LE VIEUX MERLE
Tel va son petit train réglé comme un grand lisTe :
Il se promène peu, maraude encore moins,
Et sa sécurité le sauvant des tintouins.
Il use en longs repos ce qui lui reste à vivre.
L'expérience autant que Tâge le délivre
De l'amour qui jadis accaparait ses soins;
La pâture? si peu suffit à ses besoins,
Qu'il attend que la proie elle-même se livre.
Un mois n'est pas de trop pour qu'il mange sa livre
D'insectes à suçoir, pince, trompe, ou grouin...
Il se laiise voler parua lézard chafouin,
Sans jamais se donner le mal de le poursuivre.
Il revoit les taillis qui furent ses témoins
Et les fonds buissonneux où tremblaient les sainfoins ;
Tout le jour, en flânant, sa mémoire s'enivre,
Et, parfois, lorsque l'ombre ayant serré ses joints,
Les objets ne sont plus que des traits ou des points.
Merle blanc s'il en fût puisqu'il est couleur givre,
Il sort tranquillement de ses tristes recoins
Et se met à chanter sous la lune de cuivre.
Dans l'ornière du chemin creux Atandonné comme inutile, Plus de passage dangereux.
Plus de roues aux grinçants moyeux Broyant l'insecte et le replile Dans l'ornière du chemin creux.
Le frais des coins mystérieux Couvre la paix de cet asile :
, us de passage dangereux. .
i94 LA NATURE.
Il tombe des talus ocreux Une ombre jaune qui vacille Dans Tomière du chemin creux.
En cet étroit fossé bourbeux, Réservoir oblong d'eau tranquille, Plus de passage dangereux.
Pas un hôte malencontreux
Quand il établit domicile
Dans Tornière du chemin creux!
Tout un petit monde peureux Y trouve donc un sort facile :
Plus de passage dangereux.
Le bon fureteur curieux
Voit en tout temps, fête et vigile,
Dans Tornière du chemin creux,
Ces rôdeurs qu'aimaient tant les.yeux De La Fontaine et de Virgile:
Plus de passage dangereux.
Chacun son tour : s'il fait poudreux, L'être nageotant s'en exile* Dans l'ornière du chemin creux
•Revoici, vague et cauteleux, Le groupe errant qui se faufile, Plus de passage dangereux,
Ce sont grillons noire, bousiers bleus, Fourmi lente, cigale agile.
Dans l'ornière du chemin creux.
Coccinelle au surnom pieux Qui fait songer à l'Evangile; Plus de passage dangereux.
195 LA NATUUE.
- 'L'échassier-lisseur, le faucheux ^ • • - ♦ . • .
Ourdit sa toile sur l'argile
Dans l'ornière du chemin creux
Que le papillon; hasardeux Visite avec la guêpe hostile ; Phis de passage dangereux
Pour l'orvet qu'un rien casse en deux. Il peut risquer son corps fragile
Dans l'ornière du chemin creux.
Qu'il pleuve ! élastique^ onduleux,
Le ver s'y darde et s'y tortille :
Pliis de passage dangereux.
La salamandre au pas boiteux
Et glissant se traîne et frétille Dans l'ornière du chemin creux,
Puis, limaces d'un noir hideux, Jaune-faïence ou couleur tuile ; Plus de passage dangereux-
L'escargot, cornu vigoureux, Rampe allongé sous sa coquille Dans l'ornière du chemin creux
Dont le cloporte poussiéreux Considère, les flaques d*huije :
Plus de passage dangereux.
.Viennent les déluges nombreux?
Alors, c'est rainette, hydrophile Dans l'ornière du chemin creux;
Sur ce miroir plat et vitreux L'insecte rameur tourne et file ; Plus de passage dangereux.
m LÀ nature:
Chacun, aquatique ou terreux, Vit son rêve inerte ou mobile Dans l'ornière du chemi^ creux.
La pie. a beau jeter sur eux Ses horoscopes de sibylle, Plus de passage dangereux I
Ils mènent au gré de leurs vœux
Leur progéniture docile
Dans Tornière du chemin creux
Où pendent comme des cheveux Dés fils d'herbe longue et gracile :
Plus de passage dangereux.
Que ces pauvrets soient donc heureux, Que teur sêicurité jubîlel Dans Fornière du chemin creux Plus de passage dangereux !
L'ÉCUME DE URAU. i99