LE VOYAGE DU « CHALLENGER
Er> quittant Zamboagan, notre intention était de nous rendre à la recherche de l’ile de Greenwich, à laquelle les cartes de l’Amirauté donnent 155° de
1 Yoy. Table des Matières des quatre premiers volumes.
longitude orientale. Nous aurions gagné directement le Japon en traversant les îles Caroliues on l’archipel des Larrons. .Mais quoique le Challenger soit pourvu d'une excellente machine à vapeur, nous ne pouvons nous empêcher do compter avec le vent, et de ménager notre combustible, car on ne trouve, dans ces mers lointaines, aucun moyen de se ravitailler en charbon. Au sortir du détroit qui sépare l’ile deMindano de l'ile de llailan nous sommes saisis par une forte brise qui nous pousse vers la Nouvelle-Guinée, et nous fournit l’occasion de voir la partie septentrionale de cette terre, dont nous ne connaissons encore
1 qu’une partie : celle qui avoisine le détroit de Terres.
i Nous sommes arrivés le 21 janvier en vue de la ^ Nouvelle-Guinée, à l'embouchure d'un grand fleuve nommé Ambernolh. Nous voyons un trcs-vaste del a formé par les alluvions successives de ce puissant cours d'eau qui descend à la mer par plusieurs branches. Ce magnifique estuaire recueille les eaux d’une chaîne immense dont les hauts sommets sont situés : dans l'intérieur des terres et dont l’altitude est inconi nue. Je ne serais point surpris qu’on y trouve des pics I formidables comparables avec les plus grandes mon-
Expédition du CliaUenycr . — Suuvages de ia baie Humlinldt s’enfuyant devant la chaloupe a vapeur du C'A allenqcr. (D’après le croquis d’un membre de l’Expédition.)
lagnes du monde, car les affluents torrentiels qui y tombent, ont une puissance d’érosion inouïe. La mer était chargée d'une multitude de troncs d'arbres que les eaux de l’Ambernotli amenaient avec une abondance extraordinaire. 11 y avait des plantes de toute nature, en telle quantité que l’on a pu herboriser en canot et recueillir les graines de 50 espèces différentes.
Le jour suivant, le brouillard qui nous cache les j côtes, se lève. Un merveilleux spectacle se déve- I loppe devant nous à mesure que les vapeurs dispa- | laissent. Au-dessus d’une bande de nuages élevés, paraît, dans le lointain, la chaîne des monts Cvclopes.
La pointe Caillé et la pointe Bompland, qui semblent deux colonnes jumelles placées à l’entrée de la baie, ont chacune 7 à 800 pieds de hauteur ; elles
sont l'une et l'autre recouvertes par une végétation d’une puissance extraordinaire. Le jour n’est pas loin où les colons anglais feront pour la Nouvelle-Guinée ce qu'ils ont fait de la Nouvelle-Zélande : une nouvelle province de l’Angleterre. L’occupation hollandaise, dont nous avons pu facilement apprécier l'état précaire dans notre excursion précédente, n’est (pic nominale.
La nuit était presque arrivée quand nous avons jeté l'ancre. A peine étions-nous immobiles que de nombreux canots venaient de terre, comme pour reconnaître nos intentions. Quoique la lime fût pleine, nous n’avons pas voulu nous lier à sa lueur pour faire connaissance avec des sauvages suspects dont noos connaissons, par Dumont-d’Urville, les mœurs singulièrement inhospitalières.
Le lendemain, au lever du soleil, 1 a Challenger se trouvait au milieu d’une véritable flottille de quatrevingts pirogues, dont la longueur pouvait varier de 18 à 2U pieds, et dont chaeune portait un équipage de 5 à 6 hommes. Les rameurs sont accroupis à l'avant et à l’arrière dans le canot, dont la largeur est pareille à celle de périssoires. Au centre se trouve une espèce de plate-forme sur laquelle se tiennent les passagers et où ils sont à peu près aussi à l’aise que nos lutteurs dans nos joutes à la lance.
Les Papous de la baie Humboldt avaient envoyé contre nous leur armée navale, car nous n’avons pu
découvrir une seule femme. Toutes les plate-formes des canots étaient couvertes de guerriers armés de pied en cap.
Pour la première fois, depuis notre départ d’Angleterre, nous avons devant nous de vrais sauvages, comme ceux que Look et Ânson ont trouvés dans les îles à moitié civilisées du Pacifique. Qui sait si le capitaine Thomson ne serait pas traité comme notre illustre martyr des Sandwich, s’il s’aventurait sans précautions sous ces charmants ombrages? Nous n’aurons point une réception plus amicale que celle d’Enlrecasteaux (1 793) ou de liumont-d’Urville
Expédition du Challenger. — Los marins anglais faisant des échanges avec /es naturels des îles de l’Amirauté, (D’après le croquis d’un membre de l’Expédition.)
(1827). Voilà un siècle qui n’a point marché fort 1 utilement pour ces braves Papous. Mais est-ce bien 1 leur faute? Connaissent-ils de notre civilisation, autre chose que des baleiniers qui viennent leur voler leur liberté et les conduisent dans des îles lointaines, où ils sont réduits en esclavage sous le nom d’engagés volontaires ?
Les sauvages qui nous entourent n’ont point les cheveux laineux du vrai nègre, mais de vrais cheveux frisés dont ils sont très-fiers. Nos élégantes n’ont point inventé les chignons, car les Papous de la baie de Ihimboldl ajoutent depuis des siècles des formidables perruques aux cheveux que leur a donné la nature. Leur tète a le volume d'un véritable bonnet à poil. Cette coiffure grossière serait hideuse, si elle n’était ornée de fleurs naturelles qui sont véritable- I
ment charmantes, et dont nos meilleures faiseuses sont loin d’égaler la délicatesse.
Les dents des Papous seraient sans doute blanches, s’ils n’avaient le détestable usage de mâcher le bétel qui les noircit et les ruine de la façon la plus épouvantable. Leurs oreilles sont déformées par les monstrueux ornements qu’ils y attachent, et leur nez qui n’a que trop de tendance à s'aplatir, est artificiellement comprimé. Cependant ils ne sont pas aussi repoussants qu'on pourrait le croire. Leur tatouage n'a rien d'exagéré, et les couleurs dont ils se bariolent le corps, s'harmonisent assez bien avec la teinte de leur peau qui décidément n'est pas noire mais cuivrée, au moins quand on la regarde au soleil.
Les armes sont fabriquées avec un grand soin et dénotent une véritable intelligence. A bord de chaque
canot on voit des haches dê pierre, analogues à celles qui représentent l'àge de la pierre polie. I.eurs ares sont fabriqués avec un bois très-dur et ils donnent à leurs flèches une grande longueur. Quoique légères, elles ne mesurent pas moins de cinq à six pieds.
Les Papous de la baie Ilumboldt, comme tous les sauvages un peu avancés, ont un goût très-développé pour une sculpture bizarre. La proue de leurs canots est fouillée, taillée et ornementée de toutes les manières possibles.
Duniont-d'Urville ne s’est pas trompé dans la description qu’il a donnée de ces indigènes, et le caractère craintif, soupçonneux qu’il leur prête ne les a point abandonnés. Ayant \u l’hélice du Challenger se mettre en mouvement, ils ont cru qu’on allait les attaquer. Un peu plus nous recevions une grêle de flèches à laquelle nous aurions riposté par une bordée tirée à poudre. Ce sont de grands enfants. Quand ils ont vu que nous changions d’ancrage et que notre bateau marchait tout seul, ils ont exprimé leur d'admiration par une sorte de concert vocal et instrumental. Je dis instrumental parce que le chef d’orchestre soufflait dans une sorte de conque. Mais ce sentiment d'admiration ne les disposa point favorablement à recevoir notre visite. Quand nous avons été examiner de près un de leurs villages, avec le canot à vapeur, ils se sont d’abord groupés sur leur quai avec une attitude menaçante. Toutefois ils n’ont point osé porter les premiers coups et ils se sont retirés en désordre, aussitôt qu’ils ont vu que nous allions prendre terre.
Nous avons pu entrevoir alors leurs femmes, qui, ma foi, n’ont pas aussi bonne mine que leurs maris, mais sur lesquelles ou parait veiller avec un soin digne des béros de Molière. Les femmes mariées portent une sorte de tablier autour des reins; quant aux filles, elles vont toutes nues, dans le costume de leur mère Eve.
Comme vous le pouvez voir par le croquis que je vous envoie, nous avons trouvé dans ce village une image parfaite des cités lacustres; les huttes sont construites sur pilotis à une hauteur dépassant celle des hautes mers. Elles communiquent avec la terre par une planche que le propriétaire retire toutes les fois qu’il veut rester maître chez lui. C’est le commencement du pont-levis et du château-fort que les habitants des côtes ont exécutés comme ceux des lacs de Suisse, pour se défendre contre des ennemis redoutables. Ici l’ennemi est représenté par les Troglodytes, nommés Alifous, dont les Papous ne parlent qu’avec terreur, et qui font paraît-il très-souvent de terribles irruptions sur le bord de la mer. Ces huttes sont d’une construction très-simple, lu partie essentielle est un mât d’une vingtaine de pieds de long que l’on dresse au centre et sur lequel viennent s’appuyer des pièces inclinées, un peu flexibles, gracieusement courbées sous le poids du toit de feuillages quelles supportent.
Une ou deux lois on a failli en venir aux mains,
quoique l’on ait fini par faire un peu de commerce. Mais pour éviter de verser le sang de ces pauvres diables, le capitaine Thomson a préféré abréger la visite, et nous avons mis le cap sur les îles de l'Amirauté, plutôt que nous ne le pensions, car notre projet primitif était de faire des excursions dans l’intérieur.
Nous sommes arrivés le 3 mars, après avoir reconnu les îles Schouten et les îles llermile. Nous avons mouillé dans une baie que d’Entrccasteaux n’a point visitée, et à laquelle nous avons donné le nom de baie Narès, en l’honneur de notre ancien capitaine. Sans doute quand ces lignes vous seront remises, il aura quitté la vieille Angleterre et voguera sur l'océan Arctique, à la conquête du pôle Nord.
Depuis Mindano jusqu’à la baie Narès nous avons fait sept stations pour sonder les profondeurs de la mer. Cinq fois sur sept nous avons réussi à nous procurer d’excellents échantillons de la faune des ré- : gions sous-marines, passablement difficiles à explorer, car notre sonde est descendue jusqu’à 2,600 brasses, entre le passage des Moluqucs et des îles : Pellew.
On peut admettre, sans erreur sensible, que nos sondages ont été faits le long de l’équateur, car nous ! avons navigué entre le 5 e parallèle nord et le 3 e pa- I rallèlc sud. La température de la surface de la mer a été de plus de 30° centigrades, ce qui est considérable, mais elle décroît rapidement et à 3,000 mètres, où elle n’est que de 1" centigrade au-dessus de zéro. La température des bas-fonds, de 3,000 à 3,000 mètres, paraît uniforme. La décroissance, jusqu’à cette zone froide est donc presque aussi rapide que dans l'air. Ces résultats me paraissent prouver d’une façon nette que ces mers sont séparées du Pacifique occidental par une série de chaînes sous-marines, qui ne permettent plus le mélange des eaux à partir de 3000 mètres.
Dans la traversée des îles de l’Amirauté au Japon nous avons pris huit sondages. Une fois nous sommes arrivés à près de 10,000 mètres, nous avons trouvé la profondeur si étonnante que nous avons recommencé le coup de sonde. Il n’y avait qu’une différence de 400 mètres entre ces deux opérations.
La seconde fois nous avons amené d’excellents spécimens de radiolaires, vivant par une pression qui dépasse 300 atmosphères. Trois des quatre thermomètres attachés au plomb de sonde ont été brisés mais le quatrième marquait 34°5 Fahrenheit. 34 3 parait décidément la limite à laquelle s’arrête le décroissement. Une couche d’eau, sensiblement au-dessus de la glace fondante et rigoureusement invariable, remplit donc uniformément le fond de tous les abîmes.
Les observations faites dans cette partie du voyage nous permettent de formuler d’une façon générale la loi qui lie la composition des organismes marins avec la hauteur à laquelle ils habitent.
Jusqu’à 4,000 mètres on trouve les Globigerinées, formant un dépôt dont l’augmentation est rapide et qui consiste en matière calcaire, lournie par les co-
quilles do tous les foraminifères peuplant l’Océan depuis le fond jusqu'à la surface.
Au-dessous de 4,000 mètres, la matière calcaire disparaît graduellement et la boue devient grise ; à 5,200 mètres commence l’argile rouge, formée par un composé de silice d’alumine et de fer. Cette argile rouge est accompagnée de couches d’infusoires siliceux, dont le nombre va en augmentant. Bientôt l’argile rouge disparaît presque entièrement. Elle n’est plus représentée que par une pâte peu abondante qui sert à souder les carapaces siliceuses, dont le nombre est de plus en plus grand et qui finissent par devenir dominantes.
La raison de ce phénomène est bien simple, les globigérinées n’habitent que les zones supérieures, tandis que les radiolaires et les diatomées sont répandues à peu près uniformément dans toute l'épaisseur de l’eau, quelle que soit sa profondeur et sa température. Il en résulte que les débris de leurs coquilles sont quatre fois plus abondants par 4,000 brasses que par 1,000.
Nous avons, en outre, reconnu l’existence d’un courant superficiel, ayant 1 60 mètres de profondeur et une température constante assez élevée, qui s’étend au nord de la côte de Guinée pendant 500 lieues et dont les limites occidentales vont jusqu’aux îles Pollew. Cette masse d'eau chaude marche de l’est à l’ouest, et son courant a toujours été trouvé trèsrapide.
Je ne vous dirai rien des résultats des sondages ipii ont été très-maigres, au point de vue zoologique, mais les résultats que nous avons acquis d’autre part sont suffisants pour que nous n'ayons point à regretter le peu de richesse des fonds. Mais je ne peux oublier de vous parler de nos amis des îles de l'Amirauté, qui nous ont fait une réception magnifique.
Ils sont de la même race que les Papous de la baie dellumboldt, mais beaucoup plus civilisés. Cela lient peut-être à ce qu’ils n’ont point à lutter contre des tribus tout à fait sauvages de l’intérieur des terres. Leurs pirogues sont trois ou quatre lois plus grandes que celles des habitants de la Nouvelle-Guinée. Avec eux on peut faire un commerce véritable et la plage de leur île ressemblait à un véritable champ de foire. Leurs principaux articles d’échange étaient, l'écaille, des lances, des haches de silex, des ornements en pierre pour suspendre au nez, des assiettes rondes en coquilles blanches, et de très-beaux vases à boire en bois sculpté ; ce qu’ils désiraient surtout avoir de nous, c'était des morceaux de fer.
Les villages sont construits dans les îles au milieu de cocotiers verdoyants, et entourés de palissades de 5 mètres d’élévation. Les rues et les places sont fort bien entretenues. L’accueil qui nous y était donné par les hommes, les femmes et les enfants, de couleur marron-foncé, était très-cordial. Depuis le voyage de d'Entrecasteaux, en k 702, aucun Euroropéen n’a mis le pied dans les parages que nous visitons ; aussi vous comprendrez quel fut l’étonnement des naturels en voyant des hommes au visage
blanc, dont ils ne soupçonnaient pas l’existence. Nous n’avons pas vu de traces de tombeaux, et, d’après des informations certaines, il ne parait pas douteux que, dans les îles de l’Amirauté, on honore la mémoire de ses parents en les mangeant après leur mort. X...
Membre de l’Expédition du Challenger,
Yokohama, 15 avril 1875.