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LE CHOLÉRA

choléra. 11 est donc clair que celui-ci ne se transmet point par le contact d’individus ou d’objets contaminés. C’est l’air qui, dans une région plus ou moins limitées, est le réceptacle de la matière subtile et inconnue oii réside le poison ; nous disons le réceptacle et non le véhicule, car le germe cholérique qui se multiplie dans cette région ne tend pas spontanément à s’en éloigner. Ce qui l’entraîne au dehors et le propage au loin, ce sont les incessantes migrations de l’homme.

Les recherches l'ort remarquables deM. Tholozan ont mis hors de doute qu’ indépendamment des quatre grandes épidémies, le choléra n’a presque jamais cessé, depuis 1830, d’exister en Europe à divers degrés d’intensité et sous des formes variables. Chez nous, comme dans l’Inde, il peut être épidémique, endémique ou sporadique. On a essayé, il est vrai, d’établir une distinction entre le choléra qui donne la mort à un grand nombre de personnes en même temps et celui qui ne fait que des victimes isolées*; au fond, les deux maladies ne présentent pas de différences spécifiques. La première, quand elle a consommé son œuvre, s’assoupit et s’éteint en apparence, mais elle ne cesse pas de trahir çà et là sa présence à des intervalles plus ou moins rapprochés.

1 Ce dernier a reçu le nom de choléra nostras, par opposition à celui de choléra asiatique.

On ;i vu que la première grande épidémie observée aux Indes, avant son apparition en Europe, s’est produite en 1817 ; c’est à celle époque que le choléra devint voyageur, mais il existait en Asie depuis longtemps. Les témoignages de la philologie et de l’archéologie établissent d’une façon décisive qu’il y a été connu de toute antiquité. La mythologie indoue raconte que les deux Aswins ou fils de Surya (le soleil) enseignèrent la médecine à Indra, lequel composa YAyur-Véda , le plus ancien livre médical de l'Inde. A son tour, Indra enseigna la médecine à Dhavvanlrie, et celui-ci eut pour disciple Susrutà, contemporain de Rama, le héros du Ramayana. Or Susruta a laissé un ouvrage qui existe encore, que le docteur Wise, directeur du service médical au Bengale, a traduit et résumé en 1875, et oiil’on trouve une description nette du choléra. Il est difficile d’assigner la date de cet écrit; cependant M. Tholozan croit avoir de bonnes raisons de la placer vers le in° siècle avant l’ère chrétienne. R’aulres ouvrages sanscrits de la même époque mentionnent une maladie semblable. Le document le plus curieux est une inscription relevée à Yizzianuggur par M. Sanderson, sur un monolithe qui lait partie des ruines d’un ancien temple. Cette inscription, qui est attribuée à un disciple de Bouddha et qui paraît dater d’une

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époque antérieure à la conquête d’Alexandre, porte ce qui suit : « Les lèvres bleues, la face amaigrie, les yeux caves, le ventre noueux, les membres contractés et crispés comme par l’effet du feu, caractérisent le choléra, qui descend par la maligne conjuration des prêtres pour détruire les braves. La respiration épaisse adhère à la face du guerrier, ses doigts sont tordus en différents sens et contractés; il meurt dans les contorsions, victime de la colère de Siva. » — Beaucoup d’ouvrages indous et persans de date plus récente renferment des documents analogues. Quand les Portugais, dès 1 198, plus tard les Hollandais et les Anglais, abordèrent sur les côtes de l’Inde, ils eurent de nombreuses occasions d’observer le choléra épidémique, et il n’est pas étonnant que la description de cette maladie ait pu être faite au xvii0 siècle par des médecins européens. On a encore les annales détaillées des épidémies qui sévirent au xviii0 siècle, et dont la plus fameuse est celle de Hurdwar. Bref, à quelque âge qu’on se reporte, on trouve un des anneaux de la longue chaîne chronologique du choléra, laquelle commence avec les plus anciens livres de la médecine indoue.

Les causes qui de tout temps ont favorisé le développement du choléra aux Indes y agissent encore aujourd’hui. Presque tous les ans la maladie se déclare dans les endroits où se réunissent les pèlerins. Parmi ces localités, dont quelques-unes sont aussi des villes de commerce, trois surtout attirent la foule : ce sont Hurdwar, dans le nord de l’Iliridoustan, sur le Gange, .luggurnath, sur la côte d’Orissa, au nord-ouest du golfe du Bengale, cl Conjeveran, au sud de Madras. Les pèlerins y arrivent pendant la saison chaude,

après un trajet souvent de plus de cent lieues presque toujours fait à pied, dans un état d’épuisement et de misère dont il estdifficile de se former une idée. Une fois dans ces lieux saints, l’agglomération, la mauvaise nourriture, la malpropreté, la débauche, les mettent dans des conditions telles que les germes morbides se développent, et que l’épidémie s’allume au milieu d’eux. Celte multitude infectée se disperse ensuite, et traverse le pays en tout sens, semant les miasmes et la contagion.

Ces immenses agglomérations favorisent donc la propagation du choléra. En sont-elles en même temps les causes productrices? On ne saurait répondre catégoriquement à cette question. Toutes les hypothèses possibles ont été faites sur l’origine du choléra aux Indes, mais aucune n’explique vraiment la difficulté. Quelle est la cause qui provoque la genèse du miasme? Est-ce l’agglomération des pèlerins dans de mauvaises conditions hygiéniques? est-ce la putréfaction des détritus végétaux, sous un soleil torride, ou la stagnation des eaux du Gange, chargées d’impuretés et de cadavres, ou bien encore un état particulier du sol? On l’ignore. Ce qu’il y a de certain, c’est que les pèlerinages aident à la propagation du choléra, c’est que celui-ci recherche en quelque sorte une atmosphère pestilentielle. Par conséquent il est sage de souhaiter que le gouvernement britannique surveille les pèlerinages et imprime plus d’activité aux travaux de canalisation et de salubrité qu’il a entrepris pour assainir le pays. Quand de savants médecins proposent d’aller attaquer le mal à sa racine pour le détruire à tout jamais, et prêchent une croisade aux Indes dans laquelle tous les peuples civi-

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lises s’uniraient pour couper les tètes de l’hydre, comme autrefois Hercule coupa celles du monstre de Lcrnc, on peut applaudir à la généreuse hardiesse du projet, mais on se demande par quels moyens on le mettrait à exécution.

La Perse, située entre l’Inde et l’Europe, n’est pas un foyer de choléra, mais c’est un pays où la maladie trouve un terrain si approprié qu’elle y règne trèssouvent. II y a peu d’années encore, le royaume du shah offrait sous ce rapport un triste spectacle. Les immondices n’étaient pas enlevées; les cadavres des animaux, chameaux, bœufs, chevaux, mulets, étaient dévorés par les chiens, les chacals et les oiseaux de proie, dans les villes ou dans les environs. Une croyance religieuse très-enracinée y faisait considérer comme un devoir de transporter les morts au loin pour les inhumer dans des sépultures saintes. Ce transport se pratiquait dans des conditions déplorables. Les corps, parvenus à différents degrés de putréfaction, étaient enroulés dans de simples feutres, rarement enfermés dans des bières en planches minces et mal jointes. En cet état, les cadavres étaient transportés à dos de chameau ou de mulet, en toute saison, à des distances de trente ou quarante journées de marche en moyenne. Il y avait des caravanes de cadavres, de même qu’il v a des caravanes de pèlerins, et il est arrivé à des voyageurs d’en rencontrer qui portaient ainsi de 100 à 200 morts. Il n’est pas besoin de dire combien ces charniers ambulants devaient, en infectant l’atmosphère, favoriser l’activité des manifestations épidémiques. La conférence internationale recommanda au gouvernement persan d’empêcher par tous les moyens

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possibles, sur son territoire, la multiplication du poison cholérique. Elle insista pour obtenir la suppression des pratiques et des coutumes qui ne peuvent qu’entretenir l’insalubrité dans le pays; elle réclama l’institution de conseils de santé chargés d’assurer l’exécution des règlements reconnus indispensables pour défendre la Perse elle-même, et par suite pour protéger l’Europe contre l’invasion du fléau. Des vœux analogues avaient déjà été exprimés plusieurs fois devant le shah de Perse par son médecin, M. Tholozan. Dès 1807, un ordre formel du souverain interdisait partout le transport des cadavres; en même temps, d’autres réformes sanitaires étaient préparées. Les avis de la conférence 11e pouvaient donc en général qu’être bien accueillis par le gouvernementde Téhéran ; mais, si ce dernier 11’a fait aucune résistance, il ne lui a pas été et il ne lui est pas encore facile de vaincre celle des habitants. On n’obtient pas en un jour, surtout parmi les populations orientales, la suppression des coutumes séculaires qui se lient à des préjugés religieux. Les membres de la conférence paraissent n’avoir pas toujours suffisamment tenu compte des difficultés d’une pareille entreprise, et M. Tholozan a insisté avec beaucoup de sagesse sur la nécessité d’v apporter de la circonspection et de la mesure. Quoi qu’il en soit, M. Proust, médecin des hôpitaux de Paris, qui a été chargé, en 1809, d’une mission en Russie et en Perse, afin d’étudier la prophylaxie du choléra, a pu constater par lui-même les excellentes dispositions de l’administration persane. « La plupart des moyens dont le gouvernement français recommanderait l’application, dit M. Proust, ont déjà été inau-

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gurés par le gouvernement du shah. Un conseil supérieur de santé a été institué; dans ce conseil, les principaux médecins de la Perse ont été invités à siéger. Ils se sont occupés des questions les plus importantes de l’hygiène privée et publique. » Ajoutons que le gouvernement persan a résolu, sur la proposition de M. Tholozan, de décréter l’interruption de toute communication et d’empêcher les pèlerinages en cas d’invasion constatée du choléra dans les pays limitrophes. Bref, la situation est fort améliorée en ce qui concerne l’hygiène intérieure de la Perse, elle s’améliore chaque jour davantage, et c’est un grand point; mais une nouvelle question se pose maintenant : comment empêcher le choléra de passer d’Asie en Europe? C’est une des plus sérieuses difficultés de la police sanitaire et de l’hygiène internationale. Examinons ce qui a été lait pour la résoudre et dans quelle mesure on y a réussi ou plutôt on peut espérer d’y réussir.

Le choléra vient d’Asie en Europe par terre et par mer, c’est-à-dire par la frontière russo-persane et par la mer Caspienne. Il peut y arriver aussi à travers la Méditerranée, soit de l’Asie Mineure, soit de l’Egypte, et par conséquent il y a lieu d’en empêcher l’importation dans ces deux pays par les frontières qui les séparent soit de la Perse, soit de l’Arabie. Cette simple indication géographique montre l’étendue et la complexité du système de préservation qu’il s’agit d’établir. Tous les gouvernements européens ont mis une diligente activité à organiser l’ensemble des mesures prophylactiques et à préparer le fonctionnement des institutions sanitaires recommandées par les membres de la conférence, c’est-à-dire le service des qua-

rantaines. Il serait prématuré de se prononcer d’une façon définitive- sur l’efficacité des quarantaines; il convient pourtant de dire qu’un certain nombre de médecins compétents la nient sans réserve, et qu’une telle opinion est malheureusement trop justifiée par les faits.

M. Proust, qui a exploré avec soin la frontière russo-persane, où la Russie a établi des quarantaines et des postes de cosaques, croit qu’on peut exercer sur ce parcours une surveillance assez active pour empêcher de ce côté le passage du choléra. 11 avoue toutefois que sur quelques points il est difficile de s’opposera la circulation des contrebandiers. Pour ce qui est de l’importation par la mer Caspienne, la question est moins simple. Tous les navires qui s’éloignent du littoral persan de ce grand lac ont pour objectif, du côté russe, un certain nombre de ports dont les principaux sont. Bakou, Derbent et Astrakan. Quelques-uns de ces ports ont des lazarets; d’autres, comme Astrakan, ne possèdent aucun établissement sanitaire. Le personnel ne semble pas non plus suffisant; nulle part la visite et l’interrogatoire des passagers ne sont faits sérieusement. Voilà du moins ce qu’a vu M. Proust. Ce médecin a insisté auprès des gouvernements de Russie et du Caucase pour obtenir un contrôle plus effectif et plus sévère. Il a réclamé surtout l’installation de postes de surveillance le long du littoral, de façon à empêcher au besoin le débarquement des navires qui voudraient enfreindre les prescriptions réglementaires. Rien ne serait plus aisé, puisqu’il n'y a sur la Caspienne que des bâtiments russes. D’autre part, les observations de M. Proust

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venaient d’autant plus à propos que les locaux quarantenaires, construits à une autre époque contre la peste, sont en voie de transformation. M. Proust a entretenu de ces intérêts si importants plusieurs hauts fonctionnaires russes; il a développé ses idées à ce sujet devant la Société de médecine de Tiffls, et il est. revenu avec la conviction (pie, si l’on applique exactement, comme il l’espère, les mesures qu’il a indiquées, sur le littoral de la mer Caspienne, toute importation nouvelle de la Perse en Russie deviendra très-difficile; mais ceci est le secret de l’avenir.

Transportons-nous maintenant aux limites de la Perse et de la Turquie d’Asie. Sur toute l’étendue de la frontière turco-persane, depuis le mont Àrarat jusqu’au golfe Persique, l’intendance ottomane entretient des postes d’observation qu’elle transforme au besoin en quarantaines. Or ces postes, dispendieux pour le trésor, vexatoires pour les populations, surtout pour celles de Perse, ont été jusqu’ici complètement impuissants à préserver le territoire ottoman de l’invasion du choléra. Cela tient à ce qu’il y a sur cette frontière un grand nombre de tribus nomades — Kurdes, Bacthiares et autres — qui Tété mènent paître leurs troupeaux sur les hauts plateaux de la Perse, et l’hiver descendent vers les plaines de l’Asie Mineure. Il se produit ainsi sur celte ligne un mouvement continuel de migration qu’il est impossible de soumettre aux règlements quarantenaires. M. Tholdzan pense avec raison que de ce côté les mesures recommandées par la conférence internationale ne seraient pas applicables.

Un système de quarantaine plus utile est celui qui a

empoché Ja propagation en Égypte de l’épidémie qui en 1871 sévissait dans Flledjaz, sur le littoral ouest de la mer Rouge. Une partie de ce pays, celle où se trouvent Médine et la Mecque, était ravagée par le choléra vers la fin de 1871. En présence du danger qui menaçait l’Egypte au moment du retour des pèlerins, l’administration sanitaire égyptienne décida d’abord qu’au besoin toute communication maritime serait interrompue entre l’Hedjaz et l’Egypte; mais, ne trouvant pas le péril imminent, elle modifia plus tard relie décision, et prescrivit que tous les pèlerins revenant de la Mecque par l’Égypte iraient d’abord faire quarantaine à El-Wedj, petit port de la côte arabique, situé à 350 milles de Suez, après quoi ils pourraient traverser l’isthme par le canal, sans passer en Egypte, ou bien subir une nouvelle observation dans le campement installé à cet effet aux sources de Moïse. Un lazaret sous tentes fut- donc organisé à El-Wedj, sous la direction de deuxmédecins. Une commission spéciale fut placée à Suez pour inspecter tous les arrivages, et les médecins préposés à la surveillance de l’IIedjaz furent invités à transmettre en Égypte des rapports sur la condition sanitaire des pèlerins. Ees cérémonies eurent lieu sans que le choléra lit son apparition ordinaire, et l’on crut un moment pouvoir autoriser les navires chargés de pèlerins à se rendre directement à Suez. Un premier départ allait avoir lieu quand l’épidémie se déclarait à la Mecque. Un courrier apporta aussitôt à Djeddah l’ordre de délivrer patente brute aux navires et d’envoyer ceux-ci à El-Wedj. On imagine facilement la déception des agents d’embarquement et des capitaines. Aussi plusieurs de ces der-

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niers déclarèrent qu’ils n’en iraient pas moins touL droit à Suez. L’énergie des médecins ne parvint qu’à grand’peine à les en empêcher. En même temps, ce r-vcil du choléra à la Mecque produisit une si grande panique parmi les pèlerins que ceux-ci quittèrent la ville au plus vite, de façon à rendre impraticable l’échelonnement des départs. Quoi qu’il en fût, le lazaret d’El-Wedj remplit convenablement son office, grâce à l’intelligence et au dévouement des médecins, et le choléra ne pénétra point en Egypte.

Si dans certains cas le système des quarantaines par mer est efficace, la plupart du temps il ne fournil pas aux gouvernements le moyen d’intercepter sûrement le choléra. Voici un nouvel exemple, qui est des plus instructifs, et par lequel nous terminerons ces remarques sur la prophylaxie internationale du fléau asiatique.

Jusqu’au mois de mai 1856, la quarantaine était obligatoire et générale pour les personnes qui arrivaient par mer en Russie. Tous les passagers sans exception étaient soumis à une inspection sanitaire et à un internement de dix à vingt jours. Un vigneron français établi en Grimée racontait dernièrement à M. de Valcourt qu’en arrivant à Odessa en 1848, on le lit débarquer avec sa famille et les autres voyageurs sur le quai à dix heures du matin, puis on retira la planche qui avait servi de communication entre le navire cl la terre. Les passagers, surveillés par les soldats de la quarantaine, durent rester sans manger ni boire, au grand soleil, jusqu’à quatre heures de l’après-midi. Enfin, entourés par une haie de factionnaires, ils fuient conduits à la salle d’inspection. Là, un médecin

les interrogea et les lit complètement déshabiller. On leur remit ensuite une chemise grossière et une capote de soldat russe. Leurs vêtements ne leur lurent rendus, après purification, que vingt-quatre heures plus tard. L’internement dura quinze jours, quoiqu’il n’y eût aucune épidémie ni en Russie, ni dans aucun des ports auxquels le navire avait abordé. En 1856, ces rigueurs lurent supprimées. On les rétablit par la suite en les adoucissant quelque peu. Aujourd’hui, comme le choléra règne à Odessa, la quarantaine fonctionne et occupe un nombreux personnel. Or M. de Yalcourt, qui revient de Russie, affirme que trente passagers par jour, en moyenne, débarquent à Odessa et y subissent la quarantaine, tandis que quatre cents voyageurs arrivent par le chemin de fer et entrent librement en ville. Du côté de la Turquie, il n’est pas moins facile d’éluder les prescriptions quarantenaires. Cette année, l’administration ottomane, pour protéger le pays contre le choléra qui règne en Russie, a établi une quarantaine de dix jours pleins à Sulina pour les navires se rendant sur le Danube, au Bosphore pour ceux qui vont à Constantinople, à Batoun pour ceux qui viennent des ports du Caucase. De plus elle a supprimé le service à vapeur entre Galatz et Odessa. Qu’arrive-t-il? C’est que les voyageurs quittent la Russie par le chemin de fer de Wolociska (frontière austro-russe) et gagnent Constantinople parvienne et Barrach, comme vient de le faire l’ambassadeur de Russie près la Sublime Porte. Bientôt le chemin de fer qui reliera Kichenefà Yassy sera terminé, et le trajet sera encore considérablement abrégé. La quarantaine est donc inutile.

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Il faut le reconnaître, le système des quarantaines présente des complications et des difficultés qui le rendent, dans beaucoup de cas, inefficace et inexécutable. Non-seulement il est malaisé de trouver des fonctionnaires assez vigilants, mais il est souvent impossible de s’opposer aux transports et aux mouvements de voyageurs qui sont les agents de la propagation épidémique.

S’il est impossible de détruire le choléra dans sa source, s’il est très-difficile de l’empêcher d’arriver jusqu’à nous, la science ne possède-t-elle pas au moins une antidote à lui opposer, un remède pour le combattre lorsqu’il est parvenu à s’introduire parmi nous? De même que le médecin doit confesser, quant à la nature du mal, l’obscurité à peu près complète du savoir, de même il doit avouer, en face des victimes de l’invasion cholérique, l’impuissance presque toujours irrémédiable de l’art. Les remèdes proposés pour guérir le choléra sont aussi nombreux (pie les hypothèses faites pour l’expliquer. De part et d’autre l’illusion est la môme. Ceux qui considèrent le choléra comme une maladie due à des parasites recherchent naturellement les moyens de détruire ces parasites L

1 Parmi les partisans île cetlc idée, il faut citer un professeur aile-

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Les médecins qui le regardent comme une affection virulente, provoquant une sorLe d’altération moléculaire de toute la masse des humeurs et surtout des matières albuminoïdes, sont d’avis que les acides pourraient jouer ici un rôle salutaire. D’autres, pensant qu’il importe avant tout de rétablir la liquidité du sang coagulé dans les vaisseaux, ont recours aux alcalis. On s’est servi aussi des sels de cuivre, que quelques praticiens considèrent comme de véritables spécifiques, d’alcaloïdes, comme la caféine, etc. Les physiologistes qui localisent le mal dans le système nerveux du grand sympathique, ont été amenées à préconiser les drogues antispasmodiques. En somme, les remèdes ont presque tous paru sans action utile, et le traitement le plus rationnel est encore celui des premiers temps du choléra, le traitement des symptômes. Il consiste non pas à terrasser la maladie en hloc en lui livrant une seule et héroïque bataille, mais à la combattre par une suite d’escarmouches en attaquant les divers symptômes du mal les uns après les autres. Les cholériques ont des crampes, on essaye de les faire cesser, ils ont froid, on les réchauffe par des frictions et des boissons. Ils n’ont plus qu’une circulation lente et difficile, on tâche d’en rétablir les conditions normales en stimulant le flux sanguin. Les sécrétions sont taries, on les sollicite par des moyens appropriés. De la sorte, et sans attaquer le mal à sa racine, on arrive souvent à d’heureux résultats. Ce qui empêche surtout les remèdes d’agir

rnand, M. Huilier, qui regarde comme démontré que le choléra est dû à des micrococcus. M. Rallier explique d’ailleurs toutes les maladies par des micrococcus ou par des infiniment petits du même ordre.

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sur les cholériques, c’est que ces derniers ne peuvent rien absorber. Quelques médecins ont eu l’idée d’injecter directement les principes médicamenteux soit sous la peau, soit dans les veines. Plusieurs tentatives de ce genre ont réussi, et cette voie est la bonne. Seulement il faut y avancer désormais avec une persévérante et méthodique hardiesse, si l’on veut réaliser de vrais progrès dans le traitement du choléra et des autres maladies. Au lieu de tâtonner timidement et aveuglément dans les expérimentations sur l’homme vivant, il est nécessaire d’y procéder avec énergie et décision. C’est le seul moyen d’avoir un jour des armes solides et bien trempées pour les luttes contre la maladie.

Il convient peut-être de signaler sous ce rapport ;ï l’altention des médecins les propriétés remarquables des borates et silicates alcalins que M. Dumas a révélées récemment. Ces sels, qui n’exercent pas d’action toxique trop prononcée sur les organismes supérieurs, sont mortels au contraire pour les êtres microscopiques et les agents subtils, organisés ou amorphes, dont le rôle est incontestable dans les maladies infectieuses. Les expériences faites dans ces derniers temps ont prouvé du moins que de telles substances entravent le développement des fermentations de toute sorte, arrêtent les décompositions putrides, et s’opposent aux corruptions de la matière organique. Il est permis de présumer que ces vertus, constatées dans le laboratoire des chimistes, seront efficaces dans le laboratoire de l’économie animale.

Indépendamment des remèdes qu’on oppose au choléra déclaré, il en est de préventifs qu’il est sage

d’employer en temps utile : ce sont, les substances .désinfectantes cl antiseptiques, comme l’acide pbénique, le coaltar, le chlorure de chaux. La nature corrosive de ces produits empêche de les administrer à l’intérieur et d’en éprouver l’influence thérapeutique; mais il est certain qu’ils exercent une action destructive sur tous les corpuscules organiques, et le plus souvent en paralysent les propriétés malfaisantes. A ce titre, il est rationnel de s’en servir pour purifier et assainir l’atmosphère, surtout l’atmosphère confinée des appartements cl des hôpitaux durant les périodes épidémiques. C’est à l’administration de prendre des mesures promptes et de fournir des indications claires pour assurer partout, en temps opportun, l’usage de ces substances.

Au point de vue de l’hygiène individuelle, la seule prescription est de vivre avec régularité et sobriété. Les excès, toujours funestes, le sont plus que jamais en temps d’épidémie. Il va sans dire qu’une extrême propreté n’est pas moins indiquée; ce qui l’est peutêtre encore plus, c’est le calme et la sérénité de l’esprit. La force morale importe ici non moins que la santé physique. Quand le choléra sévit, les dérangements intestinaux sont très-lréquents, et dans l'immense majorité des cas la maladie survient non pas d’une manière foudroyante, mais à la suite d’une diarrhée <pii dure plus ou moins de temps. L’expérience a démontré qu’en combattant cette première manifestation par les opiacés et par le sous-nitrate de bismuth, on prévient souvent l’explosion du choléra. En Angleterre, le gouvernement organise, quand l’épidémie sévit, des visites domiciliaires pour faire con-

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sla ter cl traiter, s’il y a lieu, les prodromes de ce genre.

On le voit, il n’v a point encore de spécifique contre le choléra. La thérapeutique peut-elle concevoir l’espérance d’en découvrir un dans l’avenir? Rien n’autorise à en douter. On a trouvé un remède héroïque contre les fièvres intermittentes, le quinquina, sans connaître le moins du monde la cause première de cette maladie, sans avoir la moindre notion du miasme paludéen. Peut-être de même apprendra-t-on à détruire le miasme cholérique avant d’en pénétrer la nature intime. En attendant, il est permis de compter que le choléra, soumis en ceci à la mystérieuse loi qui gouverne l’évolution séculaire des épidémies, perdra de son intensité au fur et à mesure qu’il s’éloignera de son origine. Ces germes morbides, ces virus, semblent n’èlre point doués du pouvoir de se reproduire indéfiniment. Ils s’épuisent par leur propre activité. La mort qu’ils sèment finit par les atteindre un jour. Estce l’influence de la civilisation qui met ainsi un terme à leur sinistre ouvrage, ou cette fin assignée à leurs destinées est-elle la réalisation d’un décret fatal? En tout cas, le choléra doit s’éteindre un jour. D’ici là, le meilleur moyen de travailler à l’anéantir est d’en poursuivre scientifiquement l’élude.

Il faut donc voir ce que la science et la doctrine suggèrent pour l’avenir en fait de travaux capables d’élucider le grave problème de la nature du choléra et en général des maladies infectieuses. Les investigations de la physique et de la chimie deviennent de plus en plus faciles, tant les phénomènes y sont simples, es formules précises, les théories coordonnées, les

méthodes sures. La part de l’invention et de l’originalité y est de plus en plus réduite, celle du calcul cL des mesures y prenant des proportions croissantes. Les maîtres ont donné les grandes lois et les procédés fondamentaux; les disciples ne font plus guère que résoudre des cas particuliers. Il n’en est pas de même dans la science de la vie et des maladies. C’est, une roche où les liions précieux et inexplorés abondent encore. De belles fortunes sont réservées à ceux qui sauront extraire et mettre en circulation cet or; mais ce travail demande autant d’initiative hardie que d’industrie savante.

Il y a des maladies qui sont localisées dans un viscère et ne font guère souffrir tout d’abord que ce viscère. C’est ainsi (pie le poumon, le foie, l’estomac, le cerveau, peuvent être diversement atteints. D’autres s’étendent atout un système organique, comme le système nerveux, le système musculaire, le système articulaire, la peau, etc. D’autres enfin s’emparent de toute l’économie, et c’est à celles-là qu’on a donné le nom de maladies générales. Ce sont celles dont on connaît le moins les causes extérieures et les désordres intérieurs, attendu que les uns et les autres sont restés jusqu’à présent inaccessibles à l’investigation médicale. Cependant on peut affirmer que le sang, qui baigne tout l’organisme et y entretient la liaison des parties, est dans ces cas le siège principal de l’altération morbide. Sans entrer ici dans le détail des divisions que les pathologistes établissent entre les affections de ce genre, il suffira de dire qu’ils ont rangé le choléra parmi les maladies infectieuses, c’est-à-dire parmi les empoisonnements d’origine atmosphérique, comme la

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lièvre jaune, la peste, le typhus, la variole, la fièvre typhoïde, etc.

Quelque hypothèse qu’on fasse sur l’origine atmosphérique dont il vient d’être question, il est visible que ces maladies infectent le sang. Le liquide nourricier v éprouve une transformation non-seulement dans l’ordre et dans la proportion, mais encore dans la nature de ses ingrédients, surtout du plus important de tous, la matière albuminoïde. Cette dernière, qui est la partie essentielle et nutritive du sang, la partie plastique, grâce à laquelle il rend aux tissus épuisés le corps et le ressort, subit alors une altération profonde dans l’intimité même de sa constitution moléeulaire. Elle ne change pas notablement d’aspect physique, mais elle perd ses propriétés organiques normales. Elle devient incapable de jouer le rôle réparateur qui lui est dévolu. De quel genre est cette corruption de l’albumine? Voilà ce qu’on ne saurait dire tant qu’on ignorera la nature de cette même albumine à son état normal. En d’autres termes, il n’y aura lieu d’entrer dans l’étude des corruptions du sang qui constituent les maladies infectieuses que le jour où le sang de l’homme sain sera convenablement connu, c’est-à-dire où l’on aura établi avec une définitive précision chimique la nature des substances albuminoïdes. Là est, pour le moment, le grand desideratum de la biologie. La chimie est très-avancée, la physiologie se développe; ce qui reste stationnaire, ce sont les questions qui marquent la transition de ces deux sciences, et dont la solution, indifférente peut-être à la première, serait pour la seconde la source des plus désirables clartés. La nutrition ne sera expliquée que lorsqu’on

établira avec certitude la formule des transformations par lesquelles passe l’aliment depuis l’instant où il est dissous dans l’estomac jusqu’à celui où il est rejeté sous forme de produits de désassimilation par les divers émonctoires. Une telle explication ne serait pas seulement la clef des difficultés physiologiques qui arrêtent encore les savants, elle serait d’un bénéfice considérable pour la connaissance des maladies, et surtout — ceci nous ramène à notre sujet — pour celle des maladies infectieuses. C’est donc vers l’étude des matières albuminoïdes et des métamorphoses complexes, précipitées et infinies quelles subissent dans le sang, que doivent se tourner aujourd’hui les chercheurs compétents. Ceux qui l’entreprendront ne mériteront pas le reproche de s’engager sur une route battue, car ils auront tout à créer, à commencer par les méthodes. A l’heure qu’il est, on n’a pas encore comparé et l’on ne saurait pas encore comment comparer, au poinl.de vue de l’élaboration moléculaire donl ils ont été le siège, deux échantillons de sang pris en deux points du corps, Quand on connaîtra la constitution de l’albumine et quand on sera en mesure de faire la comparaison qui vient d’être indiquée, la question des maladies infectieuses 11e sera pas loin d’être élucidée, et le choléra ne sera plus un lugubre mystère '.

1 Depuis que cet article a été écrit, M. Tholozan a publié de nouveaux et remarquables mémoires sur le choléra, dont la conclusion est d’accord avec celle qu’il avait établie précédemment.

LA PHYSIOLOGIE DE LA MORT

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