LA NUIT D'ORAGE
Voire oreille imagine une plainte étoufiFée Partant d'un angle obscur... le vide d'un fauteuil Et le creux du divan attendent pour votre œil Le magique asseoiment d'un Diable ou d'une Fée.
Tout ce qu'en fait d'horreurs la Légende a de pire On se le représente à s'en donner l'efiFroi : Brusque, la porte s'ouvre et se referme — on voit Clopiner vers son lit un cadavre vampire.
Mais, en plein cauchemar, pendant que l'on assiste Au spectacle inventé par sa sinistre humeur.
Nouvelle fulgurance et compacte rumeur Naissent, et l'ouragan se rue à l'improviste.
Grave et lent, le tonnerre, au milieu des ténèbres. Gronde, et c'est d'un effet tragique et solennel Ce bruit qui se prolonge, énorme, au bas du ciel, Et se perd, caverneux, en roulements funèbres.
21Ç . LA KATUllE. •
Sans trêve, maintenait, la lumière Fantôme Resurgit aussitôt qu'elle redisparait.
On commence à frémir, pour beaucoup on voudrait A celte heure, être deux sous quelque pauvre chaume.
Vous vous dites en vain,^ vous parlant à vous-même, Droit sur votre séant, poings crispés sur le drap, Que l'orage s^éloigne et qu'il avortera...
L'cclair vous interrompt r— et vous en restez blême.
Entre les sifflements des rafales mauvaises Il vous frôle, terrible, il vient vous aveugler. On dirait que c'est lui qu'on entend sibiler Le serpent de la nue aux écailles de braises.
Et, formidablement, la tempête exécute Sa menace. A la fois il tonne, il vente, il pleut! Le mugissement noir de l'au-dehors en feu Par toute la. maison, profond, se répercute.
LA NUIT D*ORÂ<iE. 21T
Dans la chambre livide où claque la tourmenté Le zigzag éatre large et plus illuminant - Et la foudre, à çoiips brefs, presque raccômpagfianï. Rapproche toujours plus son fracas qui s'augmente.
Elle arrivé î Sa marche a mangé l'étendue :• Ce n'est pas au lointain qu^ elle croule ! Elleldôit Tomber ici tout près! Au-dessus du vieux toit Peut-être, en ce. moment, est-elle suspendue'?^
Et voici qu'à l'instant, sans gronder, elle éclate. En un seul craquement immense, mat et sec.
Et Téclair fait saigner draps et rideaux av^ Le reflet rouge ardent de son Z écarlate.
Les éléments fondus précipitent en masse Et si vertigineux leurs chocs si redoublés, Qu'entre ces quatre murs qui tremblent, ébranlés, On sent tourbillonner le chaos de l'espace.
L*œil agrandi, figé comm« un cataleptique, On entend son cœur froid battre toujours plus fort Le frisson d'un danger de mort — et quelle mort ! Remplace en vous celui de la Peur fantastique.
Jusqu'au fond de vos os l'épouvante circule : Car, à chaque retour du grand flamboiement fou, Là! sous le solivage embrasé tout d'un coup.
Vous vous voyez : tison de chair noire qui brûle !
Fantasque essaim toujours errant, Les libellules se poursuivent, Et leurs gais chatoiements s'avivent Aux ardents reflets du torrent.
Déjà moiré, parfois s'irise
Le petit tulle si léger
Qui leur permet de voltiger
Dans tous les seiis comme la brise.
22p . LK NATURE. .
Les unes, taciturnement, Laissent flotter leur nonchalance; D'autres, pour brûler le silence, Dardent Téclair d'un ronflement.
Dans les airs elles font des lieues, Mais, toujours, en haut comme en bas.
Les grandes vertes ont le pas Sur les toutes petites bleues.
Leur démence de- liberté Dont elles ne savent que faire Les emporte dans l'atmosphère Qui les saoule de sa clarté.
Au moindre vent qui les* fustige" A fleur d'écume ou de rocher, .
Chacune vient se rapprocher ; Delà branchette ou de la tige, .
Impondérable, mais pourtant ^ Lourde encore si peu qu'elle y touche, Pour le brin d'herbe qui se couche Et se relève en tremblotant.
Longs clous d'or et de pierreries Ayant grosse tête, gros yeux Et Ones ailes, sous les cieux Elles promènent leurs féeries.
Elles vont flairer les roseaux Et puis reprennent leur voyage Entre les frissons du feuillage Et les miroitements des eaux;
Et, quand leur vol, plein de crochets,
De zigzags et de ricochets,
Ayant lassé les demoiselles,
On les voit enfin s'arrêter :
Elles semblent moins s*éventer Que respirer avec leurs ailes.
LA SILIIOUKTTE. 228