àses pieds.

Une fantaisie, beaucoup plus bizarre, a poussé M. Frémiet à nous représenter l’homme à l’âge de pierre. O11 sait que cet artiste avait tenté, à propos d’une statue de Jeanne Darc, de se reporter au quinzième siècle ; l’essai ne parut généralement pas heureux.

C’est sur un lourd cheval, surmonté d’un bât monumental, qu’il avait juché l’héroïne française. L’œuvre pouvait être parfaite comme exécution sculpturale ; elle pouvait être fort exacte, au point de vue archéologique ; mais elle était bien loin de cette

figure idéale, si poétiquement tracée par Michelet et par nos autres historiens !

M. Frémiet nous a donné, cette année, une autre Jeanne Darc, posée dans une attitude toute différente mais conçue dans le meme esprit: c’est toujours le sacrifice complet de la poésie et de la grâce à une archéologie impitoyable.

Cependant le domaine de l'histoire paraît aujourd’hui trop resserré à l’imagination de M. Frémiet. Allant plus avant dans ses études scientifiques, il a entrepris de nous montrer le véritable homme de l’àge de pierre.

Une tête d’ours sous le bras, une hache de pierre sur l’épaule, l’homme préhistorique contracte sou visage, tout en sautant lourdement comme pourrait le faire le plantigrade qu’il vient de tuer; tout cela (paraît-il) est une façon d’exprimer sa joie. Tel est, d’après M. Frémiet, le portrait exact de l’homme de l’âge de pierre.

Pour que nul n’en ignore, il a fait graver, dans le bronze même de sa statue, qu’elle avait été reconstituée d’après les objets de l’époque. Ainsi la forme du crâne de l’homme, sa hache de pierre, ses col- , liers et ses autres ornements, tout cela est garanti j authentique. Voilà qui est bien, mais la grimace affreuse qui contracte les veux de cet homme est-elle 1 aussi reproduite d’après les monuments du temps?

: était-ce en se tirant ainsi la bouche qu’on riait à l'époque paléolithique? Où M. Frémiet a-t-il pris la danse ridicule, assez semblable à celle des ours, par laquelle son chasseur se réjouit d’une riche capture? En vérité, on se demande ce que M. Frémiet fera de sa statue. J’aime mieux voir, au Musée de Saint-Germain, le superbe Gaulois de M. Millet, ou la reconstitution de son Vercimje'torix.

Le Brennus apportant la vigne, qui doit décorer le jardin des Tuileries, est encore une œuvre dans laquelle l’exactitude des détails ne nuit pas à la beauté ni à la noblesse de l’ensemble. On verra, dans le même genre, le Mérovée sur le pavois de M. Dupuy, petit groupe en terre cuite fort bien composé, et où l’archéologue le plus pointilleux 11e trouverait, je pense, rien à reprendre. Je remarque seulement que presque tous les hommes de ce groupe ont les yeux excessivement creux. Par ce procédé l’auteur ajoute beaucoup à l’expression de ses Sicambres ; peut-être en a-t-il abusé.

La connaissance des sciences ne nuit donc pas toujours à l’art. Dans un grand nombre de cas, on peut même affirmer qu’elle lui est indispensable. Si M. Landelle avait eu des notions même très-élémentaires de botanique, il se serait refusé à peindre le lis traditionnel à cinq sépales, qui n’a jamais existé que sur les tableaux anciens. C’est à peu près comme si l’on peignait une main à six doigts. I.e tableau de M. Landelle, l’ange de la pureté, est d’ailleurs assez joli, quoique un peu banal ; mais ce lis hétéroclite est un barbarisme qui choque au premier coup d’œil.

L’inflorescence est une partie de la botanique qui a pour objet de décrire scientifiquement le port des

plantes, c'est-à-dire leur caractère le plus frappant, le seul dent se servent les jardiniers et les gens du monde; c'est à M. Achille Guillard que revient l'honneur d’avoir analysé et formulé ce qui n’était avant lui qu’une idée vague, résultat fugitif d’un coup d'œil.

On comprend quelle importance aurait, pour les peintres de fleurs, la connaissance, même superficielle de cette partie de la botanique; car c'est le port de la plante qui lui donne son caractère artistique, c’est de lui qu’elle tient toute sa poésie.

L'ordre suivant lequel les fleurs se développent a surtout une grande importance dans cette étude. Cet ordre de floraison est constamment le même dans les mêmes espèces, et le plus souvent dans les mêmes familles. Changez-lc sur une peinture , vous aurez un tableau peu naturel, qui blessera certainement un ami de la campagne, même s'il ignore la botanique.

Ce défaut m’a beaucoup frappé dans le tableau, d'ailleurs très-frais, d’un peintre distingué de nature morte, M. Alexis Kleyder. J’ai eu peine d'abord à m’expliquer pourquoi ce tableau me choquait malgré l’harmonie des couleurs et la pureté du dessin ; j'eus bientôt remarqué une erreur d’inflorescence qui dénature absolument deux rameaux chargés de roses. Loin de se développer chacune à leur tour, suivant le rang quelles occupent, ainsi que l’a voulu la nature, et ainsi que j’ai pu le vérifier ensuite dans mon jardin, ces fleurs étaient épanouies sans ordre, i ou plutôt suivant le caprice de l’artiste. La nature, au contraire, a rarement des caprices.

Il v a certainement là une source d’études trèsgracieuses et très-faciles d’ailleurs, mais surtout pleines d’intérêt pratique pour les artistes.

Si au lieu de considérer la nature dans ses détails nous n'en voulons admirer que l'ensemble, nous nous arrêterons avec une véritable joie devant les paysages pleins de lumière et de fraîcheur de M. de Cock. Chacun a admiré aussi les dernières œuvres de Corot, quoique bien inférieures à celles de l’an dernier. On verra avec surprise l'effet de neige de M. Uaubigny ; ce tableau, vu de près, paraît fait tout à coups de couteau ; c’est à peine si un coin du ciel a dù nécessiter l’usage du pinceau.

A coté de ces belles imitations de la nature, (pie devient le parc anglais dans lequel les baigneuses (assez incorrectes au point de vue anatomique) de M. Carolus Duran, procèdent à leur toilette. Pourquoi un portraitiste aussi habile perd-il sou temps à des œuvres dont certains mérites de couleur et de composition sont loin de racheter les erreurs ?

Il n’est pas nécessaire d’être un physicien bien i habile pour comprendre le tableau bizarre de M. .la- . mes Bertrand. Connuis-Loi toi-même est contraire aux données les plus enfantines de la mécanique. Cet enfant qui soutient lui-même le fléau de la balance sur laquelle reposent ses pieds, rappelle la célèbre fable du baron de Crac qui se soulevait par les cheveux. L'exécution de ce tableau est loin de

racheter ce qu’il a de bizarre et même d’incompréhensible.

A côté des erreurs de logique, sont les fautes d’anatomie. Un tableau assez malheureux sous ce rapport est pourtant sorti de la main d’un maître excellent. Nous voulons parler de la Vénus de M. Cabanel. Grosse et charnelle, cette déesse maladive est digne d’intéresser tous les pathologistes.

La jambe gauche est. tournée de façon qu’elle présente en avant le côté interne, tandis que la cuisse, de ce côté, reste dans la situation normale.

Assurément les élèves de M. Cabanel sont, celte année, plus forts que leur maître.

Certes, nous sommes loin d’avoir épuisé toutes les observations que la connaissance des sciences peut inspirer au promeneur qui visite le palais des Champs-Elysées. Mais qui voudrait les noter toutes, écrirait un volume. Est-il surprenant qu'il y ait tant à reprendre au point de vue scientifique? Certes, non! Les artistes ne doivent pas chercher leurs inspirations dans des régions qui leur sont inconnues; on comprend qu'au lieu de chercher péniblement à concilier l’art avec l’exactitude, ils prêtèrent se laisser entraîner par leur riche imagination.

.1, Bertillon.

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