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La Navigation Aerienne

L'ÎQTention des aérostats est tout à fait moderne , puisqu'elle date seulement de la fin du siècle dernier; mais il est probable ;ue ridée si séduisante de planer au-dessus des demeures terrestres , d*explorer les régions supérieures de Tatmosphère et de suivre les nuages dans leur course , flatta de bonne heure les imaginations ardentes, et que plus d'un esprit audacieux chercha jadis dans l'imitation du vol des oiseaux les moyens de réaliser ce beau rêve. On connaît l'aventure d'Icare, qui, selon la mythologie grecque , réussit à franchir les murs du labyrinthe de Crète avec des ailes artificielles , puis , s^étant trop approché du soleil, dont la chaleur fit fondre la cire qui attachait les aOes à tes épaules , tomba dans la mer, où il périt victime de sa témérité. Lucien raconte, d'autre part, que le devin du temple d*Hiërapolis s'élevait dans l'air, et Diodore de Sicile, que le Scythe Abaris fit en volant le tour du globe.

Laissons de côté les fables , interrogeons l'histoire ; et si nous y apercevons à peine çà et là, dans une longue suite de siècles, la trace de quelques pas incertains vers la solution du problème de la navigation aérienne, nous y verrons cependant la preuve que cette solution fut, à diverses époques, l'objet de recherches plu9 ou moins éclairées , plus ou moios intelligentes.

La première tentative aérostatique qui ait une certaine authenticité eit celle d'Archytas de Tarente, fameux géomètre et

philosophe pythagoricien ^ Favorinus, et après lui Aulu-Gelle, affirment que ce savant avait construit un oiseau artificiel en bois, ayant à peu près la forme d'un pigeon. « Cet oiseau, dit Aulu-Gelle , ppuvail voler par le moyen d'une puissance mëcanique ; il se soutenait en contre -balançant la force qui tendait à le faire tomber ; il était anime par le souffie d'un esprit oc* culte qui y était renfermé*. » Qu'était-ce que cet espt^it occulte? probablement une supposition à l'aide de laquelle Tauteur a voulu expliquer ce qu'il ne comprenait pas ; car Favorinus, sur l'assertion de qui il appuie la sienne , ne parle point de souffle ni d'esprit , et même , après avoir dit que le pigeon d'Archytas pouvait voler, il ajoute que s'il venait à tomber il ne pouvait se relever. Certains commentateurs ont voulu voir dans cet esprit un gaz plus léger que l'air (l'hydrogène sans doute); mais, en outre que l'état de la science chimique au temps d'Archytas rend cette interprétation tout à fait improbable , la circonstance relatée par Favorinus paraît lui ôter toute valem*.

Pendant une longue période, on ne rencontre plus dans les auteurs sérieux aucune mention d'essais analogues. Il nous faut donc arriver de plain-saut à Roger Bacon. Celui-ci dit, dans son ouvrage de Mirabili Potestate artis et naturae, qu'on peut faire quelques instruments volants, de manière qu'un homme assis au milieu fasse , au moyen de quelque mécanisme , mouvoir des ailes artificielles qui puissent battre l'air. Ceci est fort vague , comme on le voit. Quelques auteurs ont cependant cru pouvoir attribuer à Roger Bacon l'invention des aérostats, en se fondant sur ce passage , comme on lui a aussi , sur des titres de même valeur, décerné le brevet d'inventeur de la poudre à canon.

Le siècle de Roger Bacon fut, on se le rappelle, celui où.

> Il vivait au iv« siècle avant Fëre chrétienne. Le poète Horace lui a consacré une ode qui commence par ces beaux vers :

Te maris et terr» namerosque carenUB areniB

Mensorem cohibent, Archyta, Pulveris exigui prope littus parva Matinum

Munera : nec quidquam tibi prodest :

Aerias tentasie domo», animoque rotundum

Percurrisse polum, moriturol...

(HOR. lib. I,od.23.)

* Ita erat scilicet libramentis suspensumf et aura spiritus inclusa f|tqu6 occulta consitum'

(AvL. Gc:i<. Noctj AttiG,, l|b, X, cap. xii.)

TEurope se remettant enfin de secousses produites par la for* mation laborieuse des Étals modernes et par le grand mouvement des croisades, les spéculations scientifiques, philosophiques et littéraires , les arts et l'industrie commencèrent à reprendre leur essor ; ce fut en quelque sorte Tftge d'une première renaissance ; mais on avait perdu trop de terrain pendant ces mille années de convulsions nécessaires à l'enfantement d'un monde nouveau , pour que la trace des secrets de la nature se retrouvât aisément; et il devait s'écouler quatre siècles encore avant que, grâce à l'initiative puissante d'un autre Bacon , la science phy* sique , mise en possession d'une méthode nouvelle, pût marcher d'un pas ferme dans la voie du progrès. Ne nous étonnons donc pas si, pendant cet intervalle, les recherches et les expériences relatives à l'aérostation n'amenèrent aucun résultat, et â nous ne trouvons dans la plupart des livres écrits sur ce sujet que des aperçus erronés ou des fables absurdes. C'est ainsi qu'on a écrit que Jean Muller, connu sous le nom de Régiomontain^, fit un aigle artificiel qui, lors de l'entrée de Charles -Quint à Nuremberg, vola au-devant de l'Empereur, et revint avec lui dans la ville. Or, à part les autres invraisemblances, il y a une très bonne raison de ne rien croire de cette aventure : c'est que Régiomontain mourut en 1476, c'est-à-dire près d'un quart de siècle avant la naissance de Charles-Quint. D'après le même auteur, ce Jean Muller aurait aussi confectionné une mouche en fer qui volait dans la chambre, et venait, après quelques évolutions, se poser dans la main de son maître.

Parmi les hommes qu'on s'est avisé de considérer comme inventeurs de l'aérostation, nous citerons encore un peintre justement renommé , Léonard de Vinci ; mais il nous est absolument impossible de dire sur quelle circonstance a pu être fondée cette allégation.

Au xvu^ siècle , nous voyons le sujet qui nous occupe traité avec quelque étendue par l'Anglais John Wilkins , évèque presbytérien de Chester'. Cet écrivain déclare d'abord, dans sa Découverte du nouveau monde, qu'il croit à la possibilité d'une

* Né à Koningshowen ou à Kœnigsberg, en 1346, et célèbre surtout comme astronome. Hamus est le seul auteur qui parle des deux automates dont il est ici question : aucun historien allemand n'en avait dit mot. Jean Muller mourut à Rome, où le pape Sixte IV Tavait appelé.

* Né à Fawsley (comté de Northampton) en 1614, mort à Londres

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navigation aérienne fondée »qr le même principe que la navigation ordinaire, c'est-à-dire sur )es propriétés qu'ont les vaisseaux de se soutenir à la surface d'un fluide, pourvu qu'ils soient remplis d'un fluide plus léger. Rien jusque-là que de juste et dQ rationnel. Mail, essayant ensuite dans son Dédale une théorie de sa nouvelle navigation, ou du moins examinant par quels procédés on y parviendrait, Wilkins, perdant de vue son point de départ, et ne s'appuyant plus d'iiucune donnée scientifique, s'égare dans des utopies absurdes, On peut, selon lui, concevoir la solutiop du problème par quatre moyens différents : soit i» par les eêprits 014 angei, soit %^ par les oiseaux, soit 30 par des ailes attachées 4u corps , soit enfin 4<* par up char volant. Nous ne ferons pas à Wilkins Tbonneur de le suivre dans son exposé des deux premières méthodes , l'une supposant que l'homme pourrait asservir à ses caprices les puissances célestes, l'autre qu'on parviendrait à dompter, à atteler et à diriger dans les airs les oiseaux , comme pu fa|t des chevaux et des mulets sur les routes. Nous nous bornerons donc à passer rapidement en revue avec lui les deux dernières solutions* 11 ne regarde pas la troisième comme impraticable , et cite à Tappui de son opinion plusieurs tentatiyes qui, sans avoir été couronnées de succès , lui semblent néanmoins démoptrer que l'art de voler est susceptible de perfectionnement. Il pense que, pour réussir dans ce genre , il sucrait de s'expfcer dès l'âge le plus tendre et de poursuivre le but ayec une persévérance opiniâtre ; cependant il reconnaît que les bras et les muscles pectoraux de rhomme sont loin d'avoir asses de forc^ pour faire mouvoir des ailes , n'ayant pas été destinés à cet usage par le Créateur. « Il serait donc à propos , ajouta-Hli 4^ considérer si les pieds, qui sont naturellement plus forts pi plqs capables de supporter la fatigue, ne réussiraient pas mieux; d'après celft, les ailes partiraient des épaules 4e chaqqe çâté , m{iis le mouvement se ferait svec les jambes; \^ meins et les ))ra§ seraient pour aider et diriger les mouvements , ou ppur quelque eptre usage proportionné à leurs forces. » Quant ^ la quatrième solution, Wilkins la trouve totit à fait probable. On va voir combien la manière dont il l'envisage est confqse et m^l raisonnée ; « C'est, dit-il , ^u moyen d'un ph^ volant qui peut être fait de façon à enlever un bonune; et quoiqu'on pàt employer la force d-un ressort pour donner le mouvement à cettis machine , il serait mieux encore d'avoir ^uel^ue fnote^r inieUigent^ caiT^tns cel}ii gtit çsf supposé dqnn^ le mQUvmmt au9 orb^ céie$te$. C'est pAUiv

quoi, si elle était suffisamment grande pour enlever plusieurs personnes à la fois , chacune pourrait travailler à son tour à donner le mouvement, qui, de cette manière, durerait plus longtemps que s'il ne dépendait que d*un seul homme. Cette méthode est autant au-dessus des autres que se servir d'un vaisseau est au-dessus de nager. »

Le seul physicien d'alors dont les vues sur Taérostation aient eu quelque chose de judicieux et de l'ationnel est le R. P. jésuite François Lana. Il prit pour point de départ la pesanteur de Tair, et en inféra qu*i;Q vaisseau où Ton aurait fait le vide pèserait moins que le volume ^'blït qu'il déplacerait ; qu'il serait donc possible de construire un globe creux dont les parois auraient une épaisseur telle , que , quand il ne contiendrait plus d'air, il monterait dans ce milieu avec un poids additionnel. Lana donne môme les calculs nécessaires pour déterminer la grandeur de quatre vaisseaui^ sphériques en cuivre qui , une fois qu'on en aurait épuisé l'air, enlèverait, croyait -il, dans l'atmosphère une nacelle avec des voyageurs. La seule chose (très importante pourtant) dont il n'ait pas tenu compte dans ses calculs , c'est la pression de l'air, qui, s'exerçant sur la surface extérieure des ballons, et n'étant neutralisée par aucune tension intérieure, eût nécessairement écrasé la machine; d'autres difîcul tés d'exécution insurmontables empêchèrent sans doute qu'on pût tenter l'expérience.

Vers le même temps, un nommé Jean-Baptiste Dante fabriqua, dit Bourgeois dans ses Recherches sur l'art de voler, des ailes qui lui servirent à s'élever dans l'air plusieurs fois ; mais un jour il lui arriva de se casser une jambe , et il ne recommença plus ses exercices.

Le Journal des savants du 12 septembre 1678 parle aussi d'un certain Besnier qui parvint, avec quatre ailes attachées à son corps et mues par ses seules forces, à descendre lentement et très obliquement d'un lieu élevé jusqu'à terre; il pouvait ainsi traverser une rivière ou tout autre espace semblable proche d'une élévation. Le fait assurément n'a rien d'improbable ; mais on n'y voit rien non plus d'intéressant pour la science.

En 1709, un Portugais , Bartholoméo- Laurent de Guzman, présenta au roi son maître un mémoire dans lequel il disait avoir inventé une machine volante capable de porter des hommes et de naviguer dans les airs avec une grande rapidité; ]p €|^3s|u 4e çeltp [ftachinp représentait \\n vaisseau ayant (juel--

que chose de la forme d'un oUeau ; le mécanisme ea était auul

bizarre que compliqué : des tubes devaient amener le vent dana dea espèces de voiles, et de cette manière élever la machine ;

à défaut de vent, le même effet devait être produit par des soufflets ad hoc. Le tout était surmonté d'un dais garni de morceaux d'ambre , l'inventeur s'imaginant que cette dernière substance contribuerait à rendre sa machine plus légère ; enfin deux aimants étaient renfermés dans des sphères. On parvint , dit -on, à surprendre la religion du roi de Portugal au point d'obtenir de lui une ordonnance qui , poiu* engager le pétitionnaire à s'appliquer avec ardeur au perfectionnement de sa découverte, le nommait premier professeur de mathématiques à Tuniversité de Goïmbre, lui promettait la première place vacante au collège de Santarem , et enfin lui allouait une pension de six cent mille réaux. Cette ordonnance, vraie ou fausse, est datée du 17 avril 1709. Inutile d'ajouter que la machine ne fut point exécutée.

Selon Bourgeois , que nous avons cité tout à Theure , Bartboloméo-Laurent et Guzman seraient deux personnages différents, et le dernier aurait construit en 1736 un panier d'osier de deux à trois mètres de diamètre , qui se serait élevé de luimême aussi haut que la tour de Lisbonne, c'est-à-dire à environ soixante-six mètres au-dessus du sol. Bourgeois dit tenir le fait de deux témoins oculaires étrangers l'un à l'autre, et dont l'un avouait avoir attribué ce prodige à la magie. Cependant il n'en est point fait mention dans les Récréations physiques, ouvrage publié en 1751 par le Portugais François d'Almelda, et contenant un dialogue sur Tart de voler.

Nous pourrions prolonger encore cette revue des diverses idées et des projets de toutes sortes qui ne firent que paraître et disparaître jusqu'au moment où des expériences concluantes , ayant amené des résultats positifs , vinrent couper court à tant d'aberrations. Mais ce que nous avons exposé suffira', nous le pensons, pour montrer à nos lecteurs combien, dans cette question si intéressante de la navigation aérienne, la lumière eut de peine à pénétrer, et dans quel labyrinthe de folies il fallut errer avant de trouver un fil conducteur au moyen duquel on pût espérer d'entrer enfin dans la bonne voie.

Aussi bien , nous sommes arrivés au milieu du xvni* siècle ; nous n'avons ^pnc qu'un pas à faire pour atteindre l'époque oîi la première partie du problème aéronautique ^ fut résolue

* Nous entendons par première partie du problème le moyen de monter en Tair et de s*y maintenir; la seconde partie est la direction des ballons.

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d*une manière sinon définitive S au moins rationnelle et pratique.

Première expérience aérostatique faite à Annonay. — Les frère Montgolfier. — Leur vie, leurs travaux, leurs découvertes. — Invention des ballons à air dilaté.

Le jeudi 5 juin 1783 , la petite ville d'Annonay en Vivarais offrait le spectacle d'une animation inaccoutumée : la population entière , grossie encore d'une foule de gens des environs , se portait vers la place principale. Les états particuliers de la province étaient alors réunis dans cette localité ; pourtant ce n*était pas une cause politique qui provoquait tout ce mouvement. Si quelque étranger, se trouvant là par hasard dans la foule, eût examiné attentivement les physionomies, il n'y eût vu que l'expression de la curiosité impatiente qu*excite la perspective d'un spectacle inusité ; s*il eût prêté l'oreille aux conversations animées qui se croisaient en tous sens , il n'en eût rien compris, sinon qu'il s'agissait. d'une chose nouvelle, tenant presque du prodige, et accueillie, comme sont toujours les choses nouvelles, par ceux-ci avec enthousiasme, par ceuxlà avec incrédulité , sans qu'en général le sentiment des uns fût plus réfléchi que celui des autres. Cette merveille toutefois n'était pas de celles qu'on voit de temps à autre promenées dans les villes et dans les campagnes par des spéculateurs de bas étage, pour servir d'amusement au vulgaire; et il fallait bien qu'elle offrît un intérêt sérieux : car non seulement on voyait mêlées à la foule des personnes distinguées et respectables , des prêtres , des gentilshommes , des savants , des magistrats, mais encore des députés aux états, spécialement invités, n'avaient pas dédaigné de suspendre leurs graves délibérations pour venir assister en corps à la cérémonie, qui revêtait ainsi un caractère presque solennel. Qu'allait-il donc se passer? Quel

1 Nous nous réservons ici d*expli(|uer plus ]o\ï\ le doifte ezprin^é Jc| sur l'avei^ir 4e9 ballons,

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aimant magnétique attirait sur un môme point , réunissait dans un même désir tant de gens difiFérents d'âge , de sexe , d'esprit et de conditions?... Suivons le flot, et voyons, nous

aussi.

Un espace circulaire entouré d'une balustrade en bois , précaution nécessaire contre la curiosité tumultueuse du peuple , a été réservé sur la partie centrale de la place. Dans cette enceinte se dresse un appareil bizarre et peu fait pour flatter la vue : il se compose de quatre perches surmontées d'un châssis d'environ trois mètres carrés et soutenant à une certaine distance du sol une immense enveloppe de toile recouverte de papier, composée de plusieurs pièces jointes ensemble par des boutons et des boutonnières. Cela ne ressemble à rien qu'à un grand sac vide et renversé. L'orifice, relativement étroit, est tenu ouvert par un cercle en bois, et immédiatement au-dessous se trouve un tas de paille mêlée avec de la laine hachée. Une dizaine d'individus vont et viennent d'un air affairé autour de la machine ; parmi eux on remarque deux hommes de quarante à quarante- cinq ans, à la physionomie intelligente ; la ressemblance de leurs traits ne laisse aucun doute sur les liens d'étroite parenté qui les unissent. Ils portent seuls le costume des bourgeois aisés de l'époque; les autres, vêtus en artisans, reçoivent et exécutent leurs ordres. Les deux frères inspectent successivement avec une minutieuse attention toutes les parties de la machine, puis ils paraissent se concerter; la foule se presse autour de la balustrade , suivant des yeux leurs moindres mouvements; enfin l'un d'eux fait signe qu'il va parler : au brouhaha, aux chuchotements succède un profond silence.

« Messieurs, dit l'inconnu en s'adressant plus particulièrement aux députés , qui occupent les places d'honneur auprès de l'enceinte réservée, nous allons commencer l'expérience; on ▼a allumer le tas de paille et de laine placé sous l'orifice de la machine; au bout de quelques minutes, celte enveloppe, gonflée par le gaz, prendra une forme sphérique et s'élèvera d'ellemême aussi haut que les nuages. »

En disant ces mots, il saisit une torche et met le feu au combustible, en même temps que les huit ouvriers saisissent les cordes attachées h la partie inférieure de la machine. La fumée, «'échappant du foyer qu'attisent les deux frères, s'engouffre dans l'enveloppe, qu'on voit se distendre et s'enfler rapidement jusqu'à ce qu'elle offre l'aspect d'un globo ayant

plus de tyemertrQi» mètres de circonférence, Alors ç]le p'ébranle,

OBcille , monte ; les cordes se tendent , les ouvriers qui les retiennent sont presque soulevés. En ce moment le président des états donne le signal de laisser alleff et le ballon , abandonné à rimpulsion qui le sollicite, s'élève d'un mouvement accéléré aux acclamations du public , que ce spectacle étonnant pénètre d'admiration. Arrivé à la hauteur de deux cents mètres, le ballon s'arrête , puis , poussé par le vent dans une direction oblique , il va s'abattre doucement à près de dix-neuf cent cinquante mètres de son point de départ.

Nous venons d'assister, lecteurs, à la première expérience aérostatique qui ait obtenu la consécration d'un succès public. Les deux hommes par qui nous l'avons vu diriger avec tant de bonheur s'appelaient MM. de Montgolfier.

Voyons maintenant ce qu'étaient ces deux frères, et par quelle suite d'observations et d'essais ils étaient parvenus à un but si longtemps poursuivi en vain.

Joseph-Michel et Jacques-Etienne de Montgolfier appartenaient à une ancienne famille originaire des environs d'Ambert, en Auvergne ^ A la fin du xvi<^ siècle , un de leurs ancêtres, ayant perdu une grande partie de son avoir par suite des guerres civiles qui désolaient alors la France , quitta l'Auvergne et alla se réfugier dans les montagnes du Vivarais. Lorsque la conversion de Henri IV au catholicisme et son avènement au trône eurent rétabli l'ordre et la paix dans le royaume, Montgolfier s'établit avec sa famille à Vivalon-lez-Annonay, où il fonda une fabrique de papier qui ne tarda pas à acquérir une grande im* portance. Au milieu du xviii<» siècle , cette fabrique était honorablement connue dans toute l'Europe ; elle était alors -dirigée par Pierre de Montgolfier, industriel habile et de plus hooune intègre et bienfaisant , qui vivait en patriarche au milieu de ses ouvriers.

Pierre de Montgolfier eut trois fils. Nous ne dirons rien du premier, sinon qu'il mourut jeune et sans avoir laissé pour la postérité aucune trace de son passage en ce monde. Le second, Joseph-Michel, naquit à Annonay en 1740. 11 fut placé de bonne heure , avec son aine , au collège de Tournon. Mais déjà se montrait en lui un caractère bizarre , indomptable , une imagination inquiète et un esprit avide de l'inconnu' incapable de se sou-

* Il existe au nord-est d'Ambert une petite colline qui portait encore , il y a quelques années , le nom de ttiont Golfier, Là s'élevait jadis la résidence de la famille dont nous parlons.

mettre à la discipline uniforme et à l'enseignement méthodiqae du collège ; il s'avisa ifn beau jour de franchir les murs de sa prison pour aller vivre de liberté et de coquillages sur les bords de la Méditerranée. Il avait alors treize ans. Voilà notre écolier cheminant par monts et par vaux , et s'imaginant que la manne allait lui tomber du ciel pour le nourrir. Au bout de deux jours la réalité conunença de lui apparaître, et elle était loin de ressembler à l'idée qu'il s*en était faite. Pressé par le besoin , accablé de fatigue , il ne voulut néanmoins , soit mauvaise honte , soit obstination , rien tenter pour rentrer au collège ou dans sa famille. 11 s'arrêta dans une ferme, où il demanda qu'on le fit travailler et qu'on lui donnât un gîte et du pain. On remploya à cueillir des feuilles de mûrier pour les vers à soie. Cependant ses parents, instruits de son escapade, s'étaient mis à sa recherche; ils n'eurent pas grand'peine à le découvrir, et , après une verte correction , ils le remirent aux mains de ses professeurs; mais ceux-ci ne parvinrent pas beaucoup mieux qu'auparavant à plier le jeune Michel à la règle commune ; le grec , le latin , les études grammaticales et littéraires , en un mot , tout ce qui n'offrait pas à son esprit l'attrait d'une application immédiate, lui inspirait une invincible répugnance. Lorsque, pour la première fois^ on lui mit entre les mains un traité d'arithmétique , sa vocation décidée pour les sciences se révéla d'une manière évidente sans donner à ses maîtres pluj de prise sur lui pour le diriger. Le jeune homme lut le traité d'arithmétique avec avidité ; il saisit et retint tout d'un coup les principes fondamentaux sur lesquels reposent les mathématiques. Mais ici encore son esprit fantasque et impatient regimba contre la monotonie des déductions méthodiques. Sautant donc à pieds joints par-dessus la théorie , il entra brusquement dans la pratique. Après quelques tâtonnements, il parvint à des résultats presque prodigieux ; les problèmes les plus compliqués et les plus ardus des mathématiques trandescendantes n'étaient pour lui qu'un jeu : il les résolvait en un clin d'œil, par des procédés à lui, par une sorte d'intuition instinctive^ et sans le secours d'aucune des règles enseignées dans les livres.

Ses études terminées tant bien que mal , Michel de Montgolfier ne voulut point résider dans sa ville natale. Cédant à ses goûts sauvages , il alla s'enfermer à Saint -Etienne -en -Forez , dans un réduit des plus humbles. Là, comme sa famille, n'ap* prouvant pas la voie où il s'engageait, refusait de l'y soutenir, il Tteut d'abord du produit de sa pêche ; puis il se monta un

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laboratoire et se mit à faire des expériences et des préparations chimiques, & fabriquer du bleu de Prusse et d'autres produits employés dans les arts, qu'il allait lui-même Tendre dans les environs de Saint- Etienne. Cette petite industrie non seulement surfit à assurer son existance, mais lui permit encore d'amasser, à force d'économie , une somme assez ronde au moyen de laquelle il put réaliser un projet depuis très longtemps conçu et arrêté , celui d'aller à Paris.

En arrivant dans cette capitale , son premier soin fut de se faire indiquer le café Procope, lieu où se réunissaient chaque soir les écrivains et les savants les plus renommés de l'époque. Il réussit à se lier avec quelques-uns de ces derniers , et peut-être allaît-il s'associer à leurs travaux ,* lorsque, son frère aine étant mort, il fut rappelé par son père à Annonay pour y prendre part k la direction de la manufacture. Michel obéit , et se signala d'abord par son intelligence, son zèle et son activité; mais il ne put longtemps triompher de son horreur innée des sentiers battus et des usages traditionnels , et manifesta bientôt des velléités de changement et de perfectionnement qui causèrent un véritable effroi h son père , vieillard sage , prudent et peut-être trop exclusivement attaché aux habitudes consacrées par le temps. Ne pouvant s'accorder à cet égard , ils se séparèrent; Pierre de Montgolfier demeura à Vidalon, où il fit venir son troisième fils, et Michel alla fonder deux nouvelles fabriques, l'une à Voiron , l'autre à Beaujeu. Il se trouva ainsi maitre de ses mouvements , et put donner un libre cours à son goût pour les nouveautés. Malheureusement ce goût l'entraîna, au début, dans des expériences coûteuses, en même temps que son insouciance naturelle lui faisait négliger le soin de ses affaires commerciales, si bien qu'un jour il se trouva au bord de cet abîme que l'on nomme faillite. Le danger pourtant dura peu. Michel se releva et se lança avec une ardeur nouvelle dans la voie des découvertes. Plus heureux cette fois, il eut la satisfaction d'arriver à des résultats positifs; il simplifia la fabrîcation du papier blanc ordinaire, améliora celle des différents papiers peints, imagina une machine pneumatique destinée à raréfier l'air dans les moules de sa fabrique, et préluda à l'invention des planches stéréotypes.

Sur ces entrefaites, Pierre de Montgolfier, arrivé à l'âge où les longues fatigues d'une vie consacrée au travail amènent les besoins impérieux du repos , remit aux mains de ses fils l'administration de la manufacture. Cette circonstance eut un heuraux

résDltat, celni de rapprocher les deux frères. Sëparës l'un de Vautre, ils avaient, chacun de leur côté, donné des preuves non douteuses d'une haute capacité ; mais c'était en se réunissant, en se combinant, en réagissant, pour ainsi dire, Fun sur l'autre, que leurs intelligences devaient manifester toute leur virtualité. Ces deux esprits n'avaient entre eux qu'un point (point essentiel, il est vrai) de ressemblance et presque d'iden* tité : l'amour de la science et le goût des découvertes. Du reste, le contraste était frappant, mais il était de ceux d'où naît l'harmonie. A la témérité aventureuse, à l'imagination ardente, à l'insouciance distraite , à l'activité fantasque du premier, et à son mépris des connaissances spéculatives, correspondaient chez le second un caractère également étranger à la précipitation et à la timidité, une persévérance clairvoyante et réfléchie, et un jugement d'autant plus sûr, qu'il était éclairé et soutenu par des connaissances profondes et raisonnées.

Il s'en fallait que Jacques-Etienne de Montgolfier se fût livré dans sa jeunesse aux mêmes écarts que son frère : bien que plus jeune de deux années , il avait toujours montré un naturel doux, joint à une précoce maturité. Il avait été élevé au collège Sainte -Barbe, et s'était attiré par son application et sa docilité l'estime et l'afifection de ses maîtres. Il avait comme Michel plus de goût et d'aptitude pour les sciences que pour les lettres; néanmoins il ne négligea aucune partie de ses études classiques. Lorsqu'elles furent entièrement terminées, il resta à Paris pour se livrer à l'architecture sous la direction du célèbre Soufflot. Son père lui faisait une modique pension dont il consacrait la presque totalité à Tachât de livres instructifs, le contentant pour vivre du peu d'argent qu'il gagnait à lever dos plans.

En peu de temps il acquit assez de talent dans son art non seulement pour se suffire entièrement à lui-même, mais encore pour prendre rang parmi les architectes distingués. Plusieurs maisons de Paris et quelques jolies églises des environs furent élevées d'après ses dessins : nous citerons entre autres l'église de Faremoutier, qui fut détruite en 93. Comme il dirigeait la construction de ce dernier édifice , il lia connaissance avec un fabricant de papiers nommé Réveillon*, qui le chargea de construire d'abord un établissement à Faremoutier, puis un autre

* Il périt en 1789, victime d'un mouvemont populaire auquel l'histoire a conservé le nom d^ émeute Réveillon.

beaucoup plus considérable à Paris dans le faubourg Saint- Antoine. Quelques années plus tard, Réveillon mettait ses ateliers et ses jardins à la disposition de Montgolfier pour ses expériences aérostatiques.

La mort de l'aîné des trois frères et la séparation qui ne tarda pas à s*opérer, pour incompatibilité d'humeur, entre leor père et Michel , obligèrent Etienne de renoncer à une carrière qui lui promettait de brillants succès. 11 se rendit à Annonay et se donna tout entier à l'exercice de sa nouvelle profession. Plus heureux et plus habile que sqn frère , il sut inspirer à Pierre de Montgolfier une confiance qui lui permit d'introduire graduellement dans la fabrication du papier des améliorations réelles. On lui doit l'invention des formes pour le papier grande monde j le secret du vélin et de plusieurs autres procédés étrangers que sa sagacité devina, et dont il dota généreusement son pays.

Ëtiinne et Michel s'associèrent, ainsi que nous l'avons vu, lorsque leur père se retira. Rien de plus fraternel que leur association; entre eux désormais tout fut commun : ressources matérielles, travaux, expériences, découvertes, gloire en6n, et il ne fallut pas moins que la mort de l'un d'eux pour rompre cette union touchante. Etienne de Montgolfier fut, jeune encore, enlevé le premier à sa famille , à ses amis et à la science. Comme il se rendait de Lyon à Annonay, le 2 août i799, il mourut subitement à Serrières , de la rupture d'un anévrisme au cœur. Michel suivit jusqu'au bout sa brillante carrière. Il s'était , ainsi que son frère , tenu à l'écart pendant les orages de la révolution, sans que les services rendus à nos armées par les aérostats eussent attiré sur lui les regards du gouvernement. Lorsque le premier consul créa la Légion d'honneur, il fut décoré un des premiers du ruban de cet ordre. Plus tard il devint administrateur du Conservatoire des arts et métiers, et membre du bureau consultatif des arts et manufactures près le ministère de l'intérieur. Enfin , en 1807, il fut élu membre de Tlnstilut. Il mourut aux eaux de Ba'aruc, le 26 juin 1810, à la suite d'une hémiplégie sanguine qui lui avait ôté l'usage de la parole. On lui doit la première idée d'une société d'encouragement pour l'industrie ; et parmi les inventions dont il enrichit les arts utiles, nous citerons le bélier hydraulique, qui, par la seule impulsion d'une légère chute d'eau, porte ce liquide & une hauteur de vingt mètres , et qu'il établit en i 792 dans sa papeterie de Yolron ; le pyrobéliert qui cooteoait en

germe l'emploi de la ïapeur comme foice motrice, un procédé iogénieux au moyen duquel un bateau peut, pour remonter une rÎTÎère , s'aidei du courant même en prenant son point

d'appui au fond de l'eau ; le calorimèire, instrument pour déterminer ]& qualité des tourbes du Dauphinë , le plan d'une presse hydraulique qu'un Anglais nommé Biamah, k qui il l'avait communiqué, réalisa tout en reconnaissant les droits de priorité

de notre compatriote ; un ventilateur opérant la distillation à froid par l'action de Tair en mouvement; enQn un appareil pour dessécher les aliments, et les rendre ainsi susceptibles d'être transportés sans altérations à de grandes distances.

Michel de Montgolfier ne songea jamais à se réserver comme un privilège d'usage l'exploitation de ses découvertes. Il exposait volontiers ses idées dans la conversalion ; mais, homme d'exécution et de pratique avant tout , il éprouvait de la répugnance et de là difficulté à les développer par écrit ; on a pourtant de lui quelques mémoires sur les aérostats.

Nous avons eu, en traitant des Feux de guerre, occasion de montrer avec quelle facilité certains historiographes appellent leur imagination au secours de leur savoir en défaut. 11 en est aussi qui , non contents d'assigner à toute invention un inventeur unique , croient donner du piquant à leur récit en rapetissant les faits historiques et en les assaisonnant d'anecdotes de leur fantaisie. Quelques-uns de ceux-ci ont voulu attribuer exclusivement, soit à Michel, soit à Etienne de Montgolfier, Tinvention des aérostats. De là deux versions contradictoires, également fausses l'une et l'autre. Selon la première, Etienne de Montgolfier conçut l'idée d'un ballon en voyant s'enfler et se soulever une chemise qu'on faisait chauffer devant le feu. Selon la seconde , Michel se trouvait à Avignon à l'époque du siège de Gibraltar; il était assis dans sa chambre près de la cheminée, se livrant à ses méditations favorites, lorsqu'une estampe tomba sous ses yeux : elle représentait la ville assiégée, qui, située au pied d'un rocher que les flots baignent de toutes parts , était considérée conune imprenable. En l'examinant, Michel se met à chercher s'il n'y aurait pas quelque moyen de pénétrer dans cette place; un seul se présenta à son esprit : u On ne peut, pense- t-il , arriver là que comme l'aigle et le vautour arrivent à leur aire , en s'élevant dans l'atmosphère... Mais quoil est-ce donc impossible? » Son regard se porte machinalement sur la fumée qui du foyer s'élevait en spirales vers le ciel, et cette vue est pour lui comme une révélation soudaine. Il imagine aussitôt d'enfermer dans un récipient léger une quantité suffisante de vapeurs semblables , et d'en faire un véhicule pour voguer dans l'espace; et, sans plus tarder, il construit lui-même un petit parallélépipède en papier, il en échauffe l'intérieur avec la flamme d'une bougie, et, le voyant s'enlever jusqu'au plafond , il s'écrie comme Arcbimède ; £upi^ 1

Le iait eat que , de leur vivant , les Arères Montgolûer ont constamment protesté contre toute assertion teudant à décerner à Tun , au détriment de l'autre , l'honneur d'uoe découverte qui appartient indivisiblement à tous deux; c'est donc à la fois porter atteinte à la vérité et profaner ce lien touchant de solidarité fraternelle , que de se prétendre , mieux que les inventeurs eux-mêmes, instruit sur l'origine de leur découverte. Voici| du reste, ce que des témoignages honorables nous fournissent de plus authentique touchant les circonstances de ce fait important.

Ce fut à Vidalon , dans la demeiu*e paternelle , en contemplant chaque jour le spectacle grandiose des nuages qui se forment et se groupent sur les cimes des Alpes , qu'Etienne et Michel de Montgolfîer songèrent à la possibilité de la navigation aérienne. On sait que les nuages ne sont autre chose que de la vapeur d'eau, ou plutôt de l'eau dans un état de division telle, qu'on peut le considérer comme intermédiaire entre l'état liquide et rétat gazeux. Dans cet état l'eau perd assez de sa gravité spécifique pour pouvoir surnager sur les couches les plus denses de l'air, jusqu'à ce qu'une cause mal connue^ vienne la vaporiser tout à fait , ou la condenser et la faire tomber sous forme de pluie, de neige ou de grêle. « Ne pourrait- on, se demandèrent d'abord MM. de Montgolûer, produire une sorte de nuages artificiels ayant, comme les nuages naturels, la propriété de flotter à une certaine hauteur au-dessus du sol? a Préoccupés de cette idée , ils tentèrent d'abord de la réaliser eu remplissant de vapeur d'eau un vaisseau en toile ou en papier. Tant que la vapeur était chaude , ce vaisseau s'élevait en effet ; mais dès qu'elle se refroidissait, elle revenait à l'état Uquide, et loin de rendre alors le ballon plus léger, elle le rendait plus lourd en mouillant ses parois. Ils essayèrent sans plus de succès la fumée résultant de la combustion du bois, et sans doute ils eussent abandonné leur projet à cet égard , si une circonstance fortuite ne fût venue leur fournir des lumières inattendues.

Etienne, se trouvant un jour à Montpellier, acheta chez un libraire de celte ville un ouvrage récemment publié par un chimiste anglais Prieslley , et intitulé : Expériences sur les différentds espèces d'air, où l'auteur exposait des observations nouvelles et intéressantes sur plusieurs gaz jusqu'alors inconnus dont il indiquait la nature et le mode de préparation. Etienne lut ce

* Dans certains cas rélévation ou rabaissement de la température , dans d'autres Télectricité. i

livre avec avidité ; et en réfléchissant sur les propriétés des gaz décrits par Prîestley, il entrevit dans la différence de leurs pesanteurs spécifiques un moyen de résoudre le grand problème de Taérostation. Peut-être cette pensée, communiquée à tout autre qu'à son frère, eût été taxée alors d'extravagance; mais Michel de Montgolfier fut moins surpris que charmé lorsque Etienne , en revenant à Annonay, lui cria du plus loin qu'il l'aperçut : « Nous pouvons maintenant naviguer dans Tair! »

Désormais certains de réussir, les deux frères reprirent leurs expériences avec une ardeur nouvelle. Le gaz que son extrême légèreté spécifique désignait comme le plus approprié à leur dessein était assurément l'hydrogène, découvert en 4777 par Gavendish, qui l'avait appelé air inflammahle ; ils essayèrent d'en tirer parti, et l'on s'étonnera sans doute qu'ils ne s'y soient pas tenus. Mais l'hydrogène était encore à cette époque très imparfaitement étud|é ; sa préparation était difÔc'de et dangereuse, et, ce qui rebuta surtout MM. de Montgolfier, ce gaz a la propriété de s'échapper rapidement à travers les enveloppes poreuses. Or les matières dont ils se servaient pour confectionner leurs ballons étaient du papier et des étoffes qu'ils ne savaient pas rendre imperméables, comme on le fit bientôt après par un procédé aussi simple qu'ingénieux. Ils renoncèrent donc à tirer parti de l'hydrogène , et revinrent à leur idée primitive de produire des nuages artificiels. Ils se demandèrent quelle force pouvait maintenir en l'air ces masses de vapeur à demi condensées, et, n'en voyant pas d'autre que l'électricité , ils crurent pouvoir donner lieu au développement de ce fluide par le mélange intime des fumées que donneraient, en brûlant , de la paille légèrement humide et de la laine , cette dernière substance dégageant par sa combustion des gaz alcalins. Un ballon ouvert à sa partie inférieure, et placé au-dessus d'un foyer ainsi formé, s'éleva, en effet, à une certaine hauteur, et MM. de Montgolfier crurent avoir enfin trouvé et délié le nœud du problème. Il» se trompaient étrangement. Au fond cet essai n'était que la répétition de ce qu'ils avaient fait dès le début, et le résultat plus satisfaisant qu'ils obtenaient n'était dû ni à la nature difiiérente de la fumée , ni au développement de l'électricité , mais simplement , ainsi que le démontra bientôt après le physicien de Saussure, en renouvelant l'expérience de Candide Buono ^, à la dilatatien des gaz par la chaleur. Si Ton

\ Candide Buono , physicien italien , avait observé que lorsqu'on

demande comment, en ce cas, la même cause n^avait pas au commencement produit le même effet , nous répondrons que cela tenait uniquement, sans nul doute, à ce que l'appareil avait été d'abord mal disposé. Néanmoins MM. de Montgolfier se persuadèrent qu'ils avaient réellement découvert un nouveau gaz, et leur erreur fut longtemps répandue dans le public, où l'on parlait du gaz de MM. Montgolfier, lequel était, disait- on , deux fois moins pesant que Tair respirable. Quoi qu'il en soit, les deux frères , encouragés par ce premier succès , se mirent à opérer sur une plus grande écbeUe. Ils construisirent un ballon de la capacilé de vingt mètres cubes , portant à sa partie inférieure un réchaud sur lequel ils allumèrent de la paille et de la laine , et ce ballon s'éleva avec tant de force , qu'il brisa les cordes qui le retenaient, et monta jusqu'à une hauteur de trois cents mètres. C'était là un résultat décisif, et l'expérience solennelle racontée au commencement de ce chapitre ne fut, pour ainsi parler, qu'un acte authentique de donation, par lequel les frères Montgolfier livraient à l'humanité leur glorieuse découverte.

Premier ballon à gaz hydrogène. — Etienne de Montgolfier à Pans.

— Expériences chez Réveillon et à Versailles. — Pilastre du Rozier.

— Première ascension effectuée par Pilastre et par le marquis d'Ariandes. — Relation de ce dernier.

Les députés du Vivarais dressèrent eux-mêmes, du fait merveilleux dont ils avaient été témoins, un procès- verbal détaiUé qu'ib envoyèrent à l'Académie des sciences de Paris. L'Académie écrivit aussitôt à MM. de Montgolfier, les invitant à se rendre dans la capitale pour y renouveler leur expérience aux

plaçait un fer rouge sous le plateau d*une balance, ce plateau était soulevé, et que l'autre penchait comme s'il eût été chargé d'un poids. M. de Saussure , pour prouver que le prétendu gaz Montgolfier n'était que de l'air dilaté , introduisit une sonde rougie au feû dans l'intérieur d'une vessie , qui en peu d'instants se gonfla et s'enleva vers le plafond.

M hk NAVIGATION AÉRIENS

&aii de la compagnie et en présence d'une commission prise dans son sein. Cette commission se composait de huit membres, Bavoir : lavoisier, le marquis de Condorcet , Desmaret , l'abbé Boasuti Ladet, Tillet, Leroy et Brisson.

Mais r Académie, on le pense bien, ne fut pas seule instruite 4e ce qui venait de se passer à Annonay ; les gazettes eurent bientôt annoncé partout la grande nouvelle , et la France entière s'en émut. Le public parisien surtout , amateur, s'il en fut) de spectacles extraordinaires, enthousiaste du merveilleux, avide de nouveautés, manifesta une impatience fiévreuse do voir de ses yeux l'ascension d'un aérostat. La délibération prise par l'Académie était loin de le satisfaire ; il savait trop avec quelle lenteur méthodique procèdent les commissions de savants, et l'idée d'attendre lui était insupportable : il lui fallut un ballon sur l'heure, à tout prix. M. Faujas de Saint -Fond, professeur au jardin des Plantes , se chargea d'organiser une souscription pour satisfaire daps le plus bref délai possible aux désirs de la population parisienne. Dix mille francs furent recueillis en peu de jours, et Faujas proposa aux frères Robert, fabricants d'instruments de mathématiques, de physique, etc., de construire et de préparer un ballon. Les frères Robert y consentirent, mais en faisant observer qu'ils ne pouvaient se mettre à l'œuvre sans être guidés dans leur travail par un homme dont l'intelligence et le travail fussent capables de suppléer à ce qu'avaient d'obscur et d'incomplet les rapports publiés jusqu'alors sur le procédé des frères Montgolfier.

Or il y avait en ce temps à Paris un physicien qui avait des premiers applaudi à la découverte des aérostats, et cherchait de sort côté , par des moyens à lui , à reproduire l'expérience faite à Annonay. Il se chargea volontiers de diriger les opérations et se fit fort de mener l'expérience à bonne fin. Charles (c'était le nom de ce physicien) avait lu, dans le procès -verbal rédigé par les députés du Vivarais » que le ballon de MM. de Montgolfier avait été gonflé avec un gaa deux fois moins pesant que l'air atmosphérique. Ce gaz lui était inconnu; mais.il pensa que si un gaz de cette densité avait pu enlever une vaste enveloppe de toile et de papier, l'hydrogène ou l'air inflammable, comme on disait alors, dont la densité spécifique est à celle de l'air comme i est à 1 4 , aurait une force ascensionnelle bien plus considérable encore. La facilité aveo laquelle ee gaz is'échappe au travers des corps poreux ne fut pas ce qui l'embarrassa. Son esprit inventif eut bientôt trouvé un moyen

d'obvier à cet inconvénient en enfermant l'hydrogène dans une enveloppe de taffetas rendue imperméable par un enduit fait avec du caoutchouc dissous dans de l'essence de térébenthine.

Le plus difCcile , ce fut la production du gaz lui - même » encore mal connu, ainsi que nous l'avons dit. L'appareil fut grossier : il consistait en un tonneau percé de deux trous , à l'un desquels était adapté un tube de cuir communiquant avec le ballon, et dont l'autre se fermait avec lin bouchon de liège. Le tonneau contenait de la limaille de fer sur laquelle on versait peu à peu de l'acide sulfurique. A mesure que l'hydrogène se formait , 6n ouvrait pour lui livrer passage un robinet dont le tube de cub était muni. Le gaz arrivait ainsi tant bien que mal dans le ballon ; mais tels étaient les inconvénients qui résultaient des défectuosités de cet appareil, que l'intrépide persévérance de Charles empêcha seule que les frères Robert et M. de Saint- Fond abandonnassent l'entreprise. La déperdition du gaz était énormie ; de plus la chaleur développée par la réaction rendait Topération dangereuse ; il fallait arroser sans cesse le ballon pour le refroidir. Ën6n l'hydrogène, n'étant point lavé, entraînait avec lui dans son récipient, en grande abondance, lie la vapeur d'eau rendue corrosive par la présence d'une quantité tiotable d'acide sulfureux. Cette vapeur conden* sée dans le ballon l'eût beaucoup alourdi, et peut-être l'eût crevé, si l'on n'eût pris la précaution d'ouvrir fréquemment le robinet pour laisser écouter le liquide : précaution indispensable, mais qui rendait plus considérable la perte du gaz, la perte du temps et la consommation des matières premières. Bref, il fallut quatre jours pour remplir aux deux tiers seulement un ballon n^ayant que quatre mètres environ de diainètre, et l'on n'usa pas moins de cinq cents kilogrammes de fer et deux cent cinquante kilogrammes d'acide sulfurique.

Cependant la population parisienne perdait patience et com-in^nçait à se croire dupe d'une mystiûcation. La place des Victoires, bîi se trouvait la maison des frères Robert, était continuellement encombrée d'une foule tellement compacte et turbulente, que le guet dut intervenir pour empêcher une invasion des ateliers ; et lorsqu'il s*agit de transporter le ballon au Champ-de-Mars, d'où il devait partir, on jugea prudent d'opérer nuitamment cette translation, pour éviter de graves désordres et probablement un dommage qui eût fort compromis le succès de l'expérience.

Le 27 août 1783, à deux heures du matin, le ballon et Fap*

pareil à hydrogène furent placés sur un brancard et transportés par des ouvriers , à la lueur des torches , et Ton assure que parmi les rares passants qui rencontrèrent ce bizarre cortège, plusieurs s'agenouillèrent sur son passage avec un respect superstitieux. Une enceinte avait été disposée au Champ -de- Mars pour recevoir la machine et tenir les curieux à distance des opérateurs. On y amarra le ballon au moyen de cordages passés dans les anneaux fixés au sol. Dès que le jour parut , la foule commença de se porter vers le lieu de l'expérience ; des piquets de soldats furent placés autour de Tenceinte et à toutes les avenues; le Champ -de -Mars fut bientôt plein de monde, mais ce vaste espace était bien insuffisant pour contenir la multitude immense de ceux qui voulaient jouir d'un spectacle à la fois si nouveau et si attrayant. Aussi, biep que la pluie tombât en abondance , tous les endroits élevés d'où l'on pouvait espérer qu'on apercevrait Taérostat de près ou de loin furent promptemeiït envahis : les hauteurs de Chaillot , les tours de Notre-Dame, les toits des maisons se couvrirent de curieux; les savants se postèrent avec leurs instruments sur les terrasses du Garde -Meuble pour observer la marche de l'expérience.

A midi tout était prêt ; mais , malgré les représentations de Charles , les frères Robert , voulant donner à leur ballon une forme tout à fait sphérique, pour flatter davantage les yeux du public , avaient achevé de le gonfler en y introduisent de l'air atmosphérique. A trois heures, un coup de canon donna le signal ; les amarrqs furent coupées , et le globe monta rapidement. Un cri immense d'admiration parQt de toutes les poitrines , en même temps que retentissait un deuxième coup de canon. En deux minutes le globe alla disparaître dans un nuage , qu'il traversa de bas en haut pour se montrer de nouveau, puis disparaître encore dans une autre nue; il fut ensuite entraîné obliquement par un courant d'air, mais il ne fit pas longue route. Ce qu*avait prévu Charles arriva : le gaz, se dilatant à mesure que la pression d'air diminuait , acquit bientôt une tension qui fit crever l'enveloppe , et le ballon alla tomber à moitié vide près de Gonesse, au milieu d*un groupe de paysans. Ceux-ci en eurent d'abord une frayeur mortelle : ils crurent que la lune ou quelque autre planète s'était détachée de la voûte céleste et allait les écraser. Remarquant toutefois que cette masse était tombée légèrement et n'avait pas les proportions énormes qu'ils lui supposaient, ils s'enhardirent peu à peu ; quand ils virent qu'ils n'avaient affaire qu'à un sac

d'étoffe mince ne contenant rien que du vent, leur épouyante se changea en une rage brutale ; ils mirent en lambeaux le baUon , rattachèrent à la queue d'un cheval et le promenèrent dérîsoirement dans le pays , comme pour se venger de la peur qu'il leur avait causée.

Tel fut le sort pitoyable du premier aérostat à gaz bydrogène. Cette aventure donna au gouvernement la mesure de Vintelligence populaire et de l'accueil qu'elle ferait aux nouvelles découvertes , si l'on ne prévenait chez la masse ignorante des terreurs qui dégénéraient ainsi en une colère aveugle. M. de Sauvigny, lieutenant de police , fit rédiger en conséquence une pancarte qui fut distribuée dans toute la France ; elle était ainsi conçue :

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