LE CASSEUR DE PIERRES
Je garderai toujours en moi comme un remords
L'impression que j'ai reçue Lorsque causant tout seul, il gémit : c Sort des sorts! « Mon existence ! ah oui je la sue et resue, t Ou qu*est-ce qu'il faut faire alors !...
€ Le travail est une sangsue
« Qui boit tout le sang de mon corps...
€ Quand donc que de ma chair et de mes os bien morts
€ La terre enfin sera bossue !... »
CJ^Ti^iagwJ
Grimpeurs, vifs malgré rembonpoint ; Buissonniers, — dan» le paysage Accrochant leur laine au passage - Et semant leur odeur de suint.
Toison d'un blanc sale, ou bien rousse, Ou toute noîre, — l'œil bombé, Vitreux, de longs cils embarbé ; Une humeur que rien ne courrouce.
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Crottes eu grains de chapelet Par monta et par vaux propagées ; — Ovales et brunes dragées De la pîe et du roitelet ; . —
Cri tendre exprimant tout, la peine, L'amour, la peur, — cri saisissant Qui rappelle par son accent L'enfance de la plainte humaine :
A grands traits, voici présentés Les pauvres moutons domestiques, Emblèmes des douceurs mystiques Et des saintes humilités.
Chacun broute ou plutôt broutoche.
Tant c*est bref, saccadé, menu. • A grelottement continu, Méçapîque, leur museau pioche.
Un bruit ? vite se dépêchant, A suivre sa piste ils s'attardent ; Puis, ils reviennent et regardent A la barrière de leur champ.
Ou bien encore, ils vont se mettre A lutter : si fort est le choc De leurs fronts durs comme le roc, Qu'on l'entendrait d'un kilomètre.
L'été, l'hiver, dans le bonheur Ou dans l'ennui de la campagne Leur doux bêlement accompagne Le berger qui chante en mineur.
Routiers des grands espaces rudes Et des creux où l'ombre s'endort, Ils deviennent, par un temps mort, lyC mouvement des solitudes.
La nature qui, jour et nuit, Fond leurs couleurs avec ses teintes, Harmonise encore leurs plaintes Avec son silence et son bruit.
Us s'amalgament à leurs hôtes :
Maigres moutons, rocs rabougris Sous la laine ou le lichen gris Ont le même aspect sur les côtes.
Le vieux cimetière les voit Pâturer Therbe de la tombe ; Us visitent le mur qui tombe Et la citerne au souffle froid.
Tondus ou foisonnant de laine, Au loin leur brumeux ondoiement Forme un vermineux grouillement Sur la montagne et dans la plaine :
En voici paître aux environs D'une humble rivière qui songe, Où le reflet du soleil plonge Sous des zigzags de moucherons ;
L'herbe cuit, les hauteurs sont Menés ; Les arbres baignent dans Tazur :
L'horizon si souvent obscur S'est découvert à plusieurs lieues.
Les agneaux lettent les brebis ^ Que l'agenouillement délasse ; ^ La chèvre à. l'ombre se prélasse Entre les béliers ébaubis.
Maïs le brusque vent des orages Rembrunit ce luisant tableau ; Et les deux sont couleur de l'eau, Les moutons couleur des nuages.
L'éclair brûle, ils vont aveuglés Par ce tortueux luminaire, Mêlant aux rumeurs du tonnerre De grands bêlements désolés.
La pluie éparpille la troupe ; Ils cherchent longtemps autour d'eux.
Et tout penauds, seuls, deux à deux, Ou ramassés par petit groupe.
Gagnent les coins pour s'y cacher ; Leur blottissement se recueille, Ici, s*abrîtant d'une feuille.
Et là du rebord d'un rocher.
Et saison grise ou saison verte, Dès qu'il pleut, les retrouve ainsi :
Le col bas> le dos rétréci, Les yeux mî-clos, la jambe inerte*
Par les jours chauds et quelquefois Par les temps secs de la froidure, Quand la terre est sonore et dure, Sur une route, au long d'un bois,
Au fond d'un chemin de traverse, Vous entendez derrière vous Comme un roulement de cailloux Précipités par une averse...
Ce sont des moutons détalant Devant le chien qui les rassemble, En bloc, trottinant tous ensemble, Pied contre pied, flanc contre flanc
Ceux des grandes plaines mouillées Du sol chauve, aplati, géant, Espèce de terre-océan Dont les vagues seraient caillées.
Ceux-là se consument d'ennui Près du vieux berger qui les garde, En plein jour, forme aussi hagarde Que le fantôme en pleine nuit.
A ces moutons l'horrible extase Et le vertigineux repos I Pour distraction ? des crapauds !
Et pour litière, de la vase.
Ceux des montagnes, constamment Grisés d'air pur et de lumière.
Vivent le rêve de la pierre.
De la neige et du firmament.
Leur pâtre dans sa maisonnette Les oublie, ayant pour tout soin D'écouter seulement de loin Tintinnabuler leur sonnette.
134 Là NÂTUlllil^
S'ils ne trouvent pas d'autres mets Que de la bruyère qui souffre,.
Ils peuvent boire au fond du gouffre Et ruminer sur les sommets.
Ceux du val ont pris Thumeur triste A flairer dans le vent des boîs L'odeur du loup, spectre sournois Qui vient toujours à Timproviste.
L'été les fait toujours joyeux, Satisfaits, mutins, sans alarmes :
Leurs silhouettes ëont des charmes Où qu^elles surgissent aux yeux ;
Maïs leur rencontre vous étonne Vous saisit dans un lieu perdu, Sous le ciel tout d^ombre tendu Certaines nuits de fin d'automne :
Alors, l'effet d'un bêlement Ou d'une toison ténébreuse Est subi par l'âme peureuse Presque surnaturellement.
Leur présence en telle (contrée Près d'un étang, d'un carrefour, Dégage un fantastique sourd, Gomme une vague horreur sacrée.
Et monotone va leur sort :
Reconsidérer la nature,
Y reprendre marche et pâture
Y rebéler jusqu'à la mort.
Hélas! savent -ils qu'ils se leurrent En se disant qu'ils mourront bien De vieillesse, comme le chien ?
Mystère ! mais souvent ils pleurent.
Ils ont des larmes dans la voix Comme ils en ont sur les paupières :
Le soir, au bord des fondrières, On les surprend plus d'une fois,
Ecrasés par leur songerie, Confondus, béants, semblant voir Le coutelas de l'abattoir Et l'étal de la boucherie.
Encore là se repelotonne
Ce crapaud ! L'étrange animal !..
Sa façon d'agir me fait mal
Au moins autant qu'elle m'étonne.
Plutôt que de se laisser croître Dans quelque désert d'escargots Où battraient à coups bien égaux Ses deux flancs et son petit goitre.
'i:i8 LA NATURE.
Plutôt que de hanter Vortie, La citerne ou Therbage épais, Et de s'y vautrer dans la paix De la bonne extase aplatie,
Au lieu de vaguer à la nage Sur des marais pleins de poisons, Ce pauvret cherche les maisons Dont il aime le voisinage.
Et ne vous imaginez point Qu'en lui faisant peur, il s'éloigne...
Non î on dirait qu'il a besoin De ce dégoût qu'on lui témoigne.
On a beau le chasser, toujours on le rencontre! A la même heure, il se remontre, Spectre têtu sur le chemin^
Elle se saurait donc, la triste créature
Moins répugnante à l'être humain QuMndifférente à la nature.
J40 LA NATURK.