LES GRANDES ROUTES. .VJ
La chaleur plate les hébète :
Tout stagne aux alentours sous le ciel étouffant,
Et la poussière sitôt prête \ prendre son essor au moindre coup de vent, \\ez le sol brûlé croupit en tète à tête.
L'être humain non moins que la bête N'est pour elles le plus souvent Qu'un fantôme banal, furtif et décevant Qui passe et jamais ne s'arrête.
Mais que le ciel gronde et revête Un brouillard blême qui se fend
Au tranchant d'éclairs se suivant
Qu'un tourbillon soudain enlace jusqu'au faîte Les monts et les forêts qui sommeillaient avant... Alors, au fort de la tempête, Les grandes routes sont en fête !
Le guet-apens de la matière, L'instinct le plus traître du mal Incarnent dans cet animal Leur fatalité tout entière.
Tellement le sort l'a fait naître
Machine de fe'rocité
Que Taveugle voracité
Est le seul ressort de son être.
Or, avec ses dents d'un bon pouce,
Et démesurément râblé,
Ce brochet-ci n'a pas volé
Son surnom de requin d'eau douce.
Si creuse et fendue est sa gueule, Toujours docile à ses complots, Qu'une brème de trois kilos Y rentrerait bien toute seule.
Son museau qu'il dresse à l'embûche.
Espèce de lance-poignard, S'exagère en bec d'un canard Qui serait plus gros qu'une autruche.
Sa peau n'est pas moins monstrueuse,
Montrant sur les flancs et le dos
Des tons d'écorce, de métaux,
De pierre simple et précieuse.
La lutte, Tonde, les années L'ont métamorphosée en cuir Dont le moindre éclat fait s'enfuir Les plus gros poissons en tournées.
Le triangle arqué de* sa queue, Kn formé d'immense éventail, Est encore un épouvantail Qu'ik aperçoivent d'une lieue.
C'est comme une yole vivante Qui nagerait entre deux eaux.
Aussi souple que les roseaux Ou rigide en restant mouvante.
Sa longueur plus que singulière Surprend ! on en reculerait, Lorsqu'à l'aube il vous apparaît Au grand carreau de la rivière.
Car on se dit, Tâme saisie,
Que cette barque-soliveau
A des yeux, un ventre, un cerveau,
Une gueule et des dents de scie.
On redoute, quand le soir tombe, De voir ce nageur de la mort Où, si Ton chavirait du bord, On pourrait bien trouver sa tombe,
Gela qui vient flotte et s'arrête (Test lui ! sur le noir de cette eau, Guettant vague, semblant plutôt Une grande ombre qu'une bête.
Les poissons toujours en alarmes Savent-ils son palais entier.
Sa langue et jusqu'à son gosier Hérissés de terribles armes ?
C'est à croire à leur méfiance Pour dormir et se diriger :
Leur flair soupçonneux du danger En vaut presque la conscience.
Donc, tous se sauvent, mais qu'importe !
Malgré son âge et sa grosseur A fleur d'eau, comme en épaisseur, C'est sa vitesse qui l'emporte !
D'ailleurs, fréquemment, il arrive Qu'il s'envase comme un long roc, Ou qu'il se love, tout d'un bloc.
Dans un sous-terre de la rive.
Dans l'herbe il simule une poutre.
Quelque vieux tronc d'arbre échoué :
Et son tour est si bien joué Que, maintes fois, il prend la loutre.
Et puis, du diable 1 s'il ignore La place où trouver son butin, Celui du soir ou du matin ,
Des ténèbres ou de Taurore î
Il sait la carpe casanière Mais cabriolant sur ses creux ; Les chevennes aventureux S'égarant loin de leur tanière ;
Que le barbeau vire, farfouille, Suit le gardon sur le gravier, Et que l'anguille a son quartier Aux environs de la grenouille.
En pleine onde ou de son repaire Son petit œil de carnassier Darde fixe un regard d'acier Comme celui de la vipère.
En tel coin, son élan rapace Semble enfermé dans un étui :
Toujours seul, étant toujours fui, Il manquerait encor d'espace.
Il va rampant d'un bord à l'autre, Ce n'est qu'au milieu, dans le vif Du courant compact et massif Que son amplitude se vautre.
Là, cordme un vautour dans le vide, Il file ! son train libre et fou Taraude et mange le bloc mou Du vitreux élément perfide.
Bien que sa taille de deux aunes Lui soit souvent un embarras, Il va tout battre : limons gras. Les dormants pierreux, et les crônes.
Il guette aux racines de Tarbre, Quitte la vase pour les joncs, Ou remonte après ses plongeons Dans les nénuphars jaune-marbre.
Du plus loin que son flair le sente Il fonce droit sur le fuyard, Plus prompt qu'un rapide en retard Et qui se presse à la descente.
Quant au fretin, véron, ablette Qu'il avale sans s'en douter, Il hésite à se projeter Pour cette bouchée incomplèle.
Les poissons moyens, il les happe 1 Et les malheureux éperdus Dans ses boyaux sont descendus Tout aussitôt qu'il les attrape.
Pour les gros la torture est pire Dans son étau moite et profond Il les tord, les pétrit, les fond, Et comme un boa les aspire.
Mais, c'est toujours la belle perche Qui fait ses régals souverains :
Le rasoir tranchant de ses reins N'empêche pas qu'il la recherche.
L*hiver, son carnage tenace Se poursuit clos, silencieux, Dans ces fonds plus mystérieux Sous leur couverture de glace.
Le monstre peut tout se permettre Dans cette rivière bourbier, Avec ses nageoires d'un pied Et sa gueule d'un demi-mètre.
S'il pouvait faire volte-face, Hors de Teau bondir tout à coup, Il aurait vite absorbé tout :
Le jeûne tuerait cette masse.
Tel quel, il dépeuple quand même La rivière de ses poissons, Et les bords de leurs limaçons.
Quand sa fringale est trop extrême.
Tous les aquatiques, cigogne, Rat, couleuvre, font ses repas.
Les chiens morts? il ne manque pas D'en décarcasser la charogne.
Chaque fois que sur l'onde obscure Un noyé passe dans la nuit Il s'en va dépouillé par lui De son ventre ou de sa figure.
Le prendre ? il est bien trop fantôme Pour le fusil et le harpon I Et quel tramail barrerait donc L'ubiquité de son royaume ?
Il taille, broie, ouvre, dépèce, Triture, engloutit ses sujets :
Il a mangé tous les brochets, Et reste seul de son espèce I
Il règae. C'est Togre despote.
Le bourreau gouffre et massacrant,
Le gigantesque dévorant
Dans son eau jaune qui clapote.