LES PETITS ENDORMIS
C'est qu'ayant bien voulu que chacun prît sa part Du bon soleil si cher à quiconque frissonne, Maternellement, comme une madone, La Mort, au même instant, sur ce talus hagard A louché du sommeil dont ne revient personne Ces mignonnets frileux, réunis par hasard,
Le petit pauvre et le pelit lézard.
Noir et couleur corne de cerf, N'ayant corselet ni charnière, Sans taille, mais dans sa manière Joli, plein de grâce et de nerf;
Le derrière en pointe — une tète De moyenne épingle de jais; Bien jambe pour tous ses trajets De carnassier et de poète ;
LE GRILLON. 8:i
Tel se manifeste parfois .
Alix yeux penchés sur la nature, Par monts, par vaux^ à l'aventure, Le grillon des champs et des bois.
Pour son pauvre frère de l'àtre La geôle humaine des maisons, Le croupissement des tisons, L'horreur de la suie et du plâtre î
Mars pour lui, l'espace animé Par le frissonnement des choses.
Les cieux pommelés, bleus et roses, La terre en fleurs, le vent pâmé î
D'indépendance il se régale, Et sa mystériosité Esquive la société De sa grande sœur la cigale.
Il a pour compagne d'ennui Sa chanson aigre et monotone Qu'il dit du printemps à l'automne Au gîte, au dehors, jour et nuit.
Des mois entiers il vous harcèle Avec son menu grincement Semblant venir d'un instrument Moitié râpe et moitié crécelle.
Lorsque sous le cuisant midi, Par les vallons, ravins et plaines, Le vent brûlé n'a plus d'haleines.
Au milieu de l'air engourdi.
Il se fait une somnolence Dans le paysage abattu.
Cependant que ce bruit têtu S'acharne à limer-le silence.
Dès la saison froide qu*il craint Le grillon s'enfonce et se visse En son caveau dont l'orifice Bâille, oblique, à fleur du terrain.
Là, comme les morts sous leur pierre Comme les vers et les crapauds.
Il dort... mais adieu le repos, Quand revient la grande lumière !
Hors de son ténébreux manoir Un instant, il se déconcerte Avant d'entrer dans l'herbe verte Le petit. solitaire noir.
Car sa prudence est très maligne :
C'est par elle qu'il sa défend .
Contre l'embûche de Tenfant Et du. vieux pécheur à la ligne.
Allons! il saura biea tourner Les gros dangers qu'il appréhende !
Et par le taillis et la brande .
Il se hasarde à cheminer.
Xa température Tinvite -^ , A marcher d'un pas d'escargot, • Mais il surveUle une^ margot Qui se rapproche un peu trop vite.
Gomme il observe et qu'il connaît Les manœuvres de la vipère ^ Soupçonneusemènt il opère Son inspection du genêt. .
Passe un chat à la griffe acerbe, Qu'importe! il a pour se cacher La complicité du rocher .
Et la maternité de l'herbe î
LE GRILLOîT. 87
Il se dissimule à demi Devant Tavèuglè coiirtilière, Evite la fourmilière Autant qu'il cherche la fourmi.
Il regarde, auprès des bergères Doiit il rase les sa'bots plats, Du bran de scie et des éclats De vieilles soudheâ bocagères.
Et bon ou mauvais champigtion, Selon les pays qu'il traverse, Lui sert d'aigri contre l'averôe, Et d'observatoire? mignon.
Sur ce talus au gazoù gVêle' Il reucoritrera psir hÉlsa^d Le glissotem'ent d'un lézard Ou le bond: d'une sauterelle ;
Puis, tel fossé prête au grillon Sa cachette fraîche et fidèle Sans l'indiscret frôlement d'aile De la mouche et du papillon.
Les vieux parcs où la clématite Grimpie aux arbres comme elle veut; L'ornière où se rend, dès qu'il pleut, La grenouille toute petite ;
Quelque sauvage escarpement, Une fondrière, une berge Toujours tranquille, souvent vierge Du passage et du broutement;
Les bords des grottes et des sources.
Le monticule d'une croix...
Autant de sites et d'endroits Affectionnés de ses courses.
n'est si chercheur du recoin, Il a tant cultivé Tétude Des instants où la solitude N'a qu'elle-même pour témoin,
Qu'il fait souvent près d'une lieue Par- le chaume, au long du buisson, Sans voir l'éclair ni le frisson D'un orvet ou d'un hochequeue.
Mais sa flânerie en éveil Peu à peu s'oublie, il se grise Du triple charme de la brise, De la pénombre et du soleil.
L'inquiétude circonspecte Déjà beaucoup moins le conduit :
Le révassement se produit Dans cette cervelle d'insecte.
Le brin de ver, Tœuf de foui*mi Qu'il a mangés soiis la fougère, En ce moment il'les digère, Stupéfié, presque éndormL
Près d'une fontaine qui cause Ou d'une mare qui se plaint, Inerte, il savouré à son plein Sa petite extase morose.
Et quand la pourpre des couchants S'étend, comme une tache d'huile.
Du haut de l'horizon tranquille Aux profondeurs vagues dçs champs.
Le grillon se réveille, bouge. Reprend sonbruit.de serrurier...
Et s'achemine à son terrier A travers la campagne rbuge^.