CHAPITRE VIII
L'étude de la végétation arborescente nous a permis d'entrevoir sous l'influence de quels facteurs cosmiques la forêt
tropicale avait dû se constituer. Nous avons vu comment la
chaleur et l'humidité interviennent d'une manière prépondérante, encore à l'heure actuelle, pour donner à ces plantes leur haute taille et leur puissance végétative. La lumière joue aussi un rôle important, quoiqu'un peu subordonné : son action se manifeste par l'examen du mode de ramification des grands arbres et par les caractères du sous-bois. L'imporlance de ce dernier facteur va se manifester à nous d'une
. manière bien plus complète par l'étude des espèces qui pui-
lulent à l'ombre de la forêt : les caractères des lianes notamment qui s'y observent en grand nombre peuvent nous four-
nir une preuve décisive de l’action de la radiation.
Imaginons qu'une graine d’une plante habituée à vivre en
plein soleil, dans les savanes ou dans les régions plus ou
moins désertiques qui ne sont pas éloignées des grands bois
lropicaux, vienne à tomber accidentellement sur le sol de la
forêt vierge. Cette graine ne tarde pas à germer, et la plantule
ainsiproduite s’éliole aussitôt, car elle croît à l'ombre non seu-
lement des grands arbres, mais aussi des arbustes, des arbrisseaux et même des herbes qui s'observent dans les régions
LD F + gp after
basses. Les caractères des végélaux éliolés sont bien connus, il suffit d'avoir fait germer une espèce quelconque à lobseurilé pour les voir se manifester nettement: la tige s'allonge beaucoup, les feuilles sont atrophiées ;: la consistance de la plante reste faible parce que son squelette fibreux ne se développe pas, aussi ne larde-t-elle pas à s'infléchir vers le sol pour y mourir. Les germinalions qui ont lieu dans les parties obscures des forêts tropicales des plantes non adaptées à ces conditions de vie ont souvent une pareille destinée ; on peut concevoir cependant que toutes ne périssent pas, et cela pour plusieurs raisons. D'abord une petite quantité de lumière peut filtrer jusqu’à elles, les jeunes plantes n'étant pas à l’obscurité complète comme dans nos expériences de laboratoire. En second lieu, elles trouvent quelquefois de suite un appui sur les herbes et les arbrisseaux qui les environnent ; soutenues, elles ne retombent pas sur le sol où règne l'ombre épaisse, elles gagnent des régions de plus en plus éclairées et se fortifient par cela même ; elles arrivent ainsi fréquemment jusqu'aux régions supérieures du bois où elles trouvent assez de lumière pour fleurir et se reproduire.
Les phénomènes que nous venons de décrire ont dû se passer bien souvent autrefois, et peuvent s'observer fréquemment encore aujourd'hui pour les graines des plantes qui vivent aux confins des régions tropicales ou qui habitent même des contrées éloignées. Constamment un triage des germes s'opère parle procédé que nous venons de décrire : les uns sont rapidement détruits; les autres survivent, donnent des individus capables de se reproduire, et les graines formées conservent le plus souvent par hérédité les caractères qui ont permis à la plante mère de s'adapter aux conditions particulières de vie qui se rencontrent dans l'obscurité de la forêt.
M. Schenck, qui s’est livré à une étude approfondie des lianes tropicales, a signalé à maintes reprises la présence sous bois d'espèces vivant normalement dans les clairières, les savanes ou les dunes découvertes au bord de la mer. Il a toujours vu alors ces végétaux changer complètement d'aspect.
Le Fuchsia inlegrifolia a été rencontré, par exemple, dans les forêts des montagnes du Brésil où il forme une plante grim-
pante de 3 mètres de haut; sa tige acquiert l'épaisseur du 2