‹ La nature; poésiesChapitre 20 sur 98 · LES PETITS ENDORMIS · texte numérisé non relu

LES PETITS ENDORMIS

En face d'un grand nénuphar, Près d'un étang perdu qui vaguement moutonne,

Le petit pauvre et le petit lézard Ont été si grisés par la chaleur d'automne Qu'ils prolongent encor leur sieste monotone : Et, pourtant, l'air fraîchit, le ciel devient blafard. Puis le temps change, à grands coups sourds il tonne !

Sans mouvement et sans regard, Tous deux ne bougent pas ! Le hibou s'en étonne : D'où vient qu'ils restent là, par l'orage et si tard?

LES TETITS ENDORMIS. 8J

C'est qu'ayant bien voulu que chacun prît sa part Du bon soleil si cher à quiconque frissonne, Maternellement, comme une madone, La Mort, au même instant, sur ce talus hagard A louché du sommeil dont ne revient personne Ces mignonnets frileux, réunis par hasard,

Le petit pauvre et le polit lézard.

LA NATLUE.

Noir et couleur corne de cerf, N'ayant corselet ni charnière, Sans taille, mais dans sa manière Joli, plein de grâce et de nerf;

Le derrière en pointe — une tête De moyenne épingle de jais; Bien jambe pour tous ses trajets De carnassier et de poète ;

LE GRILLON. XH

Tel se manifeste parfois Aux yeux penchés sur la nature, Par monts, par vaux, à l'aventure, Le grillon des champs et des bois.

Pour son pauvre frère de l'àtre La geôle humaine des maisons, Le croupissement des tisons, L'horreur de la suie et du plâtre!

Mais pour lui, l'espace animé Par le frissonnement des choses.

Les cieux pommelés, bleus et roses, La terre en fleurs, le vent pâmé!

D'indépendance il se régale.

Et sa mystériosité Esquive la société De sa grande sœur la cigale.

84 LA NATLUE.

Il a pour compagne d'ennui Sa chanson aigre et monotone Qu'il dit du printemps à l'automne Au gite, au dehors, jour et nuit.

Des mois entiers il vous harcèle Avec son menu grincement Semblant venir d'un instrument Moitié râpe et moitié crécelle.

Lorsque sous le cuisant midi, Par les vallons, ravins et plaines, Le vent brûlé n'a plus d'haleines, Au milieu de l'air engourdi.

Il se fait une somnolence Dans le paysage abat lu, Cependant (juc ce bruit tèlu S'acharne à limer le silence.

Dès la saison froide qu'il craint Le grillon s'enfonee et se visse En son caveau dont l'orifice Bâille, oblique, à fleur du terrain.

Là, comme les morts sous leur pierre Comme les vers et les crapauds, Il dort... mais adieu le repos, Quand revient la grande lumière !

Hors de son ténébreux manoir Un instant, il se déconcerte Avant d'entrer dans l'herbe verte Le petit solitaire noir.

Car sa prudence est très maligne :

C'est par elle qu'il se défend Contre Tembùche de l'enfant Et du vieux pêcheur à la ligne.

Allons! il saura bien tourner Les gros dangers qu'il appréhende!

Et par le taillis et la brande Il se hasarde à cheminer.

La température l'invite

A marcher d'un pas d'escargot,

Mais il surveille une margot

Qui se rapproche un peu trop vite.

Comme il observe et qu'il connaît Les manœuvres de la vipère.

Soupçonneusement il opère Son inspection du genêt.

Passe un chat à la grillé acerbe, Qu'importe ! il a pour se cacher La complicité du rocher Et la malcrnilé de l'herbe!

Il se dissimule à demi Devant l'aveugle courtilière, Evite la fourmilière Autant qu'il cherche la fourmi.

Il l'egarde, auprès des bergères Dont il rase les sabots plats, Du bran de scie et des e'clats De vieilles souches bocagères.

Et bon ou mauvais champignon, Selon les pays qu'il traverse, Lui sert d'abri contre l'averse, Et d'observatoire mignon.

Sur ce talus au gazon grêle Il rencontrera par hasard Le glissotenïent d'un lézard Ou le bond d'une sauterelle ;

Puis, tel fossé prêle au grillon Sa cachette fraîche et fidèle Sans l'indiscret frôlement d'aile De la mouche et du papillon.

Les vieux parcs où la clématite Grimpe aux arbres comme elle veut; L'ornière où se rend, dès qu'il pleut, La grenouille toute petite ;

Quelque sauvage escarpement, Une fondrière, une jjerge Toujours tranquille, souvent vierge Du passage et du broutement;

Les bords des grottes et des sources, Le monticule d'une croix...

Autant de sites et d'endroits AtTectionnés de ses courses.

II est si chercheur du recoin, Il a tant cultivé l'étude Des instants où la solitude N'a qu'elle-même pour témoin,

Qu'il fait souvent près d'une lieue Par le chaume, au long du buisson, Sans voir l'éclair ni le frisson D'un orvet ou d'un hochequeue.

Mais sa flânerie en éveil Peu à peu s'oublie, il se grise Du triple charme de la brise, De la pénombre et du soleil.

L'inquiétude circonspecte Déjà beaucoup moins le conduit :

Le rêvassement se produit Dans cette cervelle d'insecte.

Le iDrin de ver, l'œuf de fourmi Qu'il a mangés sous la fougère, En ce moment il les digère, Stupéfié, presque endormi.

Près d'une fontaine qui cause Ou d'une mare qui se plaint, Inerte, il savoure à son plein Sa petite extase morose.

Et quand la pourpre des couchants S'étend, comme une tache d'huile, Du haut de l'horizon tranquille Aux profondeurs vagues des champs.

Le grillon se réveille, bouge, Reprend son bruit de serrurier...

Et s'achemine à son terrier A travers la campagne rouge.

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