C> LA N AT LUE
La lutte, l'onde, les années L'ont métamorphosée en cuir Dont le moindre éclat fait s'enfuir Les plus gros poissons en tournées.
Le triangle arqué de sa queue, lui forme d'immense éventail, Est encore un épouvantail Qu'ils aperçoivent d'une lieue.
C'est comme une yole vivante Qui nagerait entre deux eaux.
Aussi souple que les roseaux Ou rigide en restant mouvante.
Sa longueur plus que singulière Surprend ! on en reculerait, Lorsqu'à l'aube il vous apparaît Au grand carreau de la rivière.
Car on se dit, l'àme saisie,
Que celte barque-soliveau
A des yeux, un ventre, un cerveau,
Une gueule et des dents de scie.
On redoute, quand le soir tombe, De voir ce nageur de la mort Oii, si l'on chavirait du bord.
On pourrait bien trouver sa tombe.
Cela qui vient flotte et s'arrête C'est lui ! sur le noir de cette eau, Guettant vague, semblant plutôt Une grande ombre qu'une bête.
Les poissons toujours en alarmes Savent-ils son palais entier, Sa langue et jusqu'à son gosier Hérissés de terribles armes?
<)l LA .NATlPiE.
C'est à <îroirc;i leur méfiance Pour dormir et se diriger :
Leur flair soupçonneux du danger En vaut presque la conscience.
Donc, tous se sauvent, mais qu'importe ! 3Ialgré son âge et sa grosseur A fleur d'eau, comme en épaisseur, C'est sa vitesse qui l'emporte!
D'ailleurs, fréquemment, il arrive Qu'il s'envase comme un long roc, Ou qu'il se love, tout d'un idoc, Dî^ns un sous-terre de la rive.
Dans l'herbe il simule une poutre, Quelque vieux tronc d'arbre échoué Et son tour est si bien joué Que, maintes l'ois, il prend la louire
Et puis, (lu diable ! s'il ignore La place où trouver son ])utiii.
Celui du soir ou du matin Des ténèbres ou de l'aurore !
11 sait la oaii3e casanière Mais cabriolant sur ses creux ; Les chevennes aventureux S'égarant loin de leur tanière ;
Que le barbeau vire, farfouille, Suit le gardon sur le gravier, Et que l'anguille a son quartier Aux environs de la grenouille.
En pleine onde ou de son repaire Son petit œil de carnassier Darde fixe un regard d'acier Comme celui de la vipère.
m LA NATURE.
En tel coin, son élan rapace Semble enfermé dans un étui :
Toujours seul, étant toujours fui, Il manquerait encor d'espace.
Il va rampant d'un bord à l'autre, Ce n'est qu'au milieu, dans le vif Du courant compact et massif Que son amplitude se vautre.
Là, comme un vautour dans le vide, Il file ! son train libre et fou Taraude et mange le bloc mou Du vitreux élément perfide.
Bien que sa taille de deux aunes Lui soit souvent un embarras, Il va tout battre : limons gras, Les dormants pierreux, et les crônes.
LR RROCIIET.
Il guclto aux racines de l'arbre, Ouitle la vase pour les joncs, Ou remonte après ses plongeons Dans les nénuphars jaune-marbre.
Du plus loin que son flair le sente Il fonce droit sur le fuyard, Plus prompt qu'un rapide en retard Et qui se presse à la descente.
Quant au fretin, véron, ablette Qu'il avale sans s'en douter, Il hésite à se projeter Pour cette bouchée incomplète.
Les poissons moyens, il les happe !
Et les malheureux éperdus Dans ses boyaux sont descendus Tout aussitôt qu'il les attrape.
Pour les gros la torture est pire ; Dans son étau moite et profond Il les tord^ les pélrit, les fond, Kl comme un boa les aspire.
Mais, c'est toujours la belle perche Qui fait ses régals souverains :
Le rasoir tranchant de ses reins N'empêche pas qu'il la recherche.
L'hiver, son carnage tenace Se poursuit clos, silencieux, Dans ces fonds plus mystérieux Sous leur couverture de glace.
Le monstre peut tout se permettre Dans cette rivière bourbier, Avec ses nageoires d'un pied Et sa gueule d'un demi-mètre.
S'il pouvait faire volte-face, Hors de l'eau l)ondir tout à coup, 11 aurait vite absorbé tout :
Le jeûne tuerait celte masse.
Tel quel, il dépeuple quand même La rivière de ses poissons, Et les bords de leurs liuiacons, Quand sa fringale est trop extrême.
Tous les aquatiques, cigogne, Rat, couleuvre, font ses repas.
Les chiens morts ? il ne manque pas D/eh décarcasser la charogne.
Chaque fois que sur l'onde obscure Un noyé passe dans la nuit Il s'en va dépouillé par lui De son ventre ou de sa figure.
Le prendre ? il est bien trop fantôme Pour le fusil et le harpon !
Et quel tramail barrerait donc L'ubiquité de son royaume ?
Il taille, broie, ouvre, dépèce, Triture, engloutit ses sujets :
Il a mangé tous les brochets, Et reste seul de son espèce !
Il règne. C'est l'ogre despote,
Le bourreau gouffre et massacrant,
Le gigantesque dévorant
Dans son eau jaune qui clapote.