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L’ILE DE MADAGASCAR

Jusqu’à ccs derniers temps, les indigènes de Madagascar n’avaient pas permis aux Européens de pénétrer dans l'intérieur de leur pays. 11 était réservé à un Français de rompre le charme, s'il est permis d’ainsi dire : chacun a nommé M. Alfred Grandidier, qui, de 1868 à 1870, a traversé la grande île dans une partie de sa longueur, et, sur plusieurs points, dans toute sa largeur, obéissant à la seule ambition d’explorer une contrée inconnue quoique intéressante à tant de titres, d’en tracer les cours d’eau, d’en fixer les altitudes, d’en déterminer les aspects physiques, d’en étudier les races et les coutumes. Voici maintenant que le P. Joseph Mulleus, missionnaire anglais, et le P. Delbosc, missionnaire irançais, nous racontent, l’un le voyage qu’il a fait dans les provinces centrales de Madagascar; l’autre la visite rendue à la tribu de Datsilcos par la reine des Ovas, qu'il accompagnait 1 .

Le trait le plus caractéristique de l'ile, géographiquement parlant, c’est sou massif de montagnes centrales, qui en forme l’axe ou l’épine dorsale, si ou aime mieux, et qui court dans toute sa longueur du cap Ambre, son extrémité nord-orientale, au cap Sainte-Marie, son extrémité sud occidentale. Ce puissant massif, nous dit le P. Mullens, est loin de présenter un aspect uniforme. Le voyageur qui se rend de la côte occidentale à Tananarive, rencontre et franchit successivement trois rangées de hautes montagnes, à chacune desquelles s’adossent de larges terrasses. La première de ces rangées se rencontre à deux jours de marche de la côte; la seconde est à la même distance de la première et quand on a franchi la troisième, par lapasse d’Angavo, on se trouve sur le large plateau d’Imerina. En somme, le P. Mullens déclare qu’il n'a jamais rencontré de région aussi tourmentée dans ses excursions, soit en Orient, soit dans l'Amérique septentrionale.

Le gneiss et le granité constituent la charpente de ces montagnes et on les retrouve fort au loin dans les plaines environnantes. 11 est également facile de se convaincre qu’elles ont été 1e théâtre d'actions plutoniques qui s’y sont manifestées avec une grande énergie et ont opéré sur la plus vaste échelle. A trente milles au sud-ouest de Tananarive se dresse un groupe de hautes montagnes : ce sont celles d’Ankarat ou d’Ankaratra, célèbres par leurs orages, qui couvrent une superficie de 600 milles carrés, et qui renferment les pics les plus élevés de toute l’ile. Leurs altitudes varient de 2,400 à 2,700 mètres, et si on n’y rencontre pas de cratères distincts, on reconnaît sur leurs flancs de longues coulées de lave. Celles-ci se montrent également daiis la plaine, au nord et au

1 Lo P. J. Millions a entretenu rie son excursion le Hoyal ycoyraphical Society, de Londres (séance du 25 janvier 1875), et le journal hebdomadaire les Missions catholiques a donné de longs et nombreux extraits de la narration manuscrite du I‘. llclbosc, dans ses plus récents numéros.

sud des monts Ankaratra, ainsi que dans le voisinage du lac Saint-Ilasy, belle nappe d’eau, située à 25 milles à l’ouest du plateau central, qui mesure 8 milles de long sur 2 1/2 de large. D’une colline très-élevée qui en domine la rive occidentale, l'œil perçoit distinctement de nombreux cratères dont quelques-uns présentent d'énormes dimensions.

La plaine d'Imerina, et la province de lîetsileo qui la prolonge au sud, occupent lu majeure partie du plateau central. Dans sa partie orientale, cette plaine est traversée par des collines granitiques dont 1ns croupes portent des marécages et des terrains stériles que balaient incessamment les âpres brises de l’est. La partie méridionale a été bouleversée par les phénomènes volcaniques : elle n’offre que peu d’endroits fertiles et une population très-disséminée ; mais ailleurs des centaines de villages et de villes sc montrent. Dans son ensemble, la province d’Imerina est, sous divers rapports, une des plus belles et des plus pittoresques do toute l’ile. Des collines majestueuses, aux couleurs variées, l’encadrent, et sur son sol même clic voit se dresser le pic sourcilleux d’Antogona, la masse de l'Ankaratra, le piton des T rois-Sœurs, et l’Aiiibâtomalaza, dont la cime rappelle une tête de tortue. Ici de vertes rizières, là de beaux bouquets d’arbres, et les eaux limpides du lac de la Ucine, avec ses petites îles ensevelies dans les bois. La province s’étend sur une longueur de 110 milles et une largeur de 90, soit une superficie de 9,900 milles carrés, sur lesquels 1,250 seulement ont été appropriés à la culture.

La province de Betsilco, autant que le P. Maliens a pu en juger, ne porte point de traces des actions volcaniques ; mais elle est traversée du nordouest au sud-est par des chaînons de gneiss et de longues couches argileuses. Elle ne manque ni de beauté ni de pittoresque; mais ses parties fertiles et bien cultivées sont peu nombreuses. Ces parties sont presque toutes plantées en riz, et les indigènes fout preuve de beaucoup d’industrie dans les procédés qu’ils emploient pour irriguer les rizières. Aussi bien l’eau est-elle à leur portée et en grande abondance, ce qu’indiquerait au besoin le nom que porte le district le plus méridional de la province, iarindrano, c’est-à-dire rempli d’eau. La plupart des rivières du pays sont, d’ailleurs, guéables; quand elles sont plus profondes ou trop infestées de crocodiles, on les traverse en pirogue. Mais le moyen de faire passer en pirogue les 5U,IJ00 hommes que la reine traînait à sa suite, quand elle se rendit chez les Batsilcos, et qui servaient de bètes de somme pour le transport de l'ameublement du palais royal, des canons et de leurs munitions, des poteaux, des tentes, des provisions de bouche, des palanquins et des bagages de son escorte? Le 1\ Delbosc va nous l’apprendre. Dans ce cas on jette un pont sur le cours d’eau à traverser et voici comment on l’improvise. On forme des piles de pierres sèches. D’une pile à l'autre on jette des troncs d’aiv bres non équarris, et en travers des troncs, les branches qu'on leur a enlevées. Enfin, sur les branches.

on étend une couche de terre, et le pont se trouve ainsi parachevé.

La ville de Fianarantsoa est la capitale de la confédération des Betsileos, et les portraits d’hommes cl de femmes que nous avons sous les yeux obligent de ranger ces tribus parmi les autochtones de l’ile, dont le type s’est conservé plus pur sur la côte orientale cl dans le massif central, tandis que sur la côte ouest, les blancs, les Cal'res et les Mongols se sont mélangés avec les indigènes. Ces autochtones ont la figure ronde et aplatie, le nez écrasé à la racine, les lèvres charnues et laissant à découvert presque toute la mâchoire supérieure. Tels les a dépeint M. Alfred Grandidier, et tels aussi les montrent les dessins du P. Abinal, missionnaire à Fianarantsoa.

Ces peuples, ajoute le P. Dclbose, « ont d’étonuantes coiffures: on dirait de vrais bonnets, des fougères, des peignes, des côtes de melon. Le Bare entoure sa tète de boucles de cheveux assez semblables aux pommes de terre nouvelles et, pour les confectionner, ils emploient une pommade faite de graisse de bœuf, de fiente de vache et de cendres. »

Le Betsileo se drape dans une étoffe faite de fil de bananier, qu’il ne lave jamais, mais sur laquelle il passe, de temps à autre, de l’huile pour l’assouplir. Le Bare porte une lance et un fusil ; des balles et une oorne de bœuf pendent à sa ceinture. C’est un adroit tireur et malheur à l’Uova qu’il rencontre dans un chemin écarté : il l’abat comme il le ferait du premier gibier venu. On saisit ici sur le vif une nouvelle preuve de ces vives rancunes d’un peuple conquis , vis-à-vis d’un peuple envahisseur, de ces haines farouches des races autochtones contre les races indigènes, car l'Hova est un intrus sur la- terre madécasse; il la domine en grande partie à celte heure ; mais c'est un asiatique, un Mongol, ainsi que l'attestent clairement ses yeux longs et bridés, ses pommettes saillantes, ses cheveux lisses et raides, son teint jaune . ou cuivré.

Les dernières excursions du P. Mullcns l’ont conduit dans les provinces septentrionales. 11 décrit celle de Silianko, à une centaine de milles de Tananarive, comme un bassin qu'enceignent des collines et qui renferme, vers son centre, un lac aux eaux limpides, et d’immenses marécages recouverts de verdoyants herbages, qui couvrent une superficie d’environ 60 milles sur 35. Prenant alors auN.-N.-O., M. Mullens s'engagea dans une contrée entièrement nouvelle et l'explora pendant une quinzaine de jours. Elle est en partie habitée par des populations qui paraissent douées d’un très bon naturel et qui firent un excellent accueil aux voyageurs. Mais pour atteindre la ville de Mevatanana, il fallut que ceux-ci traversassent une zone entièrement déserte, quoique coupée de longues vallées et arrosée par de nombreux cours d’eau. On l’appelle la terre de N Oman et elle confine, vers le nord-est, à une large et riche plaine, adjacente à la mer.

De Mevatanana, on descend en canot, vers la mer,

on traversant une plaine très-boisée et généralement unie. L’air est chaud et la végétation tout à lait tropicale. Les bambous couvrent le bord des cours d’eau, tandis que les grands tamariniers et les mangliers, auxquels se mêlent quelques palmiers, se dressent sur les croupes et les ondulations des collines. Nulle part, la vie animale ne parut plus abondante à nos voyageurs : il y avait des quantités de petits oiseaux au plumage bleu ou vert, de nombreux vols de canards sauvages ; des hérons sortaient des fougères et les flamants pêchaient dans les ruisseaux. Mais la quantité de crocodiles était vraiment surprenante ; ils suivaient les canots des voyageurs, par groupes de deux ou trois, do huit ou dix parfois, et on les voyait dormir au soleil, sur les petites langues de terre qui s’avancent dans l’Ikiopa et la Bedsiboka, par bandes de vingt et même de quarante.

Une portion de cette riche et fertile contrée est peuplée de tribus Sakalaves qui habitent un petit nombre de villages épars, et qui vivent de poisson et de riz, ainsi que du produit de leurs jardins. Elles paraissent ressentir peu de besoins et ne se livrent guère au commerce. Son passage à travers leur pays marqua le terme des explorations modérasses du P. Mullens: quelques jours plus tard, il s'embarquait au port de Mojanga, pour regagner l’Angleterre, en passant par l’île de Zanzibar. Le séjour qu'il y fit lui fournit l’occasion d'étudier les peuplades qui l’habitent, et qu’on désigne sous le nom générique de Malagasy. M. Mullens les divise en trois tribus principales, occupant trois cantons différents, et dont l'état de civilisation est fort peu avancé. Elles forment des clans et sont placées, en fait comme en esprit, sous le régime féodal. Le chef de tribu possède le domaine prééminent de toute la terre, et c'est aussi par des concessions terriennes, avec affectation d’un certain nombre d’hommes à ces concessions, que les services publics se rémunèrent d’une façon exclusive. M. Mullens ajoute que tout arriérés qu’ils sont, les Malagasy sont des gens aimables, loyaux et de bonne conduite. Ils montrent beaucoup d’attachement à leur reine « qui est une excellente personne et professe le christianisme » et semblent apprécier les bienfaits de l’instruction.

La communication de M . Mullens a suggéré quelques observations à sir Bartle Frere. Il connaît le nord-ouest, de Madagascar, et le tient pour un des plus beaux pays de la terre. « Quant à la faune et à la flore de cette île, elles offrent tout l’intérêt possible, car on y trouve des restes de plantes et d’animaux, qui doivent avoir existé sur le continent africain et dont l'histoire n’a pas marqué le souvenir. » Sir Bartle Frere regrette donc que ses compatriotes ne fassent pas plus preuve, vis-à-vis de Madagascar, de cette sollicitude qu’ils ont montrée jusqu’à la fin du règne de la reine Anne, en se réjouissant d’ailleurs de ce que, grâce aux efforts des missionnaires chrétiens, les Madécasses soient en bonne voie de devenir un peuple civilisé. Ad. -F. de Fohttertuis.

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