LES FILEUSES
Parfois, quand mes regards ont quitté la rivière Pour la cime du mont — j'aperçois tout à coup Des beriières qui sont assises ou debout, De face ou de profil, sur une grande pierre.
Avec leurs gestes lents et rares — leur complainte Qui bourdonne traînarde en la couleur du temps, Elles semblent des Sphinx animés et chantants Sur ce banc de rocher dont elles ont la teinte.
•206 LA NATURK.
Par le magique efTet des brumes et du soir On dirait que le ciel qu'elles atteignent juste Baigne de ses vapeurs leur silhouette fruste,
Si bien qu'halluciné dans ces tristes parages, Frissonnant malgré moi, je m"imagine voir Des sorcières filant au milieu des nuages.
JOl'RM'E D'LNE CIGALE. 2G7
JOURNEE DTNE CIGALE
La Cigale se perd
Dans la haie Où rien encor n'effraie
Son corps vert.
A peine s'il fait clair :
Le jour seulement raie
L'oseraie
Dun éclair.
Elle assiste au réveil
De l'aurore.
Tout le ciel se décore
Blanc vermeil D'un glacis de soleil ; L'air bleuit et se dore,
Bien qu'encore
En sommeil.
Tout sort comme d'un puits
De la brume ; Le sol moite qui fume
L'onde — et puis, Formes, couleurs et bruits, Dans le val que parfume
L'amertume
De ses buis.
Elle pour exciter Les Cigales Ses sœurs, moins matinales, A chanter
JOURNÉE DUNE CIGALE. 2m
Se met à cliqueter, Faisant, par intervalles,
Ses cymbales
Se frotter.
Elle entend de trop loin
Leur réponse ; D'ailleurs, de l'eau s'annonce,
Elle poind !
Lors, prudente, avec soin, La Cigale se fronce
Et s'enfonce
Dans son coin.
Mais l'averse d'été
Vite enfouie Met l'arbre qui s'ennuie
En gaieté.
La béte a remonté Sous les gouttes de pluie,
Eblouie
De clarté.
Bienlùl dans l'air plus lileu
Qu'elle rince, L'averse est aussi mince
Qu'un cheveu.
La bête humecte un peu Sa bouchette qui pince,
Son cou grince
Tant qu'il peut.
Elle aborde un mûrier
Qui l'accueille, Visite un chèvrefeuille
Tout entier.
Son épineux sentier Va des fruits que l'on cueille
A la feuille
D'églantier.
Le matin s'est enfui,..
Midi brille !
Nul zéphir ne circule,
Le sol cuit.