‹ La nature et la vieChapitre 9 sur 33 · I-tO · texte numérisé non relu

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donc des jeux du soleil dans ces substances jaunes el violettes distribuées avec un art particulier sous son épiderme ridé. Il passe de l’orangé au jaune, du vert au bleu, par une série de nuances chatoyantes et irisées, subordonnées à l’état de la radiation diurne. L’obscurité le fait pâlir, le demi-jour marbre son corps des plus fines nuances, le soleil le noircit. Une portion de peau froissée ou contusionnée reste noire et ne blanchit plus à l’obscurité. M. Brucke s’est d’ailleurs assuré que la température n’a aucune influence sur ces phénomènes.

L’inlluence de la lumière et de la couleur ambiante sur la teinte des poissons et des crustacés a été observée depuis longtemps. Ces animaux changent de nuance avec le fond sur lequel ils vivent. M. Georges Pouchet, qui a étudié dernièrement ces phénomènes, a découvert que dans ce cas la lumière agit non pas directement sur la peau, mais sur la rétine de l’œil, laquelle transmet aux cellules colorées de l’épiderme, par l’intermédiaire du nerf grand sympathique, les influences modificatrices des vibrations lumineuses de l’extérieur. Les turbots, par exemple, placés alternativement sur des fonds blancs et des fonds noirs, deviennent pâles ou foncés. Mais lorsqu’on les aveugle ils ne changent plus de couleur.

Tous les animaux qui ont un pelage ou des plumes ont le dos plus foncé et plus coloré que le ventre. Leurs routeurs sont aussi plus intenses en été qu’en hiver. Les papillons de nuit n’ont jamais la teinte brillante des diurnes. Les oiseaux de nuit ont un plumage sombre, et la mollesse de leurs téguments contraste avec la rigidité de celui des oiseaux de jour. Les coquilles abri-

fées sous les rochers onl des nuances pâles comparativement à celles qui s’abreuvent de lumière. Nous avons parlé plus haut des animaux des cavernes. Comparons ceux des régions froides à ceux des pays équatoriaux. Quelle différence! Le coloris des oiseaux, des mammifères et [des reptiles qui peuplent les immenses forêts ou qui bordent les grands fleuves de la zone' torride est si éclatant qu’il nous éblouit. Au nord, ce sont des teintes froides, mates, peu variées, généralement proches du blanc à cause de la réverbération presque constante de la neige.

Ce n’est pas seulement, la couleur des êtres organisés, c’est encore leur forme qui est liée à l’action de la lumière, ou mieux du climat. La flore et la faune terrestre acquièrent une perfection croissante à mesure qu’on s’avance du pôle à l’équateur. Plus les êtres se rapprochent du maximum de chaleur et de lumière, plus la richesse, le lustre et la beauté leur sont prodigués avec munificence. L’activité et la splendeur de la vie, les formes achevées aussi bien que les parures étincelantes, voilà ce qui distingue les espèces variées et multiples des régions tropicales et ce qui donne une physionomie si caractéristique à ce monde privilégié. Celte nature est d’autant plus imposante qu’elle manifeste une radieuse virginité. Pure émanation du soleil, elle a toutes les chastetés et ne connaît ni le commerce de l’homme, ni la domination de ses arts corrupteurs. Elle vit sauvage et superbe, contemplant sans malaise, comme l’aigle des Alpes, la source éternelle et sublime qui lui verse la chaleur et l’éclat. Voyez maintenant les environs du pôle. Quelques broussailles ternes, quelques plantes herbacées et grêles, voilà toute sa llore.

Los animaux y ont un vêtement pâle, des plumes duveteuses; les insectes, des nuances obscures. Tout près sont les dernières limites de la vie... La glace envahit tout. Un froid éternel et âpre désole la terre. La mer seule nourrit encore quelques acalèphes, quelques zoophyles et autres humbles rudiments d’organisation. Là le soleil est oblique cl rare. A l’équateur, il darde sa flamme, il se donne tout entier à l’heureux éden de sa prédilection !

Pour compléter le tableau, il nous reste à marquer les relations de la lumière avec l’être qui la sentie mieux et peut le mieux exprimer ce qu’il en éprouve, avec l’homme lui-même. Le nouveau-né cherche instinctivement le jour, il se tourne du côté où il arrive, et si l’on gêne alors le mouvement spontané des yeux de l’enlânt, le strabisme peut en résulter.

Notre œil est de tous nos organes celui qu’affecte plus particulièrement la lumière. C’est de leur conflit réciproque que résultent toutes nos notions immédiates du monde extérieur et toutes nos impressions esthétiques. Or l’excitabilité de notre rétine présente des variations de toute sorte. On a vu des prisonniers enfermés dans d’obscurs cachots acquérir à la longue la faculté d’y voir distinctement. En même temps leurs yeux deviennent sensibles aux plus légers changements

LA N ATI' IIH HT HA VIE.

dans l’intensité de la lumière. En 1700, Lavoisier, à propos de questions mises au concours par l’Académie des sciences sur l’éclairage de Paris, s’aperçut, après quelques tentatives, que sa vue manquait de la délicatesse nécessaire pour apprécier les intensités relatives des diverses flammes qu’il voulait comparer. 11 fit alors tendre une chambre en noir et s’y enferma pendant six semaines dans une obscurité complète. Au bout de ce temps, la sensibilité de sa vue était telle qu’il appréciait les différences les plus petites. Le passage brusque d’un lieu obscur à un jour éclatant est d’ailleurs plein de péril. Galien rapporte que Denys le Tyran avait fait construire un bâtiment aux murs clairs cl blanchis à la chaux, et y introduisait subitement des malheureux soustraits depuis longtemps à la lumière. Go contraste suffisait pour les rendre aveugles. Xénophon raconte qu’un grand nombre de soldats grecs perdirent la vue par la réverbération de la neige en traversant les montagnes de l’Arménie. Tous les voyageurs qui ont visité les régions polaires ont été témoins d’effets analogues produits par l’éclat de la neige. Quand l’impression de la lumière sur l’œil est puissante et instantanée, c’est la rétine qui souffre le plus. Si, moins énergique, elle est prolongée davantage, ce sont les humeurs de l’œil qui sont altérées. Le phénomène auquel on a donné le nom de coup de soleil est dû à l’action de la lumière et non pas, comme on l’a cru souvent, à une élévation de température. 11 se produit quelquefois au printemps, alors que la température est peu élevée. Une lumière artificielle très-intense peut également y donner lieu, surtout la lumière électrique. Les parties violettes et ultra-violettes du rayonnement

lumineux paraissent être la cause de celle action, car les écrans en verre d’uranc, qui absorbent ces parties, préservent les yeux des expérimentateurs occupés à l’étude de la lumière électrique. Cet érythème est une véritable inflammation.

L’action de la lumière sur la peau de l’homme est évidente. Elle brunit et hàlc nos téguments en y déterminant la production de la matière colorante qu’ils contiennent. Les parties du corps habituellement dénudées, comme la peau de la face et des mains, sont plus foncées que les autres. Dans le même pays, les habitants des campagnes sont plus halés que ceux de la ville. A des latitudes un peu distantes, les habitants d’un même pays diffèrent de teinte dans une proportion sensiblement en rapport avec l’intensité de la lumière solaire. En Europe, on distingue parfaitement trois variétés de coloration du tégument : le brun- olive avec œil noir, chevelure et barbe noires, le châtain avec barbe fauve et œil azuré, le blond avec barbe blonde cendrée et œil bleu de ciel. Les peaux blanches laissent voir plus facilement les altérations déterminées par la lumière et la chaleur; mais, pour être moins tranchés, les faits de coloration variée s’observent aussi ailleurs. La race scytlie arabe n’a qu’une moitié de ses représentants en Europe et dans l’Asie centrale, le reste descend vers l’océan Indien, en continuant à témoigner par des teintes brunes croissantes des ardeurs graduelles des climats. Les Hindous de l’IIymalaya sont presque blonds; ceux du Décan, du Coromandel, du Malabar, de Ceylan, sont plus foncés que certaines tribus nègres. Les Arabes, olives et presque blonds en Arménie et en Syrie, sont basanés dans l’Yémen et

le pays de Mascate. Les Égyptiens offrent une gamme chromatique ascendante du blanc au noir en partant des bouches du Nil et en rebroussant vers ses sources. Même remarque pour les Twariks du versant méridional de l’Atlas, qui sont simplement olivâtres, tandis que leurs frères de l’intérieur de l’Afrique sont noirs. Les monuments antiques de l’Egypte nous montrent un fait non moins significatif. Les hommes y sont toujours représentés en rouge-brun; ils vivaient en plein air; les femmes, toujours renfermées, ont une teinte jaune pâle. Harrow assure que les Tarlares Mandchoux ont blanchi pendant leur séjour en Chine. Rémusat, Pallas, Gutzlaff décrivent des femmes chinoises remarquables par un teint blanc européen. Les juives du Caire ou de Syrie, toujours cachées sous des voiles ou dans des maisons, ont le teint blafard et mat. Dans les races jaunes de la Sonde et des Maldives, les femmes, toujours couvertes, sont pâles comme du suif. On sait d’ailleurs que les Esquimaux blanchissent pendant leur long hiver. Sans doute ces phénomènes sont des résultats de plusieurs influences simultanées, et la lumière n’y joue pas seule un rôle. La chaleur et d’autres conditions de milieu interviennent probablement dans ces actes chromatiques. L’action particulière et effective de la radiation lumineuse y est pourtant incontestable.

Tout le système des fonctions organiques participe aux bienfaits de la lumière. L’obscurité semble favoriser la prépondérance du système lymphatique, la susceptibilité des membranes muqueuses aux affections catarrhales, la flaccidité des parties molles, les gonflements, les déviations du système osseux, etc. Les mi-

neurs, les ouvriers qui travaillent dans des ateliers mal éclairés, sont exposés à toutes ces causes de misirr physiologique. Remarquons à ce propos que certaines radiations du spectre se comportent envers l’animal comme l’obscurité, la lumière orangée entre autres, qui, d’après M. Bert, entrave le développement des batraciens. Or, si cette lumière est lïineste aux animaux, elle ne l’est pas aux plantes, ainsi que nous l’avons vu. Réciproquement la lumière verte, qui esl nuisible aux végétaux, est extrêmement favorable aux animaux. Il y a donc une sorte d’opposition et d’équilibre sous le rapport des affinités lumineuses dans les deux grands régnes vivants. La lumière blanche semble se partager, comme dit M. Dubrunfaut, en deux faisceaux complémentaires sous l’influence des êtres vivants, un faisceau vert et un faisceau orangé, .se comportant de manières antagonistes dans la nature. Ce qu’il y a de certain, c’est que la lumière verte est un très-vif et très-hygiénique stimulant de nos fonctions, et que le printemps est, à cause de cela, la saison privilégiée et enchantée.

La corrélation entre la perfection croissante des formes et l’accroissement do l’intensité lumineuse se vérifie ainsi dans l’espèce humaine comme dans les autres. L’esthétique, d’accord avec l’ethnographie, démontre que la lumière tend à développer les différentes parties du corps dans une juste et harmonieuse proportion. Humboldt, si fin observateur, dit en parla® des Chaymas : « Hommes et femmes ont le corps très-musculeux, mais charnu, à formes arrondies. 11 est superflu d'ajouter que je n’ai vu aucun individu qui ait une difformité naturelle : je dirai la même

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chose do tant do milliers de Caraïbes, de Muyeas, d’indiens mexicains cl péruviens que nous avons observés pendant cinq ans» Ces difformités du corps, ces déviations sont infiniment rares dans de certaines races d’hommes, surtout chez les peuples qui ont la peau fortement colorée. » 11 est assez malaisé sans doute de concevoir comment la lumière peut modeler, exercer une action plastique. Pourtant, en considérant son effet tonique sur le tégument externe et son influence générale sur les fonctions, on peut lui attribuer le rôle de répartir le mouvement vital avec ordre et harmonie dans l’ensemble des organes. Les hommes qui vivent nus sont constamment dans un bain de lumière. Aucune des parties de leur corps n’est soustraite à l’action vivifiante fin rayonnement solaire. De là un équilibre qui assure la régularité des fonctions et du développement.

On dit communément qu’une fatale causalité règle les opérations de la matière et qu’une libre spontanéité est l’apanage de celles de l’esprit. Peut-être pourraiton remarquer à ce sujet que, dans bien des cas, les causes agissant dans la matière nous échappent, et (pic non moins souvent les causes agissant dans l’esprit nous écrasent; mais il ne s’agit pas ici d’élucider celle redoutable antinomie où le génie de Kant a échoué. Nous voulons seulement faire remarquer combien la lumière a d’influence sur le système des fonctions intellectuelles. La pensée, enchaînée et muette dans un endroit obscur, se dégage et s’anime le soir dans une salle éblouissante de clarté. Nous ne pouvons pas éviter les fâcheuses dispositions (pie provoque un temps sombre et pluvieux, ni résister à l’élan joyeux

ique ilonne le spectacle d’une journée radieuse. Il faut iici confesser notre esclavage. Aimable servitude au (demeurant, et qui ne procure que des douceurs! EL pourquoi ne nous mettrions-nous pas à l’iuiisSon de 1 toutes les choses animées et inanimées, qui, sitôt que la lumière les touche, vibrent, tressaillent et manifestent dans mille langages divers la volupté stimulante -et enchanteresse de ce contact? C’est instinctivement et spontanément que nous la recherchons partout, cl ( «| ne nous sommes toujours heureux de la découvrir. Elle nous est en quelque sorte adéquate. Aussi quel rôle elle joue et quel charme elle introduit dans les (œuvres de la poésie et de l’art!

Ce n’est point ici le lieu de développer ce chapitre attrayant et presque inédit de l’esthétique, de montrer, par l’examen des milieux cosmiques et des grands maîtres de toutes les époques, la relation de l’atmosphère et de l’art, non pas d’après un ensemble d’analogies empiriques et de remarques subtiles, mais d’après une sévère physiologie et une rigoureuse optique. 11 y aurait là un beau tableau à tracer de ces aspects multiples et variables du ciel et de tous les caprices de l’ illumination atmosphérique dans leur inlluence sur le physique et le moral des peintres, des poètes, des musiciens.

La physiognomonie diversifiée du soleil, les feux de l’aurore et du couchant, les opalescences de l’air, les gazes du crépuscule, les réflexions bleues, vertes, irisées, nacrées de la mer ou de la montagne, toutes ces choses ont un fatal écho dans les élaborations intimes et inconscientes de la vie connue dans l’àme du spectateur intelligent des œuvres naturelles. Elles s’y Ira-

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