CHAPITRE XXI
LA FLORE"DESAILES
Grâce à l'étude que nous venons de faire des moyens de dissémination des plantes de la Mangrove, nous savons que les courants marins peuvent largement contribuer à peupler lesiles les pluséloignées des continents. Il est vrai qu'il n’a été question, dans le chapitre précédent, que de la flore du littoral, c'est-à-dire de cette végélation qui est adaptée à la vie au bord de la mer, Il nous reste à comprendre comment les espèces terrestres que nous trouvons dans tous les îlots perdus au milieu de l'Océan, souvent à plusieurs centaines de lieues des continents, ont pu y arriver el s'y maintenir ; il nous faut surtout expliquer la présence des espèces endémiques dont la découverte excile tant de surprise, étant donné qu'elles n'existent nulle part ailleurs à la surface du globe.
Lorsque Ja théorie de l'évolution était considérée comme une hypothèse sans fondement, le problème précédent ne se posait même pas. Les plantes spéciales qui exislaient dans lesiles les plus lointaines s'y trouvaient parce qu'elles avaient été créées sur place. Mais, maintenant que la doctrine évolulionniste est admise par la grande majorité des naturalistes, la question que nous venons d'énoncer se présente sous des aspects très nouveaux, et les solutions qui en ontété données par quelques savants éminents comme M. Wallace ont un très grand intérêt et une haute portée scientifique.
Pour bien nous rendre compte des procédés qui ont permis le peuplement des îles dans les temps passés, nous devons examiner comment, à l'heure actuelle, des espèces nouvelles les envahissent.
Nousavons d'abord à signaler l'intervention de l'homme : par suite de l'invasion des races européennes dans toutes les régions du globe, une multitude de plantes de nos pays ont été disséminées dans les paysles plus éloignés. La grande extension des espèces d'Europe dans la Nouvelle-Zélande est tout à fait caractéristique à ce propos : le Polygonum aviculare, le Rumex cripus, le Sonchus oleraceus, le Cresson de fontaine ont pris un énorme développement; aussi les Maoris, naturels de ces contrées, disent-ils mélancoliquement : « Le Rat blanc a expulsé le Rat indigène, le Trèfle fait peur à la Fougère, la Mouche d'Europe fait fuir la Mouche du pays, de même devant les Blancs disparaissent les Maoris. »
La modification de la végétation sous l'influence de l'homme dans les contrées équatoriales peut souvent avoir les plus néfastes conséquences. L'ile Sainte-Hélène, par exemple, a été découverte en 1901, elle était alors couverte d'une végétation forestière très dense ; des Chèvres furent introduites en 1913, et leur nombre s'accrut avec une très grande rapidité ; aussi, dès 1700, voyait-on les forêts diminuer. Deux arbres indigènes étaient bons pour le tannage : aussi, pour s'éviter de la peine, les exploitants arrachaient-ils l'écorce des plantes et laissaient-ils le reste pourrir sur place. Les gouverneurs anglais de l'île, avertis des inconvénients graves de ces procédés de destruction, firent la sourde oreille aux observations qui leur furent faites et l'un d'eux répondit : « Les Chèvres ne seront pas détruites, ayant plus de valeur que lEbène. » Mais, en suivant celte méthode, on a détruit toute la végétation, la forêt a disparu, les pluies torrentielles ont enlevé le sol végétal et le malheur est maintenant irréparable. L'ile n'est plus qu'un rot dénudé et stérile où tout, même les aliments du gouverneur, doit être importé. Il ne reste plus actuellement que quelques débris de la flore qui existait en 1501.
Nous ne possédons, de même, qu'un fragment de la flore qui a orné les Mascareignes, car la culture de la Canne à sucre a amené la destruction de la forêt vierge ; trois cents espèces étrangères ont été introduites à Maurice et aux îles Seychelles, et la flore indigène est presque détruite. Comme à Samte- Hélène, là où la forêt primitive a été supprimée, les eaux ont enlevé la terre végétale et le sol est devenu aride.
Mais, en dehors des transformations souvent profondes dues à l'action de Fhomme, nous pouvons signaler des modifications | dans la flore des îles sous l'influence d'autres agents, comme < les oiseaux et les vents. Sur les 2 oiseaux d'origine continentale trouvés aux Acores, îles qui se trouvent à une dislance de 1.500 kilomètres des grandes terres, la moitié est formée de mangeurs de fruits qui peuvent très bien contribuer à introduire des plantes nouvelles : les autres espèces de haut vol peuvent porter des graines pourvues de crochets, de “ piquants allachés à leurs pattes (1) ou à leurs plumes ; les grands oiseaux de haute mer, comme les A/baltros, les Procelleria, contribuent aussi à modifier la végétation des îles les
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plus reculées. Enfin les vents, les ouragans transportent également à d'énormes distances les semences très peliles ou très légères : ceci nous fait comprendre pourquoi les Composées et surtout les Fougères forment le plus souvent une partie très noiable des végétations insulaires. |
Si l’on examine la flore de diverses îles, au point de vue des caractères qui facilitent l'introduction par les deux procédés susmentionnés, on peut faire des remarques qui justifient tout à fait l'intervention soit des oiseaux, soit du vent pour le transport des graines à de grandes distances.
Sur 480 espèces des Açores, 439 ont été trouvées en Europe, à Madère ou aux Canaries; parmi ces plantes, on en distingue 45, dont les fruits ou les graines ont un appareil de vol … | (aigrette ou aile), 65 qui ont des semences très petites, 38 dont les fruits sont charnus, enfin 84% sont des plantes glumacées bien adaptées au transport par les vents ou les courants. II est à noter d’ailleurs que les arbres à fruits lourds comme les Chênes, les Hêtres, les Châtaigniers, les Aunes, les Pommiers, elc., manquent complètement.
Les recherches de M. Johow sur la flore de Juan-Fernandez, k qui se trouve en face du Chili à 640 kilomètres de la côte, nous S apprennent que les espèces non endémiques, c'est-à-dire les … plantes communes avec le continent américain, peuvent être … l'objet de remarques analogues à celles faites pour les Açores. |
(1) Darwin a recueilli des fragments de terre attachés à la patte d’un oiseau etil y a vu pousser un Juncus bufonius qui germa et fleurit. Un autre fragment contenait les graines de 82 plantes.
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