LA MORT APPARENTE ET LA MORT RÉELLE
Jadis les dépouilles de la mort étaient le lot de l’anatomiste, tandis que le physiologiste avait en partage les phénomènes de la vie. Aujourd’hui on soumet le cadavre aux mêmes expériences que l’organisme vivant, et l’on recherche dans les débris de la mort les secrets de la vie. Au lieu de ne voir dans le corps inanimé que des formes prêtes à se dissoudre et à disparaître, on y découvre des forces et des activités persistantes dont le travail est profondément instructif. De même que les théologiens et les moralistes nous invitent ;’t contempler quelquefois face à face le spectre de la mort et à fortifier notre âme dans une courageuse méditation de l’heure dernière, la médecine considère comme une nécessité de nous faire assister à tous les détails de ce drame lugubre pour nous conduire, à travers les ombres et les obscurités, à une
1 Revue îles deux mondes du Ier avril 1873.
LA NATUItE ET LA VIE.
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science plus claire de la vie; mais cela n’est vrai (jne de la médecine la plus moderne.
Leibniz, qui avait une profonde et admirable doctrine de la vie, en avait une aussi de la mort, qu’il a exposée dans une lettre célèbre à Arnauld. 1! pense que la génération n’est que le développement et l’évolution de quelque animal déjà formé, et que la corruption ou la mort n’est que l’enveloppement et l’involution de ce même animal, qui ne laisse pas de subsister et de demeurer vivant. La somme des énergies vitales consubstantielles aux monades ne varie pas dans le monde ; la génération et la mort ne sont que des changements dans l’ordre et le concert des principes de la vitalité; ce ne sont que des transformations du petit au grand et vice versa. En d’autres termes, Leibniz voit partout des germes éternels et incorruptibles de vie, qui ne périssent pas plus qu’ils ne commencent. Ce qui commence et ce qui périt, ce sont les machines organiques dont ces germes constituent l’activité première; les rouages élémentaires de ces machines sont dissociés, mais non pas détruits. Telle est la première vue de Leibniz. 11 en a une seconde : il conçoit la génération comme une progression graduelle de la vie; il concevra la mort comme une régression graduelle aussi du même principe, c’est-à-dire que dans la mort la vie se retire peu à peu, de même que dans la génération elle s’est avancée peu à peu. La mort n’est pas un phénomène brusque, une disparition soudaine; c’est une opération lente, une « rétrogradation », comme dit le penseur de Hanovre. Il ajoute avec une clairvoyance singulière que, quand la mort nous apparaît, elle travaillait depuis longtemps l’or-