‹ La nature; poésiesChapitre 53 sur 98 · CONSEIL DE LA NUIT · texte numérisé non relu

CONSEIL DE LA NUIT

C'est qu'il verse en mon âme, outre son charme brun, Je ne sais quel regret vague du temps défunt, Comme un appel confus vers de lointains voyages.

Vient la nuit qui me dit : « Va ! ne regrette point! « Puisque pour posséder l'univers dans ton coin « Tu n'as qu'à regarder l'espace et les nuages. »

212 LA iNATURE.

LA NUIT DORAGE

Dans un logis antique au fond de la campagne, En un lit de bois noir à vastes rideaux blancs Qui, bien que large ouverts, vous pèsent accablants, Vous songez, Tinsomnie étant votre compagne.

Ur, c'est par une nuit ténébreusement chaude. La chouette a gémi ses longs rires stridents ; De l'espace muet il arrive au dedans Une sournoise odeur de tempête qui rôde.

LA NUIT D'ORAGE. âl3

Tentures et tapis, meuble plat ou qui bombe, Imprègnent de leur morne et bizarre stupeur La chambre dont le poids de l'orage en torpeur Approfondit plus mort le silence de tombe.

A peine encor suivi d'une rumeur très sourde, Traversant les volets, par instants, un éclair, Comme un soupir de flamme échappé de l'enfer. Illumine soudain son atmosphère lourde.

Et des obsessions morbides, saccadées, Vous lancinent; l'ennui venimeux vous étreint ; A''ou3 ruminez vos deuils, et le regret chagrin Vers le Lugubre induit le cours de vos idées.

Animés par l'éclat dansant du luminaire Les portraits, en gardant leur sourire pincé, Dardent leur clair regard fixe, plus aiguisé, D'un interrogateur plus froid qu'à l'ordinaire.

2li LA NATURE.

Vous fuyez l'un non moins que vous évitez l'autre! • — Sur celte chaise, ici, le hasard fait qu'alors Certains de vos habits montrent les plis d'un corps Qui, vraisemblablement, ne serait pas le vôtre.

Là-bas devant vos yeux hallucinés par l'ombre,

Dans la haute fenêtre où chuchote le vent.

Une forme s'ébauche, inerte et se mouvant,

D'un aspect d'autant plus hideux qu'il est plus sombre.

Votre esprit raisonnant sa pensée inquiète, Par là même la sent faiblir et se troubler : Donc, le Surnaturel va vous ensorceler.

Derrière l'oreiller sa chimère vous guette.

Ayant sûrement vu quelque monstrueux drame, Mainte agonie et maint ensevelissement, Les murs — vous semble-t-il — vivent en ce moment Des rampemcnts de spectre et des frôlements d'âme.

LA iMIT D'ORAGE. 215

Votre oreille imagine une plainte étouffée Partant d'un angle obscur... le vide d'un fauteuil Et le creux du divan attendent pour votre œil Le magique asseoiment d'un Diable ou d'une Fée.

Tout ce qu'en fait d'horreurs la Légende a de pire On se le représente à s'en donner l'effroi : Brusque, la porte s'ouvre et se referme — on voit Clopiner vers son lit un cadavre vampire.

Mais, en plein cauchemar, pendant que l'on assiste Au spectacle inventé par sa sinistre humeur, Nouvelle fulgurance et compacte rumeur Naissent, et l'ouragan se rue à l'improviste.

Grave et lent, le tonnerre, au milieu des ténèbres, Gronde, et c'est d'un effet tragique et solennel Ce bruit qui se prolonge, énorme, au bas du ciel, Et se perd, caverneux, en roulements funèbres.

Sans trêve, maintenant, la lumière Fantôme Resurgit aussitôt qu'elle redisparait.

On commence à frémir, pour beaucoup on voudrait A celte heure, être deux sous quelque pauvre chaunic.

Vous vous dites en vain, vous parlant à vous-même, Droit sur votre séant, poings crispés sur le drap. Que l'orage s'éloigne et qu'il avortera... L'éclair vous interrompt — et vous en restez blême.

Entre les sifflements des rafales mauvaises 11 vous frôle, terrible, il vient vous aveugler, On dirait que c'est lui qu'on entend sibiler Le serpent de la nue aux écailles de braises.

Et, formidablement, la tempête exécute Sa menace. A la fois il tonne, il vente, il pleut! Ee nmgissement noir de l'au-dchors en feu Par toute la maison, profond, se répercute.

LA NUIT DORAGE. 217

Dans la chambre livide où claque la tourmente Le zigzag entre large et plus illuminant Et la foudre, à coups brefs, presque l'accompagnant, Rapproche toujours plus son fracas qui s'augmente.

Elle arrive! Sa marche a mangé l'étendue : Ce n'est pas au lointain qu'elle croule 1 Elle doit Tomber ici tout près! Au-dessus du vieux toit Peut-être, en ce moment, est-elle suspendue ?

Et voici qu'à l'instant, sans gronder, elle éclate. En un seul craquement immense, mat et sec. Et l'éclair fait saigner draps et rideaux avec Le reflet rouge ardent de son Z écarlate.

Les éléments fondus précipitent en masse

Et si vertigineux leurs chocs si redoublés.

Qu'entre ces quatre murs qui tremblent, ébranlés,

On sent tourbillonner le chaos de l'espace.

L'œil agrandi, figé comme un cataleptique, On entend son cœur froid battre toujours plus tort Le frisson d'un danger de mort — et quelle mort ! Remplace en vous celui de la Peur fantastique.

Jusqu'au fond de vos os Tépouvantc circule : Car, à chaque retour du grand flamboiement fou. Là ! sous le solivage embrasé tout d'un coup, Vous vous voyez : tison de chair noire qui brûle!

LES LIliELLULES. 219

Page 1