AV» AU PEUPLE
iur l'enlèvement des ballons ou globes en l'air.
(c On a fait une découverte dont le gouvernement â jugé
« convenable de donner connaissance, afin de prévenir les
« terreurs qu'elle pourrait occasionner parmi le peuple. En
(c calculant la pesanteur de l'air appelé inflammable avec l'air
« de notre atmosphère, on a trouvé qu'un ballon rempli de cet
(C air inflammable devait s'élever de lui-même dans le ciel
« jusqu'au moment où les deux airs seraient en équilibre , ce
u qui ne peut être qu'à une très grande hauteur. La première
« expérience a été faite à Annonay, en Yivarais , par MM. de
(C Montgolfier, inventeurs ; un globe de toile et de papier de
« cent pieds de circonférence, rempli d'air inflammable ,
« s'éleva de lui-même à une hauteur qu'on n'a pu calculer.
« La même expérience vient d'être renouvelée à Paris, le
(C 27 août, à trois heures du soir, en présence d'un nombre
ce infini de personnes. Un globe de taffetas enduit de gomme
u élastique, de trente -six pieds de tour, s'est élevé du Champ-
u de -Mars jusque dans les nues, où on l'a perdu de vue. On
« se propose de répéter cette expérience avec des globes beau-
« coup plus gros. Chacun de ceux qui découvriront dans l'air
« de pareils globes , qui présentent l'aspect de la lune obscur-
« cie, doit donc être prévenu que , loin d'être un phénomène
te effrayant, ce n*est qu'une machine toujours composée de
(C taffetas ou de toile légère recouverte de papier, qui ne peut
a causer aucun mal, et dont il est ft présumer qu*on fei^ « quelque jour des applications utiles aux besoin? de là « société, (c Lu et approuvé ce 3 septembre 1783.
a Dk SauVI61IT. »
Parmi les personnes qui assistaient à Texpérlence du ft7 août $e trouvait Etienne de Montgolfier, lequel, sur ^invitation de TAcadémie des sciences, s'était rendu à P^ris. Le sucpès ol^tenti par MM. de Saint -Fond , Charles pt Robert avec lin ballon à air inflammable ne le fit point renoncer à l'emploi de la fumée de paille et de laine , soit qu'il le crût réellement préférable , soit qu'il considérât comme un devoir, vis-à-vis de l'Académie et vis-à-vis du public, de pousser jusqu'au bout Fessai de son système. II alla s'installer dans les vastes jardins dépendant de la fabrique Réveillon, pour y construire son aérostat. Au lieu de le faire en forme sphérique, il lui donna celle d'un prisme terminé en haut et en bas par deux pyramides , la seconde renversée et tronquée de manière à offrir un orifice assez large. Sa machine était en toile d'emballage doublée de papier en dedans et en dehors. La hauteur totale était de vingt et un mètres , et son diamètre de treize , proportions telles , qu'une fois gonflée elle devait enlever un poids de siiç. cent vingt -cinq kilogrammes. Elle fut gonflée une preniière fois en neuf minutes, le { i septembre 1783 , et souleva jusqu'à une certaine distance du sol huit hommes qui la retenaient. Le lendemain , on se mit en devoir de faire l'expérience complète en présence des commissaires de l'Académie et plusieurs autres personnages distingués. Les manœuvres commencèrent malgré le mauvais temps : on brûla environ vingt- cinq kilogrammes de paille et cinq kilogrammes de laine sous le ballon, qui acquit une force ascensionnelle capable d'enlever un poids de deux cent cinquante kilogrammes; et on allait le lâcher quand arriva un courrier venant , de la pari du roi , ordonner à M. de Montgolfier d'ajourner son expérience pour qu'elle eût lieu à Versailles le 19 du même mois. Les commissaires et la plupart des assistants firent observer qu'au point où Von en élait, il valait mieux aller jusqu'au bout, sauf à recommencer huit jours plus tard, selon le désir du roi , soit avec le même ballon , soit avec un autre ; mais Montgolfier , craignailt d'oifenser le prince et voulant aussi éviter d'avoir à reconstruire un autre aérostat ,
LA NAViGAtlON AÉRIENNE St
résolut d'ajouf ner : il n'y gagna rien ; car son appareil , qu'il eût peut-être sauvé en le lâchant, fut tellement avarié par la pluie et le vent , qu'il fallut néanmoins recommencer sur de nouveaux frais. Le temps pressait ; toutefois on travailla avec tant d'activité , que le nouveau ballon fut prêt au jour dit. Cette fois il était sphéricpe et fait en tdile de coton peinte en bleu & la détrempe, et orné de dessifts et d'emblèmes en papier doré. On le transporta à Versailles, dans la grande cour du château, où une estrade avait été dressée pour le recevoir. Cette estrade avait été percée à son milieu d'une large ouverture dans laquelle on fit entrer le ballon , de sorte que son hémisphère supérieur figurât un dôme au centre de la plate -forme. Le réchaud, en fil de fer, destiné à recevoir la paille et la laine , reposait sur le sol.
L'expérience eut lieu en présence du roi , de sa famille , de sa cour et d'un grand concours de monde venu tout exprès à Versailles, quelques-uns admis dans l'intérieur des grilles, la plupart stationnant sur les places et sur les avenues adjacentes. A une heure , une première décharge de mousqueterie donna le signal de gonfler le ballon, ce qu'on fit en brûlant sous l'orifice quarante kilogrammes de paille et deux kilogrammes et demi de laine ; une deuxième décharge annonça que tout éieli prêt, et àla troisième les cordes furent coupées. La machine s'éleva, poussée par un vent violent du sud -est qui lui fit une déchirure de plus de deux mètres, et alla s'abatire sur les arbres du bois de Vaucresson, aux regards étonnés de deux gardes -chasse ; un canard, un coq et un mouton qu'on avait enfermés dans une cage d'osier suspendue au-dessous du ballon, sortirent de leur prison sans avoir éprouvé aucun mal , ce qui fit penser que des hommes pourraient, sans trop exposer leur vie, naviguer dans l'atmosphère par le même moyen. Ce fut dans ce but qu'Etienne de Montgolfier se remit à l'œuvre. Il construisit, toujours chez Réveillon, un ballon de dix -neuf mètres de hauteur sur quinze mètres et demi de diamètre, portant autour de son orifice une galerie en osier, recouverte de toile , et destinée à recevoir des voyageurs qui pourraient circuler autour du foyer et l'alimenter ou l'éteindre à leur gré. Le premier qui s'offrit à courir les risques d'une ascension fut un jeune chimiste que son amour pour la science et sa fin malheureuse ont rendu célèbre. Il se nommait Jean -François Pilastre du Rosier. Il était né à Metz en 1756. Admis à l'hdpital de cette Tille comme élève en chirurgie, son extrême sen-
sibilité lui rendit bientôt cette profession odieuse, et il enfra chez un pharmacien, où il acquit les premières notions de chimie. Il fit dans cette science de rapides progrès, et ne tar4a pas à passer du grade infime d'apprenti à celui de manipulateur. Il voulut alors joindre à la connaissance de la chimie celle de la physique et des mathématiques ; et quand il se sentit assez fort, il se rendit à Paris, et ouvrit dans le Marais un cours où il continua de s'instruire en enseignant. Un de ses professeurs, M. Sage, lui fit donner une chaire au collège de Reims ; mais Pilastre y resta peu de temps, et revint À Paris, où des amis influents obtinrent pour lui le poste honorable et avantageux d'intendant des cabinets d'histoire naturelle et de physique de Monsieur (depuis Louis XVIII). Il conçut alors et fit adopter par son illustre patron Tidée de transformer ces cabinets en un musée ouvert aux étudiants , et destiné à leur faciliter l'étude expérimentale des sciences. 11 trouva aussi, en travaillant sur les gaz, un procédé pour combattre les effets des exhalaisons méphitiques , procédé qui lui valut les éloges et les encouragements de Tédilité de Paris.
Aussitôt que Pilastre du Rozier connut la découverte de MM. de Montgolfier, il se prit d'une passion ardente pour la navigation aérienne , qui devint presque sa seule occupation , et qui devait lui coûter la vie. On pense bien qu'il ne perdit rien des expériences faites tant à Paris qu'à Versailles , et ce fut principalement à sa sollicitation qu'Etienne de Montgolfier se disposa à fabriquer un ballon propre à recevoir des voyageurs. Pilastre s'étant engagé formellement et publiquement à y monter le premier.
Ou jugea prudent de procéder graduellement et de retenir d'abord le ballon captif au moyen de cordes qu'on filerait ou qu'on retirerait, suivant qu'on voudrait laisser monter la machine, ou l'obliger à redescendre. Le premier essai eut lieu le mercredi 15 octobre 1783. Pilastre seul se plaça dans la galerie, et on laissa monter la machine aussi haut que le permit la longueur des cordes, c'est-à-dire à environ vingt -sept mètres. L'aéronaute resta en l'air pendant quatre minutes et vingt-cinq secondes, après quoi il redescendit très lentement et remit pied à terre , assurant à ses amis et à la multitude qu'il n'avait éprouvé aucune incommodité. Les essais se répétèrent pendant plusieurs jours en présence des commissaires de l'Académie et d'une afiluence considérable de curieux. Plusieurs personnes s'enhardirent à monter dans la galerie, entre autres M. Giraud
de Vilelte et le marquis d'Arlandes; mais le plus assidu, le plus intrépide et aussi le plus adroit à la manœuvre était toujours Pilastre du Rozier. Un jour qu'on abaissait le ballon après une station de neuf minutes à près de quatre-vingt-dix-sept mètres au-dessus du sol, un coup de vent le porta sur les arbres du jardin de Réveillon. La galerie s'embarrassa dans les branches, et l'on craignait un accident grave; mais Pilastre, avec un sang-froid et une présence d'esprit admirables , jeta une botte de paille sur le foyer, qui se ranima , et le ballon , rendu plus léger, se dégageant de ses entraves , alla reprendre sa position première pour redescendre ensuite sans encombre.
Ces expériences firent voir que Taérostat peut monter ou descendre au gré des aéronautes , selon qu'ils augmentent ou diminuent le feu dans le réchaud. On commença donc à considérer comme possible une ascension en ballon non captif, ou, selon ^'expression consacrée, à ballon perdu, et l'on songea & organiser une expérience décisive. L'afQuence des curieux autour de la maison de Réveillon et dans tout le faubourg Saint- Antoine fit juger avec raison qu'il serait nécessaire de transporter ailleurs le théâtre de cette expérience , afin d'éviter un encombrement des rues de la ville ; le dauphin leva cette difiiculté en offrant son vaste jardin de la Muelte, situé hors des murs de Paris; mais des dangers d'une autre nature apparurent tout à coup aux yeux des commissaires de l'Académie et d'Etienne de Montgolfier lui-même : on redoutait pour les aéronautes , ainsi que pour la population et pour les maisons , la présence en l'air d'un foyer incandescent dont on pourrait bien ne pas rester assez maître.
Ces craintes causèrent un revirement qui faillit empêcher l'entreprise. Le roi, supplié d'intervenir, défendit d'abord formellement qu'aucun de ses sujets s'exposât aux dangers d'une ascension; puis, soliicilé en sens contraire, il voulut que, si des hommes couraient cette chance, ce fussent des criminels condamnés à mort.
A cette nouvelle , Pilastre se récrie indigné , réclamant pour lui un honneur que ne méritent pas de vils scélérats. Il met en campagne tout ce qu'il peut rallier de personnages influents, entre autres la duchesse de Polignac; il obtient du marquis d'Arlandes le témoignage qu'il n'y a aucun danger et la promesse de faire partie de l'expédition, remue ciel et terre, tant et si bien que le roi finit par céder et accorder rautprisation.
L'expérience, d'abord fixée au 20 novembre, fut remise au surlendemain à cause du mauvais temps.
Le 22 donc, à midi, tout étant prêt,. Pilastre du Rozîer et le marquis d'Arlandes se placèrent dans ]a galerie, Tun d'un côté, l'autre du côlé opposé pour maintenir la macbine en équilibre; mais on voulut quelque temps la retenir avec les cordes; le vent l'agita alors violemment, le ramena contre terre et l'endommagea beaucoup; elle faillit même brûler entièrement , et il fallut près d^ deux heures pour la réparer.
L'aérostat ne quitta donc la terre qu'à une heure cinquante minutes. Soii poids total, avec les deux voyageurs et le combustible dont ils avaient fait provision, était de huit cents à huit cent cinquante kilogrammes. 11 fut néanmoins enlevé à une grande hauteur, et en peu d'instants le public, plein d'admiration, perdit de vue les aéronautes, qui le saluaient du geste. On vit seulement l'aérostat suivre l'impulsion du vent , i'emonter d'abord le fleuve, puis glisser dans la direction du sud-est. Comme il restait à une grande élévation, on put, de presque tous les points de Paris, suivre des yeux sa marche depuis son départ de la Muette jusqu'à sa descente sur la Butte* aux-Cailles , non loin des barrières d'Enfer et de Fontainebleau ; mais nos lecteurs préféreront sans doute au témoignage des spectateurs le récit détaillé du voyage écrit par l'un des deux aéronautes, le marquis d'Arlandes, à M. Faujas de Saint-Fond.
Le voici textuellement :
« Nous sommes partis du jardin de la Muette à une heure cinquante minutes. La situation de la machine était telle, que M. Pilastre du Rozier était à l'ouest, et moi à l'est; Taire du vent était à peu près nord-ouest. La machine, dit le public, s'est élevée avec majesté; mais il me semble que peu de personnes se sont aperçues qu'au moment oh elle a dépassa les charmilles, elle a fait un demi -tour sur elle-même; par ce changement , M. Pilastre s'est trouvé en avant de notre direction , et moi , par conséquent , en arrière.
« Je crois qu'il est à remarquer que de ce moment jusqu'à celui oîi nous sommes arrivés, nous avons conservé la même position par rapport à la ligne que nous avons parcourue. J'étais surpris du silence et du peu de mouvement que notre départ avait occasionné parmi les spectateurs; je crus qu'étonnés et peut-être effrayés de ce nouveau spectacle, ils avaient besoin d'être rassurés. Je saluai du bras avec peu de succès ; mais ayant tiré mon mouchoir, je l'agitai, et je m'aperçus alors d*ua grand
LA NAVIGATION AÉtlÎENNB 35
mouvement dans le jardin de la Muette. Il m'a semble que les spectateurs qui étaient épars dans cette enceinte se réunissaient en une seule masse, et que, par un (nouvement inyolon taire , elle se portait , pour nous suivre , vers le mur, qu'elle semblait regarder comme le seul obstacle qui nous séparait. C'est dans ce moment que M. Pilastre me dit :
c< — Vous ne faites rien , et nous ne montons guère.
« — Pardon, » lui dis- je.
u le remis une botte de paille , je remuai un peu le feu , et je me retournai bien vite; mais je ne pas retrouver la Muette. Etonné t je jette un regard sur le cours de la rivière , je la suis de l'œil, enfin j'aperçois le confluent de TOise. Voilà donc Conflans; et, nommant les autres principaux coudes de la rivière par le nom des lieux les plus voisins, je dis : Poissy, Saint- Germain , Saint-Denis, Sèvres; donc je suis encore à Passy ou & Ghaillot; en effet, je regardai par l'intérieur de la machine, et j'aperçus sous moi la Visitation de Chaillot. M. Pilastre me dit à ce moment :
i< — Voici la rivière , et nous baissons.
w — Eh bien, mon cher ami, du feu. »
« Et nous travaillâmes. Mais au lieu de traverser la rivière, comme semblait l'indiquer notre direction, qui nous portait sur les Invalides, nous longeâmes l'île des Cygnes, nous rentrâmes sur le principal lit de la rivière, et nous la remontâmes jusques au-dessus de la barrière de la Conférence. Je dis à mon braye compagnon :
« — Voilà une rivière quf est bien difficile à traverser.
«—Je le crois bien, me répondit -il, vous ne faites rien.
« — C'est que je ne suis pas si fort que vous , et que nous sommes bien. » i
« Je remuai le réchaud , je saisis avec ma fourche une botte de paille, qui, sans doute trop serrée, prenait difficilement; je la levai, je la secouai au milieu de la flamme. L'instant d'après je me sentis enlever comme par- dessous les aisselles, et je dis à mon cher compagnon :
« — Pour cette fois , nous montons.
« — Oui , nous montons , » me répondit-il , sorti de l'intérieur, sans doute pour faire quelques observations.
« Dans cet instant, j'entendis vers le haut de la machine un bruit qui me fit craindre qu'elle n'eût crevé. Je regardai , et jfi HA vil rieni Commo j'avais les yeux fixés au haut de la
machine, j'éprouvai une secousse, et c'était alors la seule que j'eusse ressentie.
« La direction du mouvement était de haut en has. Je dis alors :
« — Que faites-vous? Est-ce que vous dansez?
« — Je ne bouge pas.
« — Tant mieux, dis -je : c'est enfin un nouveau courant qui , j'espère , nous sortira de la rivière. »
« En effet, je me tournai pour voir où nous étions, et je me trouvai entre l'École militaire et les Invalides, que nous avions déjà dépassés d'environ quatre cents toises. M. Pilastre me dit en même temps :
« — Nous sommes en plaine.
i< — Oui, lui dis-je, nous cheminons.
u -— Travaillons, me dit -il, travaillons, n
<( J'entendis un nouveau bruit dans la machine, que je. crus produit par la rupture d'une corde. Ce nouvel avertissement me fit examiner avec attention l'intérieur de notre habitation. Je vis que la partie qui était tournée vers le sud était remplie de trous ronds, dont plusieurs étaient considérables. Je dis alors :
« — n faut descendre.
« — Pourquoi?
« — Regardez, » dis-je.
« En même temps je pris mon éponge, j'éteignis aisément le peu de feu qui minait quelques-uns des trous que je pus atteindre; mais m'ëtant aperçu qu'en appuyant pour voir si le bas de la toile tenait bien au cercle qui l'entourait, elle se détachait très facilement, je répétai à mon compagnon :
« — n faut descendre. »
« n regarda sous lui et me dit :
« — Nous sommes sur Paris.
« — N'importe, lui dis-je. Mais voyons, n'y a- 1- il aucun danger pour vous? Êtes -vous bien tenu?
« — Oui. »
« J'examinai de mon côté, et j'aperçus qu'il n'y avait rien à craindre. Je fis plus , je frappai de mon éponge les cordes principales qui étaient à ma portée; toutes résistèrent; il n'y eut que deux ficelles qui partirent. Je dis alors :
« — Nous pouvons traverser Paris. »
u Pendant cette opération nous nous étions sensiblement approchés des toits; nous faisons du feu, et nous nous relevons
avec la plus ^nde focilité. Je regarde sous moi , et je découvre parfaitement les Missions-Étiangères. 1] me semblait que nous nous dirigiom vers les tours de Saint-Sulpice , que je pouvais apercevoir paj l'étendue du diamètre de notre ouverture. En
nous relevant un courant d air nous fit q oltcr celte dirrction pour nous porter vers le sud Je vu sur ma gauche une i-spi,ce de bois que je crus être le Luxembourg Nous tra\cr9ilnies io boulevard. Je m écriai .
" — Pour le coup , pied h terre ! »
Il Nous cessons leTeu. L'intrépide Pilastre , qui ne perd point
la tète et qui était en avant de notre direction , jugeant que nous donniong dans les moulins qui sont entre le Petit-Gentilly et le boulevard , m'avertit : je jette une botte de paille en la secouant pour l'enflammer plus vivement; nous nous relevons, et un nouveau courant nous porte un peu sur la gauche. Le brave du flo^ic): Vfie crie encore :
(( — Gare les moulins ! >>
f< Mais mon coup d'œil , fixé par le diamètre de notre ouverture , me faisant juger plus sûrement de notre direction , je yis quj3 nous ne pouvions pas les rencontrer, et je lui dis :
« — Arrivons. »>
« L'instant d'après, je m'aperçus (jlie je passais sur l'eau. Je crus que c'était encore la rivière; mais, arrivé à terre, j'ai reconnu que c'était l'étang qui faisait aller les machines de la manufacture de toiles peintes de MM. Brenier et C^".
a Ifouç mws sommes posés sur la Butte -aux -Cailles, entre le Moulin- des -Merveilles et le Moulin -Vieux, environ à cinquante toises l'un de l'autre. Au moment où nous étions près de terre, je me soulevai sur la galerie en appuyant mes deux maint. Je sentis le haut de la machine passer faiblement sur ma tête , je la repoussai et sautai hors de la galerie. En me retournapi vers la machine, je crus la trouver pleine; mais quel fut mon étonnement ! elle était parfaitement vide et totalement aplatie. Je ne vois point M. Pilastre, je cours de son côté pour l'aider à se débarrasser de l'amas de toile qui le couvrait; mais avant d'avoir tourné la machine je l'aperçois sortant de dessous en chemise , attendu qu'avant de descendre il avait quitté sa redingote et l'avait mise dans son panier.
« Nous étions seuls et pas assez forts pour renverser le galerie et retirer la paille qui était enflammée. Il s'agissait d'empêcher qu'elle ne mit le feu à la machine. Nous crûmes alors que le seul moyen d'éviter cet inconvénient était de déchirer la toile. M. Pilastre prit un côté, moi l'autre, et, en tirant violemment, nous jiécouvrîmes le foyer. Du moment qu'elle fut délivrée de la toile qui empêchait la communication de l'air, la paille s'enflamma avec force. En secouant un des paniers, nous jetons le feu sur celui qui avait transporté mon compagnon ; la paille qui y restait prend feu; le peuple accourt, se saisit de la redingote de M. Pilastre et se la partage. La garde survient; avec son aide , en dix minutes notre machine fut en sûreté , et une heure après elle était chez M. Réveillon } où M, de Montgolfier l'avait fait ponitruire. »
Les aéronautes n'araient éprouvé aucun mal; beaucoup de gens de qualité arrivèrent , les uns à cheval , les autres en voiture , sur le lieu où ils étaient descendus , entre autres le duc de Chartres et le comte de Laval ; la duchesse de Polignac avait aussi envoyé des courriers pour sMnformer du sort des audacieux voyageurs. On voulait ramener à la Muette Pilastre et le marquis d'Arlandes; mais le premier, n'ayant d'autre vêtement qu'une mauvaise redingote d'emprunt, persista à se retirer dans rhabitation la plus proche ; le marquis partit avec le regret de laisser là son brave compagnon ^ et revint à la Muette, ou sa renirëe fut, comme on peut rimaginer, un véritable triomphe.
Les ballons à feu et les ballons à air inflammable, r- Services rendus par Charles' à raérostation. — Biographie de ce pliysicien. — Voyage aérien exécuté au moyen d'un ballon à hydrogène par Robert et Charles. — Relation de ce dernier.
La courageuse initiative prise par Pilastre du Rozier et par le marquis d'Arlandes eut des conséquences importantes. Elle démontra péremptoirement la possibilité de la navigation aérienne , mit à Tordre du jour Fétu de pratique de cet art , signala les principales défectuosités qu'il apportait en naissant , et indiqua dans quel sens on devait diriger les recherches ayant pour but de le perfectionner^
Déjà| dans le monde éclairé, Ton était revenu de Terreur qui avait fait croire à Texistence d'un gaz particulier résultant delà combustion du mélange de paille et de laine, et les frères Montgolfies n'avaient pas été les dernière à reconnaître dans la dilatation de Tair par la chaleur la seule cause de Tascension de leurs machines , qui reçurent dès lors le nom de ballons à feu ou montgolfières. Or l'emploi de ces b liions présentait de graves Dconvénients.
En premier lieu, on ne pouvait contester la valeur des objections soulevées au moment de Texpérience du 21 novembre, et relatives aif peu de sécurité qu'offraient la construction de eei machinei et l^ur mode d'asoeuMoQ» 11 y ^vait» ^a effet ,
danger, d'une part pour les aéronautes emprisonnés dans une galerie d'osier chargée de paille et voisine d'un foyer incandescent dont la flamme s'engouffrait dans un vaisseau de toile et de papier ; d'autre part pour les maisons , les personnes , etc., situées au-dessous 4u parcours de la machine ignifère, et sur lesquelles un accident pouvait en faire tomber des débris enflammés.
En second lieu, ce système était condamné par sa nature même à une impuissance à peu près absolue sous le rapport des progrès qu'on voulait réaliser; car la faible différence de gravité spécifique entre l'air ordinaire et l'air dilaté ne permettait de s'élever qu'à une médiocre hauteur, et la provision de combustible qu'on pouvait emporter, assez considérable pour appesantir encore l'aérostat , l'était trop peu pour fournir aux besoins d'une longue course.
En troisième lieu , quelque soin que l'on prit de la garantir, l'enveloppe était promptement crevassée et mise hors de service par le feu, et enfin les voyageurs, obligés de s'occuper constamment h activer ou à ralentir la combustion , à pourvoir à la conservation de la machine et à en surveiller la marche , n'avaient le loisir de se livrer à aucune observation physique ou météorologique tant soit peu suivie , et leur voyage n'était , après tout, qu'un tour de force stérile et dangereux.
€46 s diverses considérations frappèrent vivement l'esprit de rhabile physicien que nous avons vu déjà créer en quelque sorte de toutes pièces , avec une merveilleuse promptitude et en dépit d'énormes difficultés , le ballon à air inflammable enlevé au Gbamp-de-Mars le 27 août 1783. Charles avait, du premier coup d'oeil, reconnu dans l'hydrogène le seul gaz propre à gonfler les ballons , et du premier bond il avait franchi les obstacles où s'étaient arrêtés les frères MontgolÛer. Il lui était en outre réservé non seulement de faire prévaloir son système sur celui des deux savants industriels d'Annonay , mais encore de résoudre seul en quelques jours, par des moyens dont la simplicité porte le sceau du génie , les parties essentielles du problème de l'aérostation. C'est ainsi qu'il subsitua à l'air dilaté l'atr inflammable, à l'enveloppe en toile et en papier celle en taffetas enduit d'un vernis au caoutchouc; qu'il imagina la nacelle où se placent commodément les voyageurs, le filet qui la supporte et qui en même temps maintient et renforce les parois du globe , le lest qu'on jette à volonté pour alléger et faire monter la machine, et la soupape, qui, donnant issue
Ik
au gaz, empêche qu'il ne crève le vaisseau dans les conches trop peu denses de Tair, et permet* qu'on règle la descente de Taérostat ; c'est ainsi qu'il eut l'idée de recourir au baromètre pour déduire à chaque instant, des oscillations du mercure , la position qu'on occupe dans l'atmosphère.
On n*a depuis soixante -dix ans rien changé et presque rien ajouté aux dispositions imagioées par Charles, et les ballons que de nos jours on donne si fréquemment en spectacle au public ne sont que la copie , indéfiniment reproduite avec d'insensibles modifications , de celui que ce physicien fît construire au mois de décembre 1783. Charles fut donc au moins autant que MM. de Montgolfier le père de Taérostation ; car, si ces deux frères furent, malgré leurs erreurs, assez bien servis du hasard pour arriver les premiers à un résultat pratique , tous les perfectionnements rationnels et vraiment scientifiques introduits ensuite dans la construction et la manœuvre des ballons furent exclusivement l'œuvre de Charles. Et comme on aime d'ordinaire à ne pas ignorer tout à fait la vie de ceux dont le nom est attaché à quelque œuvre importante , nous pensons que nos lecteurs ne nous sauront pas mauvais gré de consacrer ici à l'émule des frères Montgolfier une courte notice biographique.
Charles (Jacques-Alexandre- César) uaquit à Beaugency, le 12 novembre 1746. Il montra de bonne heure une singulière aptitude à tous les exercices de l'esprit , et dans la culture des arts libéraux aussi bien que dans celle des sciences physiques et mathématiques, il fit preuve d'intelligence et de talent. Il ne parait pas toutefois que ses parents aient songé à encourager chez lui d'aussi heureuses dispositions; car, après des études aussi incomplètes , on le fit entrer dans un bureau. Il y resta peu de temps , non qu'il ne s'acquittât avec zèle de ses fonctions ; mais le mauvais état des finances du royaume ayant rendu des économies nécessaires , on crut devoir supprimer un certain nombre d'emplois, et, comme il arrive d'ordinaire, les employés subalternes furent moins épargnés que les grands. Charles se trouvait dans la première catégorie ; il fut congédié. Il avait précédemment consacré une partie de son traitement à satisfaire son goût pour l'étude de l'enseignement des sciences en se montant un petit cabinet de physique où il exécutait des expériences en présence de quelques amis. Lorsque son emploi lui fut ôté, il songea à se faire un moyen d'existence de ce qui, la veille , n'était pour lui qu'une simple récréation , et trans-
forma ses séances gratuites en un cours où Ton n'assistait que moyennant une certaine rétribution. Il se fit, en un mot, professeur de physique expérimentale , et comme à un extérieur à la fois agréable et imposant, à une physionomie expressive , à un organe sonore , à une élocution dont la vivacité pittoresque faisait oublier l'incorrection , il joignait un art et une adresse incomparable dans le choix de ses expériences et dans la reproduction des phénomènes naturels, il eut bientôt à se louer du parli qu'il avait pris. Les circonstances lui vinrent d'ailleurs eu aide : les découvertes du célèbre Franklin sur réleclricitë étalent alors Tobjet d'un enthousiasme non moins grand que celui dont on salua ensuite l'apparition des aérostats, et le public se portait avec empressement aux leçons d'un professeur qui, plus que tout autre, savait frapper les yeux et l'esprit par ï'à-propos, et, si nous pouvons ainsi dire, par la magnificence de son enseignement. S'agissait-il du microscope, Charles produisait des grossissement énormes; de la chaleur réfléchie , il incendiait des objets à des distances prodigieuses; et lot^qu'il eut à exposer des phénomènes électriques, il y procéda en foudroyant des animaux et en allant, au moyen d'un cerf -volant, soutirer aux nuages orageux leur redoutable fluide.
En peu de temps sa renommée fut européenne; son cours devint le rendez -vous de la société la plus élégante en même temps que des personnes les plus distinguées parleur savoir; et Charles eut l'honneur de compter parmi ses auditeurs Franklin ui-même, qui, charmé de la manière dont ses travaux étaient expliqués et reproduits, combla d'éloges l'éminent professeur, (( auquel, disait- il, la nature semblait obéir. » Un des effets de cette réputation fut d'attirer sur notre héros l'attention du gouvernement, qui offrit de lui rendre sa charge. Charles ne l'accepta qu'à condition de pouvoir la céder, comme cela se pratiquait alors ; il en consacra le prix à l'acquisition de nouveaux instruments et à l'agrandissement de son cabinet. Nous avons parlé et nous parlerons encore des semces qu'il rendit à l'art aérostatique.
Il mérita par ses services que Louis XVI lui accordât une pension et invitât l'Académie des sciences à joindre son nom & celui des frères Montgolfier sur la médaille frappée pour perpétuer le souvenir de leur découverte. En 1785, il fut nommé membre de l'Académie et autorisé à transporter au Louvre son cabinet de physique et son domicile. Ce fut là qu'il reçut un jour la visite de Marat. Celui-ci était alors médecin, et préludait
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à son rdie futur d'ënergutnène rërolutionnaire en essayant de bouleverser la science. Ne pouvant faire partager à Charles ses opinions , il s'échauifa au point de se laisser aller à une colère aveugle , et se précipila l'épée à la main sur le physicien , qui , ayant sur lui Tavantage de la vigueur et du sang -froid, n*eut pas de peine à le désarmer. On emporta Marat privé de Tusage de ses sens, tant le sang avait afflué à son cerveau malade. Malgré celte aventure , Charles ne fut point inquiété pendant la Terreur, et reprit paisiblement ses leçons aussitôt que le calme commença de se rétablir. En i795, il fut désigné l'un des premiers pour faire partie de Tlnstitut , et cette compagnie fit de lui son bibliothécaire. Un peut plus tard , il se vit confier la chaire de physique au Conservatoire des arts et métiers; et le gouvernement fit racqnisition de son cabinet, dont la Jouissance lui fut néanmoins laissée tant qu'il vécut. Charles mourut de la pierre, le 7 avril 1623. On lui doit Tinvention du mégascope ; ses œuvres écrites se bornent à quelques mémoires compris dans le recueil de l'Académie des sciences, et à un certain nombre d'articles publiés dans VEncycîopédie méthodique.
Quelques jours s'étaient à peine écoulés depuis l'ascension de Pilastre et du marquis d'Arlandes , lor.«que les journaux annoncèrent « qu'une souscription était ouverte pour la construction « et Tappareillement d'un globe de soie devant porter deux « voyageurs, lesquels s'élèveraient à ballon perdu et ten- M teraient en l'air des observations et des expériences de « physique ». Le public se rendit à cet appel avec empressement, et dès le 2 novembre on put voir le bdlon gonflé d'air suspendu à l'entrée de la grande allée des Tuileries. Son diamètre était de neuf mètres; il était à bandes alternativement rouges et jaunes , enveloppé de son filet , auquel était suspendu un char bleu et or. On disposa dans le bassin situé en face du pavillon central un appareil à hydrogène composé de vingtcinq tonneaux munis de tubes qui conduisaient le gaz dans une vaste cuve pleine d'eau, destinée à le refroidir et à le débarrasser des gaz étrangers qu'il entraînait avec lui ; de cette cuve l'hydrogène passait, par un tuyau plus large, dans l'intérler du ballon. Il fallut quatre jours pour remplir l'aérostat, et encore eut-on à craindre un moment de voir tout l'appareil détruit. Un des tonneaux sauta pendant la nuit , et si l'on n'eût fermé aussitôt le robinet de communication , l'explosion se fût sans doute propagée; mais cette précaution empêcha que le
dommage ne fût sérieux. On continua donc Topération, qui se trouva terminée au jour dit, i«' décembre 1783.
A mid} , tout était prêt. Les corps savants et les hauts souscripteurs ^ occupaient les places réservées autour du bassin. Le reste du jardin était rempli par la plèbe de ceux dont la mise n'avait été que de trpis livres. Quant aux curieux non payants, ils se pressaient aux alentours sur les quais, sur le Pont- Royal, sur la place Louis XV , aux fenêtres, et jusque sur les toits des maisons. On attendait impatiemment; tout à coup le bruit se répand que le roi s* oppose à ce que l'ascension ait lieu, au moins avec des voyageurs. Déjà à ce moment les partisans des ballons à feu et ceux des ballons à air inflammable formaient deux camps opposés et jaloux de se nuire. A cette nouvelle, les premiers triomphent, et quelques-uns ne craignent pas de dire que MM. Charles et Robert ont eux-mêmes sollicité cette prohibilion , pour se dispenser de tenir envers le public une parole donnée témérairement. Charles , indigné , se rend aussitôt chez le baron de Breteuil , alors ministre , et proteste énergiquement contre une défense qui , sous prétexte de protéger sa vie et celle de son compagnon, les déshonore tous deux ; il menace même de se brûler la cervelle , si la décision du roi n'était rapportée. Les instants étaient précieux; le retard se prolongeant, le public allait se retirer, et les aéronautes demeuraient convaincus de lâcheté et de mensonge ; il fallait prendre un parti sur l'heure. Le baron de Breteuil s'arrêta à celui que conseillait la justice : n'ayant pas le temps d'instruire et de consulter le roi , il prit sur lui de lever la défense.
A une heure et demie le canon se fit entendre. Les deux voyageurs étaient à leur poste, et leur navire aérien chargé du lest et des ustensiles nécessaires. Charles, tenant, pour ainsi dire en laisse un petit globe de soie verte de deux mètres seulement de diamètre , destiné à Indiquer Faire du vent , s'approcha de M'^^^ Etienne de Montgolfier, placée auprès de son mari dans l'enceinte réservée; il le remit gracieusement entre ses mains; puis offrant un couteau à Etienne, il le pria de couper la corde en ajoutant : « C'est à vous, Monsieur, qu'il appartient de nous ouvrir la route des cieux. » C'était répondre par un acte de haute courtoisie aux imputations calomnieuses de ses adversaires. Le public, comprenant le bon goût de celte allusion, éclata en applaudissements. Le globe
1 A quatre louis par tête.
précurseur partit dans la direction du nord- est. Alors les deux voyageurs montèrent dans leur nacelle, et l'aérostat, délivré de ses liens , s'éleva majestueusement , au milieu des démonstrations de l'enthousiasme le plus vif et des acclamations de trois cent mille spectateurs. Ce voyage ayant une grande importance historique, puisque ce fut le premier qu'on ait tenté par le moyen d'un ballon à gaz hydrogène , et présentant d'ailleurs, à cause du succès avec lequel il fut exécuté, un intérêt particulier, nous croyons devoir, pour en donner à nos lecteurs une idée complète , reproduire ici les principaux passages du récit que Charles lui-même nous a laissé de cette mémorable expérience. x
« ... Le globe, échappé des mains de M. de MontgolGer, dit -il, s'élança dans les airs et sembla y porter le témoignage de notre réunion ; les acclamations l'y suivaient. Pendant ce temps nous préparions à la hâte notre fuite : les circonstances orageuses qui nous pressaient nous empêchèrent de mettre à nos dispositions toute la précision que nous nous étions proposée la veille. Il nous tardait de n'être plus à terre. Le globe et le char en équihbre touchaient encore au sol qui nous portait; il était une heure trois quarts. Nous jetons dix -neuf livres de lest , et nous nous élevons au milieu du silence concentré par l'émotion et la surprise de l'un et l'autre parti.
u Jamais rien n'égalera ce moment d'hiiarité qui s'empara de mon existence lorsque je sentis que je fuyais la terre; ce n'était pas du plaisir^ c'était du bonheur. Échappé aux tourments affreux de la persécution et de la calomnie , je sentis que je répondais à tout en m'élevant au-dessus de tout.
« Au sentiment moral succéda bientôt une sensation plus vive encore , l'admiration du majestueux spectacle qui s'offrait à nous. De quelque côté que nous abaissions nos regards, tout était fête ; au-dessus de nous , un ciel sans nuage ; dans le lointain, l'aspect le plus délicieux.
« — mon ami, disais-je à M. Robert, quel est notre bonheur ! J'ignore dans quelle disposition nous laissons la terre ; mais comme le ciel est pour nousl Quelle scène ravissante! Que ne puis -je tenir ici le dernier de nos détracteurs , et lui dire : a Regarde , malheureux , tout ce qu'on perd à arrêter le « progrès des sciences ! p
« Tandis que nous nous élevions progressivement par un mouvement accéléré, nous nous mimes à agiter en l'air nos banderoles en signe d'allégresse et afin de rendre la sécurité
à ceux qui prenaient intérêt à noire sort; pendant ce temps j'observais toujours le baromètre. M. Robert faisait l'inventaire (^enos richesses; nos amis avaient lesté notre char comme pour un voyage de long cours : vins de Champagne, etc., couvertures et fourrures , etc.
« — Bon , lui dis-je , voilà de quoi jeter par la fenêtre. »
« Alors le baromètre descendit à environ vingt -six pouces. Nous avions cessé de monter, c'est-à-dire que nous étions élevés à environ trois cents toises. C'était la hauteur à laquelle j'avais promis de nous contenir; et, en eiïet , depuis ce moment jusqu'à celui où nous avons disparu.aux yeux des observateurs en station, nous avons toujours cemposé notre marche horizoïltaie entre vingt -six pouces de mercure et vingt- six pouces huit lignes; ce qui s'est trouvé d'accord avec les observations de Paris.
c< Nous avions soin de perdre du lest à mesure que nous descendions par la perte insensible de l'air Inflammable, et nous nous élevions insensiblement à la même hauteur. Si les circonstances nous avaient permis de mettre plus de précision à ce lest , notre marche eût été presque absolument horizontale et à volonté.
« Arrivés à la hauteur de Monceaux , que nous laissions un peu à gauche , nous restâmes un instant station naires. Notre char se retourna, et enfin nous filâmes au gré du vent. Bientôt nous passons la Seine entre Saint-Ouen et Asnières , et telle fut à peu près notre marche aérographique : laissant Colombe sur la gauche, passant presque au-dessus dû Gennevilliers, nous avons traversé une seconde fois la rivière; et, laissant Argenteuil sur la gauche , nous avons passé à SaunaiSi Franconville , Eaux-Bonnes, Saint -Leu- Ta verny, Villiers et risle-Adam, et enfin Nelles, où nous sommes descendus. Tels sont à peu près les endroits sur lesquels nous avons dû passer presque perpendiculairement. Ce trajet fait environ neuf lieues de Paris , et nous l'avons parcouru en deux heures , quoiqu'il n'y eût dans lair presque pas d'agitation sensible.
« Durant tout le cours de ce délicieux voyage, il ne nous est pas venu en pensée d'avoir la plus légère inquiétude sur notre sort et sur celui de notre machine. Le globe n'a souffert d'autre altération que les modifications successives de dilatation et de compression dont nous profitâmes pour mohter et descendre à volonté d'une quantité quelconque. Le thermomètre a été pendant plus d'une heure entre six et sept degrés
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au-dessus de zéro , ce qui vient de ce que rintérieur de notre char était réchauffé par les rayons du soleil.
u Sa chaleur sq fit bientôt sentir à notre globe , et contribuai par la dilatation de l'air inflammable intérieur, à nous tenir à la même hauteur sans être obligés de perdre de notre lest; mais nous faisions une perte plus précieuse : l'air inflammable , dilaté par la chaleur solaire , s'échappait par l'appendice du globe que nous tenions à la main , et que nous lâchions suivant les circonstances, pour donner issue au gaz trop dilaté.
u C'est par ce moyen simple que nous avons évité ces expansions et ces explosions que les personnes peu instruites redoutaient pour nous. L'air inflammable ne pouvait pas briser sa prison , puisque la porte lui en était toujours ouverte , et l'air atmosphérique ne pouvait entrer dans le globe, puisque sa pression même faisait de l'appendice une véritable soupape qui s'opposait à sa rentrée.
« Au bout de cinquante-six minutes de marche , nous entendîmes le coup de canon qui était le signal de notre disparition aux yeux des observateurs de Paris. Nous nous réjouîmes de leur avoir échappé. N'étant plus obligés de composer strictement notre course horizontale, ainsi que nous avions fait jusqu'alors , nous nous sommes abandonnés plus entièrement aux spectacles variés que nous présentait l'immensité des campagnes au-dessous de nous; dès ce moment nous n'avons plus cessé de converser avec leurs habitants, que nous voyions accourir vers nous de toutes parts ; nous entendions leurs cris d'allégresse , leurs vœux , leurs sollicitudes , en un mot , Talarme de l'admiration.
« Nous criions : « Vive le roi I » et toutes les campagnes répondaient à nos cris. Nous entendions très distinctement : « Mes bons amis, n'avez-vous point peur? — N'êtes-vous point malades? — Dieu! que c'est beaul — Nous prions Dieu qu'il vous conserve. — Adieu, mes amis! » J'étais touché jusqu'aux larmes de cet intérêt tendre et vrai qu'inspirait un spectacle aussi nouveau... Enfin nous arrivâmes près des plaines de Nesle,
« Il était trois heures et demie passées; j'avais le dessein de faire un second voyage et de profiter de nos avantages ainsi que du jour. Je proposai à M. Robert de descendre. Nous voyions de loin des groupes de paysans qui se précipitaient au-devant de nous à travers les champs. « Laissons-nous aller, » lui dis-je. Alors nous descendîmes dans une vaste prairie. Des
arbustes y quelques arbres bordaient son enceinte. Notre char s'avançait majestueusement sur un plan incliné très prolongé. Arrivé près de ces arbres, je craignis que leurs branches ne vinssent heurter le char. Je jetai deux livres de lest , et le char s'éleva par-dessus en bondissant à peu près comme un coursier qui franchit une haie. Nous parcourûmes plus de vingt toises à un à deui pieds de terre : nous avions Tair de voyager en traîneau. Les paysans couraient après nous sans pouvoir nous atteindre, comme des enfants qui poursuivent des papillons dans une prairie.
« Enfin nous prenons terre. On nous environne. Rien n'égale la naïveté rustique et tendre , Teffusion de l'admiration et de l'allégresse de tous ces villageois.
u Je demandai sur-le-champ les curés, les syndics : ils accoururent de tous côtés ; il était fête sur le lieu. Je dressai aussitôt un court procès- verbal , qu'ils signèrent. Arrive un groupe de cavaliers au grand galop : c'étaient W le duc de Ghai'tres, M. le duc de Fitz-James et M. Farrer, gentilhomme anglais, qui nous suivaient depuis Paris. Par un hasard très singulier, nous étions descendus auprès *de la maison de chasse ie ce dernier. Il saute de dessus son cheval , sélance sur notre char, et dit en m'embrassant : u Monsieur Charles, moi premier! »
u Nous fûmes comblés des caresses du prince, qui nous embrassa tous deux dans notre char, et eut la bonté de signer notre procès- verbal ; M. le duc de Fitz-James en fit autant; M. Farrer le signa trois fois de suite. On a omis sa signature dans le journal, parce qu'on n'a pu la lire; il était si agité de plaisir, qu'il ne pouvait écrire. De plus de cent cavaliers qui couraient après nous depuis Paris et que nous apercevions à peine du haut de notre char, c'étaient les, seuls qui eussent pu nous joindre. Les autres avaient crevé leurs chevaux ou y avaient renoncé.
« Je racontai brièvement à W^ le duc de Chartres quelques circonstances de noire voyage. « Ce n'est pas tout. Monseigneur, ajoutai-je en souriant, je m'en vais repartir.
« — Comment, repartir?
« — Monseigneur, vous allez voir. Il y a mieux : quand voulez-vous que je redescende ?
« — Dans une demi-heure.
« — Eh bieni soit, Monseigneur; dans une demi-heure je suis à vous. »
u M. Robert descendit du char, ainsi que nous étions conve-
nus en voyageant. Trente paysans serrés autour et appuyës dessus et le corps presque ploogé dedans, Tempêchaient de s'envoler. Je demandai de la terre pour me faire un lest; il ne m'en restait plus que trois à quatre livres. On va chercher une bôche qui n'arrive point. Je demande des pierres, il n'y en avait pas dans la prairie. Je voyais le temps s'écouler, le Boleil se coucher. Je calculai rapidement la hauteur possible où pouvait m'élever la légèreté spécifique de cent trente livres que je venais d'acquérir par la descente de M. Robert, et je dis à M^"* le duc de Chartres : « Monseigneur, je pars. » Je dis aux paysans: «Mes amis, retirez>vous tous en même temps des bords du char au premier signal que je vais faire, et je vais m'enlever. »
« Je frappe de la main , ils se retirent ; je m'élançai comme Toiseau; en dix minutes j'étais à plus de quinze cents toises; je n'apercevais plus les objets terrestres , je ne voyais plus que les grandes masses de la nature...
« Je m'attendais à ce qui allait arriver. Le globe, qui était assez flasque à mon départ, s'enfla insensiblement. Bientôt l'air inflammable s'échappa à grands flots par l'appendice. Alors je tirai de temps en temps la soupape pour lui donner à la fois deux issues , et je continuai à monter en perdant de Tair. Il sortait en sifflant et devenait visible, ainsi qu'une vapeur chaude qui passe dans une atmosphère beaucoup plus froide.
« La raison de ce phénomène est simple. A terre le thermomètre était à 1^ au-dessus de glace; au bout de dix miimtes d'ascension j'avais 5° au-dessous. On sent que l'air inflammable n'avait pas eu le temps de se mettre en équilibre de température; son équilibre élastique étant beaucoup plus prompt que celui de la chaleur, il en devait sortir une plus, grande quantité que celle que la dilatation extérieure de Tair pouvait diminuer par sa moindre pression.
« Quant à moi, exposé à Tair libre, je passai en dix minutes de la température du printemps à celle de l'hiver. Le froid était vif et sec, mais point insupportable. J'interrogeai alors paisiblement toutes mes sensations , je m'écoutais vivre, pour ainsi dire, et je puis assurer que dans le premier moment je n'éprouvai rien de désagréable dans ce passage subit de dilatation et de température...
« ... A mon départ de la prairie, le soleil était couché pour les habitants des vallons ; bientôt il se leva pour moi seul , et
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vint encore une fois dorer de ses rayons le globe et le char. J'étais le seul corps éclairé dans Thôriion, et Je voyais tout le reste plongé dans l'ombre. Bientôt le soleil disparût laimême , et j'eus le plaisir de le voir se coucher deux fbîs dàhs le même jour.
« J'eus plusieurs déviations très sensibles. Je sentis avec surprise rcffct du vent , et je vis pointer les banderoles de tnoii pavillon ; nous n'avions pu obsertdt de t>hénomëne dans hotre premier voyage...
« Au milieu du ravissement inexprimable dé cette eilasë contemplative, je fus rappelé à mol-riiêiiie par urtc doiilèut très extraordinaire que je ressentis dons l'intérletlr db rbrellle droite et dans les glandes maxillaires. Je raltribiiài â la dilatation de l'air contenu dans le tissu cellulaire de l'organisme autant qu'au froid de l'air elivironuant. J'étais en veste el la tête nue. Je me couvris d'un bonnet de laine qui était & mes pieds ; mais la douleur ne se dissipa qu'à itiestitb ^ùé j*àrrii*àl à terre.
u 11 y avait environ sept à huit minutes què Je Hë ihoritàis plus : je commençais même à descendre par là condeilsalion de l'air inflammable intérieur. Je me rappelai la pt'Olfhesse qtle j'avais faite à Me'" le duc de Chartres de i*everiir à terre au bout d'une demi -heure. J'accélérai ma descente ert tirant de temps en temps la soupape supérieure. Bientôt le globe, vide presque à moitié, ne me présentait plus qu'un 'hémisphère.
« J'aperçus une très belle plage en friche auprès du bois de la Tour-du-Lay; alors je précipitai ma descente. Arrivé à vingt à trente toises, je jetai subitemeiit deux à trois livres de lest qui me restaient, et que j'avais gardées précieusement; je restai un instant comme stalionnaire , et Vins descendre mollement sur la friche même que j'avais ^ pour ainsi dire, choisie. J'étais à plus d'une lieue du point de départ. Les déviations fréquentes que j'essuyai, les retoui's sur mol-même me font présumer que le trajet aérien a été de plus de trois lieues. 11 y avait trente-cinq minutes que j'étais parti, et telle est la sûreté des combinaisons de notre machine aérostatique, que je pus consommer à volonté cent trente livres de légëretô spécifique, dont la conservation également volontaire eût pii me maintenir en l'air au moins vingt-quatre heures de plus, w
En reveuant à terre pour li seconde fois , Charles fut bientôt rejoint par Tenthousidste gentilhomme anglais; M. Fah'èri
on
U KAViGAttttJk AfihIBNNfc
qïd rMHKiena ^ « mnUiin tli> chiUite ^our y (iilsser la lilill. LQ lâltllËnluih , Ini'ttqu'lt Tiiulut milfer chez lui, t'afrouàute tnuva H'ivaiit ta detneuru un i-assembkmient nombreux (lOi IVrouïllit a\ffc 1e« ncelamulions tes pins natteusus. II se rCltdll de lll an Pat&ÏE-Ftoyàl i<onr faSri^ sa cour iiu dlic de GluMna. Ka Gor<aiit tia chos ce prinre, il rogut une nonvello ûtailon et fiit ramena cti« lui en tiloiniilie. Le ballon el \k
I Utar Qd{ avaient ser*l à reictirsion le 1"' dtîcemlire furÈttl fhceti comme Un Iruphéh dtitis le cal>itie1 àc [iliysiquë âk mafOU.
On sVsl étoiiDc que ce [ihysidcn [l'ail jm» ék' par la l-fitlJslie flfe c«Ho Mperience pouisé I la reiiouïtler pour ijnl'ftctlonnei' l'ati Ile raétoslntlon. On A mfttne eiBJus^n'àracciistr d'avbtfr
' DUrKlii^ ilti courage, four tlûUa, 11 iibui senlblé qiig l'atillaCe qu'il iiioDini en s'iilancaiit ùdcux reprïica coQséculii'es nu haut d« aira, par un iriojim que nul n'avail essayé avant loi, l'absout suffisamment du rcprotbe gratuit de lâcheté. Et au lieu de nous ùtouner de l'inaction à laquelle il se condamna depuis lors, nous préférons y voi» une preuve de plus de son bon sens et de sa sagacité. 11 avait ucL-ompli sa tache: et, eachant mm douto quu jamais celui qui posi: les fondements d'un art nouveau tic (loil cspi'rcr d'y inetlrti lu dernière meiii, il aima mK'Ux »'nrr£<cr à temps que de a'arcnttffer dans une voie oii
I |1 se fQt égaré. U pres?<-nlaH que le moment n'élail point tiînu
r? l'homme âe transformer déBilillvemcnt l'atrlioapliËt^ en otMn que des iiavigaleur» ailé.s pourraient à leur fré I tmonutr no tous sens. Sachons donc lui tenir compte de ce I qullSt, nous qui, dleposanl de resBourceg bien plus grâiitt(<8, ' n'avons pas su faire mieux jusqu'ici ; et ne lui impuions pas 1 crime de »'élre, dans les rechorcbes sur l'aèroslation , arrêté I tn point oti elles ni; pouvaient plus porter aucun fVuit.
Las contemporains de Charles lui rendirent ineilleuie jusUcé
i ku le confondant avec les Munlgolflcr dans les maiiiTustalIoits
iAêlenr gratiiude el de leur admiratiuu. La gloire des couqui!-
.nts de l'ail' fut céKHirée fi l'envi par le^ poMes el par les amis
Il Munees el des arts ', elle rei;ul en oulrc , de la paM du goii-
> femamenl el des corps constiluos , d'honorables ri^componses.
1 Les «Ma du Vivarals volËient l'érection !i Aniionay, sur l'eiii-
placemcnt oii avuit eu Keu l'elpérLcnce du '6 juin, tl'uu obé~
> wi marbre avec «fille inseriplion : Aiix denx frères
vfllfful/l£t> IttVè Mntlloyens rccùnnaitsanU. Do son OAK,
le de» seleDces décida qa'lmc médaiUe ibndt Mppe^
à leur effigie pour perpétuer le souvenir de leur découverte; que le prix de six mille livres , fondé par un citoyen anonyme pour rencouragement des sciences et des arts leur serait décerné pour Tannée 1783 , et que MM. de Montgolfier, Charles, Robert, Pilastre du Rozier, et le marquis d'Arlandes seraient inscrits au nombre des associés surnuméraires de l'Académie. Enfin Louis XVI accorda à Etienne de Montgolfier, pour son vieux père , des lettres patentes d'anoblissement , et à Charles une pension de deux mille livres, n voulut çn outre que le nom de ce dernier fût inscrit sur la médaille votée par l'Académie .
Le blason de la famiUe de Montgolfier, réglé par arrêté du juge d'armes de la noblesse française, en date du 7 janvier 1784, porte pour devise : Sic itvr ad astra.
Le ballon de Flesselles à Lyon. — Blanchard. — Son ascension au Champ -de -Mars. — M"*« Thible à Lyon. ~ Aérostat de racadémie de Dijon. — Ascension de Pilastre et de Proust à Versailles , — du duc de Chartres et des frères Robert à Saint-Cloud , — de Vincent Lunardi à Londres, etc. — Blanchard et le docteur Jeffries traversent la Manche en ballon. — Mort de Pilastre du Rozier et de Ropaain. — Ascensions diverses. — Invention du parachute : Sébastien Lenormand; Garnerin; Cocking.
Cependant une grande expérience aérostatique se préparait depuis longtemps à Lyon sous le patronage de M. de Fiesselles , intendant de la province , et sous la direction de Joseph de Montgolfier. On n'avait eu d'abord en vue que de faire voyager en l'air des animaux ; et comme le produit peu considérable de la souscription ne permettait pas de viser au luxe , on avait construit la machine d'une façoif assez grossière , avec delà toile et du papier, en lui donnant, comme par compensation, des dimensions colossales.
Les travaux touchaient à leur fin , lorsque arriva à Lyon la nouvelle du suceès obtenu à Paris par Charles et Robert. On songea alors seulement & disposer la machine de façon qu'elle
pût enlever non plus des animaux, mais des hommes. Cette idée fol accueiUie avec transport, et plus de quarante personnes se firent inscrire pour prendre part à l'excursion. On prétendait aUer, selon la direction du vent, à Marseille, à Avignon, ou même à Paris. Au premier rang des compétiteurs se trouvaient MM. le comte de Uurencin , associé de l'académie de Lyon; Pilastre du Rozier, les comtes de Dampierre, de la Porte d'Anglefort, et le prince Charles de Ligne , accourus tout exprès de Paris; Fontaine, jeune négociant de Lyon, et enfin Joseph de Montgolfier, qu'on avait d'une commune voix proclamé chef de l'expédition.
Il fallut, pour approprier l'aérostat à sa nouvelle destination, lui faire subir de notables changements , et les difficultés qu'on rencontra dans ce travail , les essais préparatoires qu'il fallut exécuter, enfin la persistance d'un temps défavorable enfraînèrent des longueurs dont le public lyonnais finit par se montrer mécontent, désespérant de voir jamais le ballon s'enlever et accusant d'ineptie et de pusillanimité le futur équipage du malencontreux vaisseau. Un jour, l'avis ayant été publié que l'expérience était retardée à cause de la neige qui tombait en abondance , on adressa à M. de Laurencin l'épigramme suivante :
Fiers assiégeants du séjour du tonnerre.
Calmez votre colère.
Eh! ne voyez- vous pas que Jupiter tremblant Vous demande la paix par son pavillon blanc?
« Eh bien donc, répondit Laurencin, nous irons chercher nous-mêmes les clauses de l'armistice. »
En effet, le 5 janvier 1784, tout élait prêt, et l'on résolut de tenter l'ascension. Montgolfier, Dampierre, la Porte, de Ligne, Laurencin et Pilastre montèrent dans la galerie' Le dernier fit observer qu'il y avait grave imprudence à charger de su personnes une machine déjà très lourde, et capable d'en porter trois au plus; mais nul ne voulut descendre En vam Pilastre et Montgolfier insistèrent, proposant de tirer au sort pour savoir qui resterait et qui s'en irait; les gentilshommes répondirent avec hauteur que, s'il fallait en venir là ce serait par l'épée et non par le sort que se feraient les exclusions. 11 fallut se résigner, sous peine de^voir couler le sang; mai» encore avait-on compté sans un septième obstiné, le négociant Fontaine, qui, au moment où l'on venait de couper
H U N4VlfiATI0N AÉBÏpJiE
]^% cordes ^ escîiUti^ Ja balj^strî^de, af, s^ns s'inquiéter (Je Kcpqejl peu bienveillant qi^'il recevait, se pt ^dmellfc d'aylorité parn^i les voyageurs. Cette surcharge excessive obligea d'attiser fortement le foyer, inoyenuant quoi le ballon put s*élevef assez rapidement.
Ce dut être un magnifique spectacle que Tascension de ce gjlobe énorme, dont le diamètre était de trente- trois mètres, et la hauteur de quarante-depx; et Ton peut, par ce qu'on a ^éjà yu des expériences failles à Paris , se former une idée du Ravissement des spectateurs lyonnais. La partie supérieure du ballon était de forme hémisphérique et do couleur grisâtre ; la parlie inférieure offrait la figure d'un c^ne tropqué et renyersé ; elle était revêtue de bandes de laine bigarrées. Le globe était orné de deux médaillons, dont l'un représentait ^llcgoriqyement la Renommée, et Taulre l'Histoire. La galerie portait un drapeau aux armes de la ville et sur lequel qp lisait ce nom : Le FlesseJles.
A ces magnifiques apparences répondait malheureusement Vine médiocre solidité. Ap bout d'un quart d'I^eure, et comme 9n était arrivé à sept cent soixanle-dix-neuf mètres au-dessus du sol, l'enveloppe, fatiguée par de trop longues manœuvres et chauffée outre mesure par le feu intense que nécessitait le poids exorbitant du lest et des voyageurs, se fendit sur une longueur de quinze mètres, et, pprdant par cette vaste déchirure presque toute sa légèreté spécifique, elle redescendit subitement avec une effrayante rapidité. Ce ne fut que grâce au sang -froid intrépide et à l'adresse de Pilastre que les imprudents aéronautes échappèrent à ^ mort. Pilastre eut la présence d'esprit de ranimer à temps le foyer et de jeter pardessus le bord tout ce qui restait de charges inutiles , en sorte qu'aij lieu d'éprouver un choc qui les eût broyés, ils en furent quittes pour une secousse assez légère.
Le peu de succès de cette entreprise n'empêcha pas qu'or^ pe rendît généralement justice au courage de ceux qui l'avaient tentée , et qu'au bal, au théâtre, partout où ils se montrèrent en public , ils ne reçussent les marques les moins équivoques d'une profonde sympathie et d'une vive admiration. Toutefois la malignité se mit aussi de la partie, comme pour faire ombre au tableau, et l'on décocha quelques traits de raillerie, dirigés à la vérité moins contre les personnes que contre l'aérostat lui-même, dont la chute précipitée, n'ayant point entraîné de malheur, avait bien quelque chose de plaisant.
Yflîci ^^ qu^(ir^in qu| eqt ^lors k Paris une vogue dont il n'était l^s tqut ^ fou iadigqp, ^ ce ^|}'i( nous semble :
You8 venQ7 de {^yon, parlez -nous san$ mystère : Le globe est -il parti? Le fait est -il certain?
— Je l'ai vu. — Dites-nous, allait-il grand train?
— S'il allait I... ohl Monsieur, il allait... ventre à terre I
Ici se place dans Tordre chronologique Tascension exécutée à Milan, au moyen d'une montgolfière, par le comte Andreani et les frères Gerli. Ppis nous voyons paraître dans la lice un nouveau jouteur qui s'y flt un nom célèbre et acquit en outre une grande fortune. Nous voulons parler de Blanchard , homme audacieux, qiii, au goût des arts mécaniques, joignait une §ctivité infatigable et peut-être une certaine àpreté au gain. péjà, avaqt la découverte des aorostals, il avait essayé, comme tapt d'^u(re3, de construire un char volant; mais il n'en avait pu tirer (|ucun parti. Les ballons étaient inventés , sa carrière était tracée : il s^ fit aéronautq et fut un de ceux qui lout ^^abqrd prétendirent diriger les navires aériens.
D exécuta au Champ-de-Mars , le 2 mars 1784, sa première jscension; la foule était immense comme de coutume. lilanchard s'était avisé d'adapter au ballon, au lieu d'une simple l^acelle, Ip cliar volant qu'il avait essayé sans succès deux §npées auparavant. Il attendait de celte combinaison des résultats merveilleux. Il s'embarqiia d'abord avec le moine bénédiclin dom Pec}|» physicien distingué, qui s'était pris d'un grand enthousiasme pour l'aéro^tation ; mais le ballon , trop chargé et Ifoué en plusieurs endroits, ne put s'élever qu'à cinq mètres au-dessus du sol, après quoi il retomba lourdepnent. Pom Pech jugea donc prudent de se retirer; Blanchard répara les avaries de sa machine, et il allait repartir seul, lorsqu'on jeupe élève de l'École mililaire, nommé Dupont de fhambon, vint tout à coup s'installer dans la nacelle, sans que ni prières ni menaces pussent le décider à en sortir. Une lutte finit par s'engager entre lui et Blanchard. Celui-ci fut blessé ai^ poignet d'un coup d'épée ; peut-être Taventure eût tourné au tragique si la garde ne fut intervenue et ne se fût emparée de ce jeune fou, qui n'avait pourtant, assure-t-on, d*autre but que de gagner un pari fait avec ses camarades.
Blanchard put enfin s'élever. Arrivé à une grande hauteur, son ballon, trop gonflé au départ, se tendit au point de crever.
L'imprudent aéronaute, con)plètemenl dépourvu de connaissances en physique, ne se doutait point du danger qui le menaçait; mais, cédant à la peur irréfléchie qu'il éprouvait à se trouver ainsi isolé au-dessus des nuages, il ouvrit la soupape pour redescendre; le gaz put alors s'échapper, et les parois du ballon se détendirent. Blanchard arriva «ans accident auprès de Sèvres et s'abattit dans la plaine de Billancourt. Son voyage avait duré une heure quinze minutes, 11 va sans dire que son appareil moteur et directeur ne lui avait été d'aucun usage.
A partir de cette époque , Blanchard fit des voyages aériens l'unique affaire de sa vie. 11 se mit à parcourir l'Europe, donnant dans les principales villes des représentations aérostatiques; puis il passa en Amérique. Son but n'était nullement scientifique, et il ne se proposait rien autre chose que de gagner de l'argent ; ce fut donc lui qui le premier fit déchoir Taérostation du rang d'ait scientifique à celui d'exercice lucratif. Il y gagna des sommes énormes ^ ; mais comme ses dépenses étaient plus considérables encore, il mourut misérable. Sa veuve fut obligée, pour vivre, d'embrasser la profession de son mari. Elle réussit comme lui à s'y enrichir; mais, moins heureuse ou moins prudente que lui , elle y trouva la mort , ainsi que nous le verrons un peu plus loin,
]\jme Blanchard ne fut pas toutefois la première femme qui osa s'aventurer dans les airs. Le 4 juin 1784, le roi de Suède étant de passage à Lyon, M'"° Thible s'éleva en sa présence dans un ballon à gaz hydrogène. Cette ascension réussit parfaitement , mais ne fut signalée par aucun incident curieux.
Le 25 avril de la même année, un immense ballon à gaz hydrogène, construit à grands frais par l'Académie de Dijon, et monté par Guylon de Morveau et Bertrand, commissaire de cette académie, s'était élevé une première fois; il était redescendu à Magny-lez-Auxonne, après une traversée d'une heure trente-sept minutes. Guy ton de Morveau répéta son expérience
* Blanchard avait, lors de sa première ascension, écrit sur les banderoles de son cliar et fait imprimer sur des cartes d'entrée la devise des Montgolfier : Sic itur ad aslra. On fit contre lui, à ce propos, le quatrain suivant :
Au Champ -de -Mars il s'envola, Au champ voisin il resta là.
Beaucoup d'argent il ramassa , iilessieurs, Sic itur a4 osir»,
le 12 jiûn &fec H. de Virl;. L'aëroslat, desliaë k des éludes scienlifiquea sur la directiou des vaisseaux aériens, était muni de raioea et d'un gouveraail dont les voyagi;urs tirèrcut quelque p&rli; mais ces expériences, bien que dirigées coasciencieusemeiil par un des savants les plus distingués du iviii^ siècle, ne conduisiient qu'à des résultats sans importance.
NaLelle de Blai I jrd
Noos faisons grâce à nos lecteurs de la longue étiuméi-alion det ascensions sans nombre qui, dans le cours îles années 17S4 et 1785, se succédèrent sans interruption sur tous les pointa de la France. La plupart n'offrant rien d' in ter ressaut, nous nous bornerons à mentionner celles que des circonstances particulières signaleront à notre attention.
Le 23 juin 1784, Pilastre du Kozier et le chimiste Proust exécutèrent à Versailles , eu présence de Louis XVI et du comte de Haga (roi de Suéde) , une ascension remarquable au moyen d'une gigantesque moutgolBcre, à laquelle la reine Marie- Anloinelle avait permis qu'on dunuât son nom. Parlis de la cour du château k quatre heures quarante-cinq minutes, ils
68 U NAVIQATIQN AÉRIENNE
redescen4irent k GbantiUy ^ çiqq |;euEes trepte-deux minutes. Cette excursion marque , au propre et au figuré , V apogée ' des montgolfières ou ballons à feu. p)q effet, les deux aërpnautes atteignirent ce jour- là la plus grande haqteur et parcoururent la plus grande distance qu'ait pu fourpir cç genre de niachine, puisqu'ils parvinrent à ijne élévation de quatre, mille mètres et franchirent un espace de cinquante -deux kilomètres. Depuis celte expérience, remploi des montgolfières devint de plus en rare , jusqu'à ce qu'enfin on l'abandonnât tout à fait.
Le duc de Chartres, M. Collin-HuUin et les frères Robert furent beaucoup moins heureux dans l'excursion qu'ils tentèrent le 13 juillet suivant, et qui faillit leur coûter la vie. t'aérostat était à hydrogène; il avait dix -huit mètres de hauteur sur douze de diamètre. Le§ frères Robert avaient cru introduire une disposition utile ei\ suspendant dans l'intérieur un autre globe beaucoup plus petit, destiné à contenir de Tair ordinaire. « L'air inflammable , pensaient-ils, devant se dilater jusqu'au terme de l'enveloppe totale, devait en même temps comprimer le ballon intérieur et en faire sortir l'air almosphéirique en raison proportionnelle. » Un soufOet placé dans la galerie était destiné à remplir le ballon intérieur après la compression nécessitée par la dilatation de l'hydrogène, et à augmenter conséquemment le poids total de l'appareil. Une fois en équilibre (Jans l'atmosphère, les voyageurs devaient, par ce moyen , monter et descendre à volonté , sans aucune déperdition de gaz. Ils avaient aussi adapté à la nacelle deux rames et un large gouvernail.
Les quatre aéronautes partirent à huit heures du matin du parc de Saint-Cloud, que remplissait une foule de curieux. Le temps était orageux, et le vent soufflait avec force dans des directions contraire^. La machine, portée çn trois minutes au sein d'épais nuages, devint le jouet des vents, qui lui faisaient éprouver des chocs et des revirements continuels et d'autant plus violents, que les pales et }p gouvernail donnaient plus de prise à l'air. On prit bien vite le sage parti de se débarrasser de ces agrès gênants et dangereux ; mais l'aérostat continuant
* Ce mot, CQipposé de iiià et yy^, et signifiant loin de la terre, indique dans son sens primitif, en terme d'astronomie, le moment où le soleil est le plus éloigné de notre planète. On remploie, par métaphore, pour exprimer le pouit culminant de gloire, de puissance, 4p prospérité qu uttejnt un empire, un personnage, une înstU fuUon, elç, ' ' .
d'éprpuyer des secousses inquiétantes , les aéronautes voulurent aussi, po|jr aller cbcrcher d^ns des régions supérieures un air plus tranquille , renvqycr à terre le petit ballon à air sur lequel . ||s avaient fondé de si belles espérances. Les cordes qui le retepaiept furent coupées; mais, au lieu de tomber avec son ouverture appliquée sur celle du ballon principal, il se retourna ef vint l)oiicher complètement l'orifice de la soupape. En ce moment , pour comble de malheur, un coup de vent porta la machine de bas en haut , au-dessus des nuages , où elle se trouva exposée aux rayons d*un soleil ardent. Bientôt, sous l'influence ^e la ch^l^ur, les parois du ballon se tendirent d'une manière effrayante; la soupape interceptée, ainsi que nous l'avons dit, pe pouvait plus livrer passage au gaz, dont la dilatation ne faisait qu*appuyec plus fortement le petit globe sur l'orifice du
Ïrand. En vain les aéronautes essayèrent de le soulever avec es bâtons qu'ils introduisaient dans l'appendice; il leur fut impossible dp le faire bouger. Cependant on était arrivé à une hauteur de qi|atre mille six cent quatre-vingts mètres, et l'hydrogène se dilatant davantage d'instant en instant, une explosion était imminente. Le duc de Chartres prit alors un parti désespéré, le seul qui offrît une chance incertaine de salut. Avec la hampe d'un des drapeaux qui ornaient la nacelle, il pratiqua dans l'enveloppe du ballon deux ouvertures qui , s*agrandissant rapidement, ouvrirent au gaz une large issue. La machine redescendit alors avec une vitesse qui fit croire aux voyageurs que leur dernière heure avait sonné. Toutefois leur mouvement se ralentit lorsqu'ils arrivèrent dans les couches plus denses de l'atmosphère; mais tout danger n'était pas encore évité, car en approchant de terre ils s'aperçurent qu'ils ge trouvaient juste au-dessus de l'étang de la Garenne. Heureusement il leur restait encore trente kilogrammes de le>t; il les jetèrent d'un seul coup; ce qui rendit leur direction plus oblique et leur permit de descendre à terre dans le parc do Meudon.
Un mois après ( 14 septembre 1784) se fît à Londres la première expérience aérostatique qui ait eu lieu en Angleterre. Elle fut exécutée par l'Ilalien Vincent Lunardi, dont l'exemple fut presque aussitôt suivi par MM. Sadler et Sel Ion. Ce dernier essaya même, de concert avec Blaiicliard, qui a>ait passé le détroit, de se diriger à l'aide d'un appareil an foniie d hélice imaginé par l'aéronaute français. Celui-ci comptiiit fermement ^ue pop invention résolvait le problème de la direction de*
aérostats. U voulut en faire une épreuve décisive, et fit annoncer par les journaux anglais qu'il traverserait la Manche de Douvres à Calais , dès que le vent serait favorable.
Il partit, en effet, des falaises de Douvres le 7 janvier 1785 à une heure, par un temps magnifique et un vent assez faible du N.-N.-O. 11 était accompagné du docteur américain Jeffries. La machine avait été mal disposée; et au moment oii elle quitta la terre, elle se trouva tellement lourde, que les voyageurs durent, pour s'élever, jeter la plus grande partie de leur lest. Au bout d'une demi-heure, comme ils étaient en pleine mer, ils s'aperçurent que leur ballon se dégonflait sensiblement et descendait ; ils jetèrent la moitié du lest qui leur restait ; le ballon descendait toujours ;ils jetèrent tout; le ballon descendait encore : ils jelèrent une partie des objets qu'ils avaient emportés avec eux. Le ballon remonta quelque peu; mais ce mouvement fut de courte durée , et Taérostat reprit bientôt sa direction de haut en bas. Il était alors deux heures un quart, et les voyageurs n'avaient franchi que la moitié de la distance. Ils se débarrassèrent d'une ancre et de quelques autres outils. Leur marche devint alors à peu près horizontale, et à deux heures et demie ils aperçurent assez distinctement les côtes de France. Mais dans le même instant le ballon perdit une grande quantité de gaz et redescendit plus rapidement que jamais. En vain Blanchard et Jeflries lancèrent à la mer leurs cordages, leurs agrès, leurs provisions de bouche et jusqu'à leurs vêtements : la chute ne se ralentissait pas.
« U faut que l'un de nous deux périsse pour sauver l'autre , dit alors à son compagnon le brave Jeffries; quant à moi, je suis prêt à me jeter à la mer.
— Nous pouvons peut-être encore nous sauver tous deux, répondit Blanchard , en nous débarrassant de notre nacelle et en nous suspendant aux cordages du ballon. »
Ils allaient tenter celte ressource suprême, lorsque tout à coup le ballon remonta; et comme le vent soufflait avec plus de force et toujours dans la même direction , ils arrivèrent à trois heures moins quelques minutes au-dessus de Calais, et ils descendirent sur la foret deGuines, où ils purent débarquer sains et saufs.
Assurément cette entreprise extraordinaire n'avait d'autre mérite que celui d'une audace extravagante; et si elle n'eut pas un résultat désastreux , les voyageurs ne le durent qu'à un concours exceptionnel de circonstances tellement favorables,
que le Ciel semblait avoir voulu sauver ces deux fous maigre eux. Toutefois le succès est une auréole dont la lumière éclipse les fautes les plus grossières. On vit dans ce voyage un trait de génie, et les aéronautes reçurent les honneurs du triomphe. A Calais on leur offrit un banquet spleitdide. La municipalité de cette ville décida qu'une colonne de marbre seiait élevée sur le lieu même où ils étaient descendus; elle donna & Blanchard, dans une boite d'or, le parchemin qui lui conférait le titre de citoyen de la ville de Calais , lui paya une somme de trois mille livres, et s'engagea à lui faire, sa vie durant, une pension de six cents livres, moyennant quoi elle put placer dans l'église l'aérostat miraculeusement sauvé des eaux. De Calais , Blanchard se rendit à Versailles , où il fut présenté au roi et à la reine. Louis XVI lui accorda une pension de douze cents livres à laquelle il joignit en surplus une somme égale à titre de gratification-; et Marie - Antoinette , voulant donner auBsi à Taéronaute une preuve de sa bienveillance, lui fit remettre une forte somme qu'elle venait de gagner au jeu.
Le retentissement de cette ascension fut immense, et elle provoqua parmi les aéronautes une ardente émulation ; mais le plus animé fut le bouillant Pilastre , qui , honteux d'avoir été devancé , annonça qu'à son tour il franchirait le détroit et passerait en ballon de France en Angleterre , au moyen d'une combinaison nouvelle permettant de se maintenir très longtemps en l'air et de monter ou de descendre à volonté sans le secours du lest et sans avoir besoin de perdre du gaz. Le gouvernement alloua à Pilastre , sur la foi de son programme , une somme de quarante mille livres, destinée à couvrir les frais de construction de la machine. Or la combinaison du jeune physicien consistait à réunir en un seul les deux systèmes de Charles et de Montgolfier. Le ballon principal était gonflé d'hydrogène; au-dessous devait être suspendu une montgolfière dont le foyer, attisé ou ralenti, ferait monter ou descendre l'appareil selon le gré de l'aéronaule.
En vain les amis de Pilastre lui leprésenlèreiit que le voyage qu'il projetait et la machine à l'aide de laquelle il voulait Texécuter l'exposaient à des dangers presque inévitables; en vain le judicieux Charles lui fit observer que mettre une montgolfière sous un ballon à hydrogène, c'était placer un réchaud som un baril de poudre; il ne voulut rien entendre. Emporté par la fièvre d'expérimentation scientifique qui déjà lui ava»t fait mamtes fois exposer sa vie comme de gaieté de cœur, lié
par ses engagements envers le public et envers le gouvernement, il commença à Boulogne les préparatifs de sa périlleuse expédition. Des obstacles de toutes sortes vinrent à plusieurs reprises arrêter et contrecarrer ses travaux , comme si la Providence eût voulu, par des avertissements réitérés, le détourner de sa fatale résolution. Cinq mois s'étaient écoulés, des gommes énormes avaient été dépensées, «t les vents, toujours contraires, s'opposaient toujours au départ du vaisseau vingt fois réparé, défait, -reconstruit. Enfin un sombre découragement s'empara du malheureux Pilastre; il revint à Versailles, et demanda au ministre, M. de Galonné, la permission de donner à son aérostat une autre destination; mais il lui fut répondu qn*on n'avait pas déjicnsé cent cinquante mille livres pour lui faire faire une promenade sur la côte. Ces dures paroles équivalaient à un arrêt de mort.
Pilastre retourna à Boulogne et précijpita son départ comme eût fait un condamné ayant hâte d'en unir avec le supplice. Un jeune physicien de Boulogne, nommé Romain, avec qui il s'était lié pendant son séjour dans cette ville, voulut partager avec lui les périls de ce voyage. Tous deux partirent de la côte le 5 juin 1785. Us arrivèrent assez rapidement à trois cent quatre-vingt-dix mètres en l'air. A cette hauteur, a raconté un témoin oculaire, M. de Maisonfort, on vit le ballon à hydrogène se dégonfler tout à coup et retomber sur la montgoltière , que ce poids fit redoîicendre d'autant plus rapidement, que le réchaud n'avait pas môme été allumé. Les infortunés aéronautes tombèrent près du bourg de Wimile, ensevelis sous les plis de k'ur double machine*. Lorsqu'on les releva. Pilastre
* On voit que la cause de ce désastre ne fut pas celle qu'on devait prévoir. Klle tenait probablement au mauvais état de la machine, fatif,'uée par les nombreux essais préliminaires et par les tentatives d'ascension qui avaient précédé le départ. On suppose que les aéronautes, se trouvant dans un courant qui les portait vers l'intérieur des terres, voulurent redescendre pour chercher un autre courant. A cet ellét, Pilastre aurait tiré la corde destinée à ouvrir la soupape du ballon à l'hydrogène; mais connne cette corde était très longue et diflicile à manœuvrer, renvelop|)e elle-même, cédant aux etforts de I*ilastre, se serait déchirée sur une étendue telle, que presque tout le p;az se serait échappé à la fois; de là le dégontlemenl instantané du ballon et la cliule rapide de la machine. On ne peut s'empéclier d'observer ici que, quel que fût le vice radical de la combinaison imaginée par Pilastre, il est peut-être à regretter que les voyageui^ n'eussent pas allumé le feu de leur monlgoinère; ç'çvLt é\é dv| pipins une ressource pour riilentir leur descente,
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^t^it sans vie, et son compagnon n'avait plu^ que quelques minutes à souffrir.
Autant Tbeureuse issue du voyage de Blanchard et de Jeffries avait excité d'enthousiasme , autant la fin tragique de Pilastre du Rozier et de Romain causa de consternation. Le deuil fut gën(5ral, et la ville de Boulogne se rendit l'interprète du sentiment publia en décernant aux deux martyrs de Part aérostatique les honneurs dus à leur courageux dévouement*. Un monument funèbre fut élevé à l'endroit où ils étaient tombés , ^t Ton y gr^va cette épitaphe :
Ci- gisent qui des airs franchissant la barrière, Et planant sur le monde abaissé devant euif,
Du trône le plus glorieux
Précipités dans la poussière ,
OlTrent de Thomme, au même instant.
Et la grandeur et le néant *.
Il 7 a partout des gens qui se plaisent à voir dans certains rapports de temps ou de lieu, dans certaines coïncidences plus ou moins bizarres, des présages sinistres ou favorables. Lorsqu'on apprit le terrible événement que nous venons de rapporter, ces augures pessimistes ne manquèrent pas de remarquer qu'il était arrivé le jour anniversaire de la première expérience aérostatique faite à Annonay par les frères Montgolfier, et que l'homme qui le premier avait osé s'aventurer dans la nacelle d'un ballon était aussi la première victime de la navigation aérienne; et ils crurent voir dans ces circons-
' Il n'est pas d'événement, si funeste soit -il, qui ne devienne en France un sujet de plaisanterie. Le marquis de Bièvre, connu pour son esprit, poussait à Texcès cette manie des bons mots si commune en France. On assure que, venant d'apprendre la mort de Pilastre et de Romain, il rencontra un de ses amis, auquel il débita sans préambule ces deux vere de Corneille (tragédie d Horace) :
Rendez grâces aux dieux do n'être pas Romain, Pour conserver encore quelque chose d'humain.
* On lit aussi^ les vers suivants au bas des portraits de Pilastre :
Pilastre , dont le nom volera d'âge en âge, Par son audace heureuse étonna l'univers :
A l'amour de la gloire il dut tout son courage, Qui le fit le premier s'élancer dans les ans.
Sa gloire, hélas 1 ne fut qu'un rêve,
Dont la fin prouve avec éclat
Que le moment qui nous élève
Touclie ^ celui (fui pou9 aba;,
tances la condamnation providentielle de cet art, selon eux inutile et funeste. Ils oubliaient qu'aucun progrès moral ou scientifique ne s'accomplit sans recevoir en quelque sorte le baptême du sang, et que parmi les découvertes réputées aujourd'hui à bon droit les plus utiles, on n'en saurait citer une seule qui n'ait pas été signalée à son début par de douloureux accidents.
Heureusement le public fit peu de cas de ces prédictions , et le premier moment de stupeur passé , il se montra plus avide que jamais de spectacles aéronautiques. Presque au même moment où se répandait la nouvelle de la catastrophe de Boulogne , et comme pour y faire diversion , les journaux anglais apportèrent en France le récit d'une excursion non moins hardie et non moins heureuse que celle de Blanchard et de Jefi'ries. Un Français, le docteur Polain, avait traversé en ballon le canal Saint - Georges , qui sépare l'Irlande de la Gfande- Bretagne. Viennent ensuite les ascensions exécutées par Lunardi à Edimbourg, par Harper à Birmingham, et à Paris par MM. Alban et Valette et par le comte d'Artois lui-même, dans un magnifique ballon qui portait le nom de ce prince. Enfin nous citerons pour mémoire l'échec éprouvé par l'abbé Miolan, Janinet, le marquis d'Arlandes et le mécanicien Bredin. Ceuxci avaient construit une montgolfière de trente -trois mètres de haut, qu'ils espéraient diriger à l'aide de grandes soupapes par lesquelles l'air raréfié de l'intérieur devait réagir sur l'air ambiant. Le 12 juillet 1784 , jour fixé pour l'expérience, une foule nombreuse s'était rassemblée dans le jardin du Luxembourg; mais, comme on gonflait l'aérostat, le feu prit à l'enveloppe , qui fut presque enlièrement consumée. Cet accident occasionna une sorte d'émeute, et peu s'en fallut que les constructeurs du ballon ne fussent assommés par la populace. L'aventure finît, tomme toute chose en France, par des chansons.
Toute la période comprise entre les années 1784 à 1789 est remplie par les nombreuses ascensions de Blanchard et de son émule Testu-Brissy, ascensions qui n'offrent plus aucun intérêt. Puisque nous avons toutefois prononcé le nom de Testu- Brissy, disons qu'il donna le premier le curieux spectacle souvent renouvelé de nos jours par M. Poitevin, d'une ascension équestre. Seulement, tandis que le cheval de ce dernier est toujours suspendu au filet par des sangles appUquées sous le ventre et laissant les pieds sans point d'appui, le cheval de
Testu-Briss}' était libre de toute ciilra\c et se tenait debout sur un vaste plateau remplaçant la nacelle.
Le seul progrès réalisé dans l'art aéronautique à la un du siècle dernier est l'invention du parachute.
La résistance que l'air atmosphérique oppose ii la chute des
tl^W
Paracliiile de Lenonnand.
corps est en raison iiivertte de leur masse et en raison directe de leur volume. L'air, constituant d'ailleurs ce qu'on nomme un fluide élastique, tend toujours, lorsqu'il est comprimé, à reprendre sa position proniière, et il y tend avec une énergie proportionnelle à la pression exercée. Le vol des oiseaux, l'enlèvement des cerfs-votanlf , les spirales que décrit en tombant une feuille de papier sont autant d'applications naturelles ou facticei de celte double loi physique. C'est aussi de la riîsU-
tance et de l'élasticité de Vair qu'on a youlu tirer parti pour construire les machines volantes dont nous avons, fait pnen-r tion au commencement de cette notice^ ainsi que pour essayer, comme nous le verrons plus loin , de diriger les ballons. Or, quelque infructueuse qu'aient été ces diverses tentatives, au point de vue de la navigation aérienne , elles amenèrent pourtant, dans le même temps où les Montgolficr ouvraient à l'homme, selon Texpression de Charles, la route des deux, un résultat qui n'est pas sans intérêt; elles fournirent à Taéroslation un utile auxiliaire : le parachute.
Un physicien de Montpellier, Sébastien Lenormand, ayant lu dans les relations de voyages que les jongleurs indiens pratiquaient entre autres exercices celui de se laisser aller d'une assez grande hauteur en ralentissant leur chute au moyen de parasols ouverts, voulut faire lui-même l'expérience de leur procédé. Le 26 novembre 1783, il sauta d'un premier étage dans la rue, tenant dans chaque main un parasol ouvert de quatre-vingts centimètres de diamètre, dont le pavillon était maintenu par des ficelles attachant au manche l'extrémité des baleines; il tomba sur ses pieds sans s'être fait aucun mal. Peu de jours après, sur la demande et en présence de l'abbé Bertholon, professeur de physique à Montpellier, il lança du haut de la tour de l'observatoire de cette ville un grand parasol disposé comme les premiers , et sous lequel était suspendu un panier renfermant quelques animaux; ceux-ci arrivèrent à terre sains et saufs. Lenormand calcula alors les dimensions d'un parasol pouvant ralentir assez la chute d'un homme pour le préserver de tout danger, et il trouva qu'un diamètre de cinq mètres était suffisant, pouvu que le poids total de l'homme et de l'appareil ne dépasstlt pas cent kilogrammes. Sur ces entrefaites, Etienne de Montgolfier vint à Montpellier. Lenormand s'empressa de lui faire part de sa découverte et renouvela devant lui ses expériences. Montgolfier approuva le nom de parachute que l'inventeur avait donné à son instrument, et proposa d'y faire quelques changements de pev^ d'importance.
Quelque temps après, l'aéronaute Blanchard, qui avait naguère songé à faire entrer dans le gréement de son char volant un engin semblable , donna plusieurs fois au public le spectacle assez curieux d'animaux qu'il suspendait à un parachute, et qu'il détachait de sa nacelle lorsqu'il était arrivé à une certiine élévation ; ces animaux toujours étaient i-etrou-
yës Tivants. Néanmoins^ quelque concluant^ que ces faits dussent paraître , nul ne se souciait de tenter personnellement Vexpërience du parachute ; il ne fallut pas moins que les souffrances d'une longue détention et l'amour de la liberté pour inspirer ^ des hommes la pensée d'une entreprise aussi hardie.
Deux membres de la Convention, Jacques Garnerin et Prouet *, envoyés en qualité de commissaires à l'armée^ du Nord, et faits prisonniers par les Autrichiens, le premier au combat de Marchicnncs, le second au blocus de Maubeuge, essayèrent, chacun de son côté, d'employer le parachute comme moyen d'évasion.
Drouet, enfermé dans la forteresse de Spielberg en Moravie, fabriqua un parachute avec les rideaux de son lit, et s'élança pendant la nuit du haut de la tour qui lui servait de prison ; il se cassa un pied en tombant , fut repris , et ne recouvra sa liberté qu'un an plus tard , grâce à un échange de pri3onniers. Garnerin, détenu à Bude en Hongrie, ne put pousse^* aussi loin sa tentative : il y gagna du moins de conserver ses membres intacts. Ses gardiens découvrirent les préparatifs auxquels il se livrait, et lui ôtèrent les moyens de les continuer. ]] ne fut élargi qu'en 1797. De retour à Paris , compie il était sans fortune, il dut songer à se créer des moyens d'existence. L'exemple de Blancliard l'encouragea h se faire aérpnaute, et il consacra sa première ascension à réaliser le projet qu'il avait conçu durant sa captivité, le parachute lui paraissant propre à devenir un instrument de sauvetage pour les navigateurs aériens.
Le i®»' brumaire an VI (22 octobre 1797), Garnerin s'éleva du parc Monceaux, non sans avoir eu à essuyer pendant les préparatifs de son expérience des accidents et des contretemps qui en retardèrent de plusieurs heures l'exécution. Un parachute replié sur lui -môme, mais tenu entrouvert par un cerceau, afin de donner prise à l'air, était suspendu entre la nacelle et le ballon. Arrivé à une hauteur de quatre cents mètres, Garnerin coupa la corde qui attachait au globe le parachute et la nacelle. Le ballon, fortement gonflé, s'éleva et fit explosion presque aussitôt; le parachute s'ouvrit en prenant un mouvement d'oscillation intense qui sembla mettre en danger les jours de l'aéronaute. Ce balancement venait de
1 Le même qui, étant maître de poste à Sainte -Menehould, avait arrêté la famille royale dans sa fuite à Varennes.
ce que l'air, comprimé par le pavillon , s'échappait brusquement , tantôt d'un côté , tantôt de l'autre ; la frayeur fut telle parmi les spectateurs , que l'air retentit de cris perçants et que plusieurs dames s'évanouirent. Cependant Garnerin descendit dans la plaine de Monceaux assez doucement pour n'être point blessé ; il monta aussitôt à cheval et revint à bride abattue au parc , où il fut comblé des marques de sympathie et de joie de la foule.
Garnerin reconnut aisément la cause des oscillations qui avaient tant ému le public, et qui étaient, en effet, de nature à occasionner les accidents les plus funestes ; ^ apporta en conséquence au parachute une modification indispensable en disposant sur le sommet du pavillon une cheminée d'un mètre environ de hauteur, donnant à Tair comprimé une issue qui , sans accélérer la descente de l'appareil , lui conservât une direction sensiblement verticale. Bien que Garnerin n'eût d'autre mérite que de s'être le premier servi du parachute coram populo y et de lavoir perfectionné, il obtint du gouvernement un brevet d'invenlion, qui, du resle, ne lui conférait heureusement aucun droit exclusif. Cet appareil devint dès lors le palladium des aéronautes, qui manquent rarement de l'adapter à leurs machines; plusieurs même, pour donner plus d'intérêt au spectacle de leurs excursions , les terminent en abandonnant leur ballon , et en se laissant descendre doucement sous le dôme de leur parachute.
La forme de calotte sphérique et les dispositions données par Garnerin h son appareil sont les seules conformes non seulement aux lois de la statique, mais encore à celles du simple bon sens. 11 s'est pourtant Irouvé un homme assez fou pour les 'vouloir modifier, et de quelle façon, juste Ciel! Le malheureux , du reste , a payé cher son ignorance et sa folie. C'était un anglais nommé Cocking, grand amateur d'aérostation et tourmenté de la manie d'innover. Il eut la déplorable idée de renverser le parachute , d'en présenter à l'air la surface convexe au lieu de la surface concave : c'était renverser en même temps les notions les plus élémentaires de la gravitation; c'était, dit avec raison M. Dupuis-Delcourt , « se suspendre à une sorte de vis aérienne, de tarière, qui, au lieu de ralentir la descente du corps, devait en accélérer la chute. » Mais M. Cocking doutait si peu de l'excellence de son système, qu'il voulut en faire lui-même Texpérience. Pour comble do malheur, il trouva un fauteur, un complice de son aberration dans son compatriote
M. Green , aéronaute célèbre , que la prudeace et rhumanité auraient dû , à défaut de savoir, détourner d'une si fatale complaisance. L'ascension se fit au Yauxhall de Londres , le 27 septembre i836. M. Green avait attaché au-dessous de sa nacelle y. Gocking et son appareil; parvenu à une hauteur de mille à douze cents mètres, il coupa la corde. LMnfortuné Gocking fut précipité avec une vitesse qu'un témoin oculaire n'a pas évaluée à moins de vingt mètres par seconde. En une minute et demie il atteignit le sol. On le releva mort.
Naufrages aérostatiques : Zambeccari, — Olivari, — Mesmeiit, — Bittorff, M"»e Blanchard, — Harris, ~ Sadler, — Gale, — Emma Verdier.
L'invention du parachute est le dernier progrès accompli jusqu'ici dans Taérostation ; et cet art fameux , dont l'apparition avait excité un si vif enthousiasme et fait naître de si magnifiques espérances , cet art que , dans le principe , on put croire appelé à de si sublimes destinées , est maintenant , on le dirait, en pleine décadence. Étudiée et pratiquée d'abord avec une généreuse ardeur par des hommes qu'animait seul le pur amour de la science, la navigation aérienne ne tarda pas à devenir presque exclusivement un objet de puérile curiosité pour les uns, et de spéculation mercantile pour les autres. Nous l'avons vue, il est vrai, se relever un instant pendant les guerres de la révolution et prêter aux armées françaises un utile concours; nous la verrons encore appliquée par des savants courageux à l'observation des phénomènes météorologiques ; nous verrons enfin quelques chercheurs, moins heureux que dévoués, s'ingénier, au péril de leur fortune ou de leur vie, à la doter d'un moyen de direction ; mais, malgré ces louables efforts, elle n'est plus depuis longtemps qu'un élément ajouté aux divertissements publics, où elle commença de figurer dès 1795 au même titre et avec le même succès que les feux d'artifice et les mâts de cocagne; elle est, ou peu s'en faut, mise au rang de tant d'autres métiers exercés , sous la surveillance de l'auto-
rite , pot des industriels vulgaires , et Quelquefois par dès bhai*làtaas.
Aux Montgolfler, aux Pilastre du Rozier, aux Guyton de Morveau , â ces vaillants éclaireurs qui se flattaient de frayer la route vers un monde nouveau , ont succédé des gens qui se font aéronaulfes comme ils se feraient dompteurs de bêtes ou danseurs de corde, et qui, selon l'expression un peu triviale mais vraie , de leur confrère Robertson , « ne font pas plus avancer l'aérostation par leurs ascensions, qu'un Savoyard ne fait avancer l'optique en montrant la lanterne magique. » L'atmosphère est pour eux un tliéâirc où viennent briller tour à tour, après , Blanchard et Testu - Brissy, Garnerin, qui, depuis 1797 jusqu'en 1 80 4, • fut exclusivement chargé par le gouvernement de pourvoir à la partie aérostatique des fêtes nationales , et qui fit, il faut le dire , quelques belles excursions; Élisa Garnerin , sa nièce ; M'"® Blanchard , qui périt victime de son industrie; Rohertson, qui se livi*a à quelques observations scientifiques ; Margeat , Green père et fils , et de nos jours enfin MM. Godard, Poitevin, etc.
Mais ce théàlre est un océan non moins perfide , non moins sujet aux tempêtes que l'Océan proprement dit, et déjà les annales de la navigation aérienne ont eu à enregistrer plusieurs naufrages. Nous allons jeter un coup d*œll sur cette liste funèbre.
Le premier nom qui s'offre à nos regards est celui du comte bolonais Zambeccari. Celui-là du moins a droit à nos respects et mérite par son dévouement héroïque au progrès des sciences, non moins que par sa témérilé indomptable et par sa fin tragique, de trouver place auprès de Pilastre et de Romaitl, parmi ceux qu'on peut justement appeler les martyrs de l'aérostation.
Zambeccari avait d'abord servi dans la marine espagnole. Fait prisonnier par les Turcs en 1787, il avait langui jusqu'en 1790 au bagne de Constantinople. Ce fut là que, durant ses trois années de captivité, il s'occupa à méditer sur l'aérostation et à en former une théorie que, devenu libre, il fit imprimer et mit en pratique à Londres pour la première fois. Son système, assez semblable à celui de Pilastre du Rozier, consistait à chaufl'er (indirectement sans doute) le gaz conteriu dans le ballon au moyen d'une lampe à alcool à vingt-quatre becs, de sorte qu'en éteignant ou en rallumant une partie de ces becs , on pût descendre ou monter à volonté , sans qu'il HÀt
besoin de 8*encombrer de paille et de s'astreiridre h uile manœuvre difficile et fatigante. De retour en Italie, il soumit son projet à trois professeurs de physique , ses compatriotes , Saladini, Canterzani et Avanzini, qui en firent à TAcadémie des sciences de Bologne un rapport favorable , et obtinrent de leur gouvernement qu'une somme de huit mille francs fût allouée à Zambeccari pour ses expériences. Zambeccari confectionna alors une machine telle qu il Tavait conçue , et fixa son ascension au 4 septembre 1791. Mais la négligence ou Timpéritie de ceux qu'il avait chargés des préparatifs l'obligea d'abord à la remettre au lendemain et h demander au . gouvernement une nouvelle somme de trois mille francs , qui lui fut seulement prêtée sur la garantie de ses revenus, et dont la restitution fut rigoureusement exigée de sa famille. Puis le vent et la pluie rendirent nécessaires de nouveaux ajournements du 4 au 5 et du 5 au 6. Le 7, le temps se montra plus favorable; mais Zambeccari, abandonné par la plupart de ceux sur le concours desquels il avait compté, et mal secondé par leà autres, ne put partir qu'à minuit, exténué de fatigue et de faim, peu rassuré sur sa machine, que des manœuvres maladroites avaient mise en mauvais état. Deux de ses amis , nommés l'un Andreoli, rauircGrassetti, avaient eu néanmoins le courage de monter avec lui dans la nacelle. 11 voulut d'abord se tenir à l'ancre au-dessus de son point de départ, pour attendre le jour; mais voyant que l'aérostat descendait, sans doute par suite de déchirures mal raccommodées qui laissaient échapper le gaz, il prit le parli de le laisser aller, s'attendant à le voir s'abattre à peu de distance de Bologne. Il n'en fut rien pourtant : à peine mis en liberté, le ballon s'éleva avec une incroyable vitesse, et un vent du sud -ouest l'emporta violemment. La lampe à alcool devenait inutile : on s'en débarrassa; l'obscurité rendait toute observation barométrique impossible; le foid était insupportable, et Zambeccari, épuisé par la fatigue et l'inanition, tonjba dans un engourdissement léthargique, et il en arriva autant à Grassetti. Andreoli seul, grâce sans doute au repas copieux qu'il avait fait et à la grande quantité de rhum qu'il avait bue avatit de s'embaïquer, eut la force de résister et demeura sur pied , quoique soufl'rant beaucoup du froid.
La machine avait repris une marche descendante à travers les nuages épais; tout à coup Andreoli entendit un bruit sourd, qu'il reconnut avec terreur pour le mugissement des vagues
de la mer. Il secoua alors vigoureusement ses compagnons , et parvint non sans peine à les réveiller. Il était trois heures du matin ; les voyageurs allumèrent leur lanterne pour examiner le baromètre; mais au même instant ils reconnurent qu'ils n'étaient plus qu'à quelques mètres au-dessus de la mer; et comme Zambeccari saisissait un gros sac de lest pour alléger la machine , ils se trouvèrent les jambes dans Teau. Us jetèrent alors tous les objets qui ne leur parurent pas être d'une indispensable nécessilé , argent , vêlements , agrès , instruments de physique, et jusqu'à leur lampe. Le ballon, ainsi allégé, se releva tout à coup, monta rapidement, et à une hauteur telle» que les aéronautes ne pouvaient plus s'entendre môme en criant , que Zambeccari fut pris d'étourdissements et de nausées , Grassetti d'un saignement de nez abondant , et que les vêtements mouillés des trois compagnons se couvrirent d'une couche de glace. La lune, qui était dans son dernier (quartier, se trouva en ligne parallèle avec eux et leur parut rouge comme du sang. Ils restèrent une demi-heure dans ces funèbres régions, après quoi ils redescendirent et retombèrent une seconde fois dans la mer. Il était environ quatre heures du matin, la nuit était trop noire encore, la mer trop houleuse et leurs esprits trop abattus pour qu'ils pussent se rendre compte de la distance qui les séparait de la côte; toutefois Zambeccari conjectura qu'ils devaient être au milieu de la mer Adriatique, dans la direction de Rimini. Le ballon, dégonflé de plus de moitié, faisait voile au vent, et les malheureux voyageurs furent traînés et ballottés pendant plusieurs heures, tantôt plongés dans l'eau jusqu'à la ceinture, tantôt entièrement couverts par les lames. Quand le jour leur permit de s'orienter, ils se trouvèrent vis-à-vis de Pezaro, à environ six kilomètres de la côte. Déjà l'espoir renaissait dans leur âme, et ils se flattaient d'aborder bientôt près de celte ville, lorsqu'un vent violent de terre les repoussa au large; bientôt ils ne virent plus autour d'eux que le ciel et l'eau; ils apercevaient bien de temps à autre quelques bâtiments ; mais ceux-ci , effrayés à l'aspect de cet objet bizarre qu'ils voyaient nager sur les flots et dont ils étaient bien loin de soupçonner la nature, faisaient force de voiles pour s'en éloigner. EnQn pourtant un navigateur plus courageux ou plus instruit que les autres s'approcha, reconnut la machine flottante pour un ballon , et détacha la chaloupe. Les matelots lancèrent aux naufragés une corde, que ceux-ci amarrèrent à leur galerie , et au moyen de laquelle ils
furent hissés jusqu'à rembarcation. Le ballon, allégé du poids de son équipage , se rele?a ; les marins voulaient le ramener à bord ; mais ils ne purent le retenir, et furent obligés de le lâcher : il disparut bientôt dans les nuages. Les aéronautes» surtout Zambeccari et Grassetti , étaient dans le plus déplorable état ; ces deux derniers avaient les mains mutilées et respiraient à peine. Le commandant du navire leur prodigua tous les soins imaginables, et les conduisit au port de Ferrada, d'où ils furent transportés à Pola. Zambeccari dut subir l'amputation de trois doigts.
Une si funeste expérience aurait dû le guérir à tout jamais de sa manie aéronautique ; mais il était de ces hommes à idée fixe , que le succès ou la mort peuvent seuls arrêter dans leur carrière. A peine guéri de ses blessures, Zambeccari voulut recommencer ses expériences; — pourtant il était époux et pèrel... Ne possédant presque plus rien, et ne pouvant plus obtenir de son gouvernement aucune subvention , il fit faire des démarches auprès du roi de Prusse, qui malheureusement lui accorda les moyens de reprendre ses funestes tentatives. Le 2 1 septembre i 8 i 2 , Zambeccari fit à Bologne une dernière ascension : son ballon prit feu dès le départ, et lui-même retomba à terre à demi consumé.
Dix ans auparavant, un accident analogue était arrivé à Orléans. Le 26 novembre 1802, une montgolfière en papier, montée par un nommé Olivari, était devenue la proie des flammes , et Taéronaute s'était tué en tombant d'une hauteur considérable.
Le 7 avril 1806 , un certain Mesment , ayant eu l'imprudence de s'enlever sur une nacelle étroite et plate , se laissa tomber en lançant dans l'espace un parachute avec un animal. On retrouva son corps enfoncé dans le sable des fossés qui entourent la ville de Lille où avait eu lieu l'ascension.
L'Allemand Bittorf, après une carrière aérostatique assez heureuse, périt à Manheim, le i7 juillet 1812, par une circonstance exactement semblable à celle qui avait causé la mort d'Olivari : la montgolfière dont il se servait prit feu à une grande élévation; il se tua en tombant.
L'année 1819 vit s'accomplir une des catastrophes aérostatiques qui ont causé le plus de sensation en Europe : nous voulons parler de la mort de M'"^ Blanchard.
Blanchard, ainsi que nous l'avons vu plus haut, après avoir gagné dans ses ascensions une fortune colossale, était mort
très pauvre , he laissant à sa veuve , selon sa propre et fcybique expression, « d'autre ressource que de se noyier ou de se pendre. » Mais celle-ci ne fit ni l'un ni l'autre : pensant que l'industrie qui avait été si lucrative pour son mari pourrait bien la faire vivre , elle aussi , elle se fit aéronaute , et exécuta avec succès et profit un grand nombre d'ascensions. Une fois pourtant, à Turin, elle eut fort à souffrir d'un froid si intense, que des glaçons se formaient sur son visage et sut ses màiits. Une autre fois, en 1 817, étant partie de Nantes, elle alla tomber dans un marais où elle faillit se noyer; mais, douée d'une énergie au-dessus de son sexe , et familiarisée avec les dangers de sa profession , elle n'en continua pas tnôins de se livrer à des exercices où elle trouvait honneur et bénéfîcfe.
M™® Blanchard était fort aimée du public; elle avait hérité de toute la vogue dont avaient joui ses devanciers, Blanchard, Testu-Brissy , Garnerin. Aux verres de couleur dont ce derhler avait coutume d'orner sa nacelle , elle avait substitué une couronne d'artifice qui s'allumait à une certaine hauteur et ihondait l'atmosphère d'une pluie lumineuse et bigarrée. Un soir elle voulut faire mieux encore. C'était le 6 juillet 1819. 11 y avait grande fête et foule joyeuse au jardin de Tivoli. Après un magnifique feu d'artifice, M^^ Blanchard devait couronner la soirée par une ascension embellie de flammes de Bengale et d'autres divertissements pyrotechniques. Elle s'éleva en effet. Outre la couronne suspendue au-dessous de sa nacelle, elle avait, pour surprendre le public par un spectacle nouveau, emporté avec elle un petit parachute de six mètres de tour, lesté par une pièce d'artifice que terminait une bombe à pluie d'argent. Lorsque la couronne fut éteinte, elle lança son appareil, et saisit, pour y mettre le feu, une mèche qu'elle avait placée tout allumée dans un coin de son char. Par malheur, le ballon , trop gonflé , perdait en ce moment un excès de gaz j qui fusait par l'appendice. M™® Blanchard fit passer, sans y prendre garde, sa mèche dans ce courant, et l'hydrogène prit feu aussitôt. La masîC des spectateurs, voyant un jet de flammes illuminer le ciel, crut à un supplément de feu d'artifice, battit des mains et cria bravo. Mais, tandis que M"»® Blanchard s'efforçait d'intercepter la flamme en comprimant l'appendice, l'ignition s'était, on ne sait comment, propagée extérieurement de bas en haut , et un énorme jet de gaa en combustion s'échappait par une ouverture qui s'était faite à la partie supérieure du ballon. Cependant la machine descen*
dail avec assez de lenleur pour que Taéronaule put loucher le sol sans accident; un certain non>bre de spectateurs et les employés de Tivoli, comprenant que ce qui se passait n'clait pas normal, avaient couru dans la direction que suivait le ballon , afin de porter secours à l'aéronaute si besoin en était. Tout paraissait donc concourir à un dénouement relativement heureux, lorsque, par une déplorable fatalité, le vent, qui jusqu*alor« avait soufflé de Test, vira au nord -ouest, et, au liou de porter l'aérostat dans la plaine de Monceaux , où il se fût abattu à terre, le ramena sur Paris, et le poussa contre le toit de la maison faisant le coin des rues de Provence et Chauchat. « A moi! » cria M"® Blanchard. La nacelle glissa soud le toit et s'arrêta brusquement à un crampon de fer. Cette secousse inattendue précipita la malheureuse femme sur le pavé, où elle îe brisa la tête. M"»® Blanchard n'était âgée que de quarante et Un ans.
L'Angleterre a aussi fourni à l'aérostation son contingent de victimes. Nous avons déjà raconté comment péril Cocking dan* son imprudente tentative pour réformer le parachute. Avant lui MM. Harris et Sadler, et après lui le lieutenant Gale trouvèrent la mort dans des excursions oîi pourtant il» s'étaient tenus dans les limites tracées par la prudence et par les règles de l'art.
Le premier, ancien ofRcier de marine, après avoir exécuté avec M. Graham plusieurs ascensions, voulut con.^truire et diriger lui-même un ballon. Sa première et dernière expérience en ce genre eut lieu à Londres au mois de mai 1824. Il s'éleva à une grande hauteur, puis ouvrit la soupape afin de redescendre; mais quand il voulut la refermer pour s'arrêter, elle cessa d'obéir, et comme l'ouverture était d'une grande dimension , la déperdition rapide du gaz changea la descente en une véritable chute. Le choc qu'éprouva la nacelle en touchant le sol fut si violent, qu'Harris ne se releva plus. Cependant une dame qui raccompagnait en fut quille pour des contusions assez légères.
Sadler s'était rendu célèbre dans son art par de nombreux voyages aériens; il avait même une fois , à l'exemple du docteur Polain, franchi le canal Saint-Georges de Dublin à Holyhead. Le 20 septembre 1824, il fit, près de Bulton, sa dernière expérience. Ayant, pendant une excursion prolongée, épuisé tottl son lest, et redescendant le soir par un vent violent, il fut jeté contre des cheminées qu'il n'avait pas vues ou qu'il
n'avait pu éviter, et précipite hors de sa nacelle sur le pavé.
Georges Gale, après avoir servi dans la marine anglaise, s'était associé avec un aéronaute de ses compatriotes, M. Clifford , qui possédait un magnifique ballon , et tous deux parcouraient la France , donnant des représentations aérostatiques où ils déployaient une adresse remarquable. Gale a exécuté à Paris, comme M. Poitevin, des ascensions équestres, exercices audacieux qui provoquent toujours l'étonnement du public. Ce fut à la suite d'une ascension semblable qu'il perdit la vie le 9 septembre i850, près de Bordeaux, d'où ii était parti. Après un séjour d'une heure dans l'atmosphère , il redescendit sur le territoire de Cestas ; des paysans saisirent les cordes du ballon et détachèrent le cheval. Gale resta dans sa nacelle, indiquant tant bien que mal aux paysans , par ses gestes et par des phrases à peu près inintelligibles pour eux (il ne savait pas le français] les manœuvres à exécuter. Sur une indication interprétée au rebours, ces hommes lâchèrent les câbles ; l'aérostat, qui venait d'acquérir par la descente du cheval plus de cent cinquante kilogrammes de légèreté spécifique , s'éleva avec une effrayante rapidité. Gale fut d'abord renversé par le choc dans sa nacelle; puis on le vit , à une grande hauteur, immobile et le corps penché par- dessus le bord. Le soir, à onze heures, le ballon vint s'abattre à demi dégonflé , mais dans un état de parfaite conservation, au milieu d'une lande située non loin du lieu appelé la Croix -d'Hinx. Quant à Gale, on ne retrouva de lui qu'un cadavre mutilé ; ce fut un pâtre qui le découvrit le lendemain matin , à deux kilomètres plus loin , dans un massif de bruyères.
Le 19 juillet 1853, une jeune fille de vingt et un ans, Emma Verdier, périt à Monlcsquiou (Gers). Elle s'était élevée de Mont-de-Marsan , le matin , dans une montgolfière appartenant à M. Larlet, que la Société des fêtes de la ville avait chargé de procurer à la population le spectacle d'une ascension. Comment M. Lartet , au lieu de se placer lui-même dans l'aérostat, livrat-il cette jeune fille aux hasards d'une si périlleuse entreprise , c'est ce que les journaux ne nous ont point appris, mais il y a lieu de croire qu'Emma Verdier fut victime de cet impitoyable esprit de spéculation qui rend tant de gens aveugles ou insensibles , et leur fait risquer froidement leurs jours ou ceux de leurs semblables pour contenter un public égoïste et toujours avide d'émotions nouvelles. Quoi qu'il en soit, voici comment, selon les renseignements les plus vraisemblabes , l'accident
arriva. Après une courte traversée, la jeune fille voulut s'arrêter; l'ancre, jetëe sans doute mal à propos et d'une main inhabile, s*accrocha à la cime d'un chêne assez élevé. La force de propulsion du ballon n'étant point encore amortie*, la corde se rompit, et il en résulta une secousse violente qui rejeta Faéronaute hors de sa nacelle. On la retrouva couchée sur le côté , les bras rompus et la tête écrasée.
Nous avons eu déjà occasion de signaler les dangers qu'entraîne remploi des montgolfières. Quelques aëronautes les préfèrent encore cependant aux ballons à hydrogène, dont les frais s'élèvent à mille à douze cents francs, tandis qu'une dépense d'une vingtaine de francs suffit à fournir de quoi gonfler une montgolfière. A la vérité, l'emploi de ces dernières machines est abandonné jusqu'à un certain point dans la plupart des états civilisés; c'est-à-dire qu'on évite en général d'enlever ce ballon avec du feu; mais les aéronautes dont nous parlons, qui ne tiennent pas à faire de longues courses, éludent la difficulté en retirant le réchaud dès que l'aérostat est gonflé ; ils s'enlèvent ainsi sans feu; mais s'ils écartent de la sorte le danger de l'incendie, ils en courent d'autres non moins grands, étant forcés de redescendre, bon gré, mal gré, là où leur ballon les veut déposer. Nous venons d'en voir un triste exemple. Nous citerons encore les trois accidents essuyés à peu d'intervalle l'un de l'autre par un aéronaute très connu, M. Eugène Godard, qui, heureusement pour lui, en fut quitte, la première fois, à Lille, pour une secousse un peu rude qu'il éprouva en tombant sur un toit; la seconde, à Boulogne, pour un bain de mer; la troisième, à Paris, pour une immersion dans la Seine , où il faillit se noyer.
C'est, je crois, le même M. Eugène Godard, — car il y a plusieurs Godard, tous aéronautes, — qui, en 1864, construisit une immense montgolHère chauffée non plus avec de la paille dans une grille ouverte, mais avec du bois ou du charbon dans un appareil fermé. Ce système permet d'entretenir le feu sans danger pendant le voyage. La montgolfière de M. Godard fut mise en chantier après le naufrage du fameux Géant de M. Nadard (naufrage que je vais conter ci -après). Ce ballon pouvait enlever dans sa galerie circulaire plusieurs païsagers. On le nomma V Aigle, Il fut rapidement construit et exposé pendant plusieurs semaines, — moyennant rétribution s'entend, — à la curiosité du public. Mais l'ascension ayant été plusieurs fois ajournée, à cause de l'incertitude du temps,
disait M. Godard, lo public perdit patience. Un dimanche , il y eut une sorte d'émeute. Peu s*en fallut qu on ne fil un mauvais parli à M. Godard et 'à sa trop prudente montgolfière. L'aéronaute se décida enfin à partir, et, le jeudi 12 mai, vers six heures du soir, l'énorme aéroslat s'éleva d*un des terrains alors non bâtis qui avoisinent le parc Monceaux, franchit la partie sud-ouest de Paris et alla descendre doucement, entre Clamart et le Plessis- Piquet, à sept heures cinquante minutes.
Revenons aux naufrages aérostatiques. Et d'abord une ques> tion quelque peu embarrassante se présente : Qu'est-ce qu'un naufrage? Lorsqu'il s'agit d'un navire, l'étymologie 4u mot en dit assez. Il y a naufrage lorsque le bâtiment se brise (frangcre) ou , par extension , lorsqu'il s'ouvre et coule bas par un accident quelconque. Par analogie, il y aurait n^^ufrage aérostatique toutes les fois que le ballon éclate, se déchire, qu'il vient tomber sur le sol assez violemment pour que sa nacelle soit mise en pièces; auquel cas les aéronautes risquent fort d'être tués ou grièvement blessés. Or les voyages aériens s'étant depuis quelques années multipliés au point qu'on a cessé de les compter, il est arrivé maintes fois que l'ascension i^ été suivie d'une descente plus ou moins brusque , plus ou moins dangereuse ; ou par un traînage désordonné , qui a causé à la nacelle et à ceux qui la montaient des avaries sérieuses. A ce point de vue, il faudrait un volume pour enregistrer et décrire tous ces naufrages, dont la plupart, beureusement, non! pas eu, comme ceux que j'ai racontés jusqu'ici, un dénouement tragique. D'autre part, depuis ia malheureuse Emma Yerdier, les seuls noms nouveaux qui soient venus s'ajouter à la nécrologie aérostatique se rattachent aux lamentables épisodes de l'invasion allemande et de la défense de Paris en 1870 et i871. C'est donc lorsque nous parlerons de l'emploi des ballons à la guerre qu'il conviendra de les mentionner. Pour le moment» si nous voulions ne tenir registre que des accident» ayant entraîné mort d'homme, il faudrait clore ce chapitre et passer sous silence des aventures qui n'ont pas laissé de faire quelque bruit, et qui peuvent bien passer pour de vrais naufrages. Les aéronautes, il est vrai, n'y ont pas laissé leur vie, mais peu s'en est fallu, et pour s'en être tirés saufs, sinon tout à fait sains, ils n'en ont pas moins droit au titre de naufragés. Comment, par exemple, ne pas parler de la fameuse catastrophe du Géant?
Le Géant, — son nom le dit assez, — était un ballon d'une
gcandwr inusitée, inmtata^ magnitudinis. Il jaugeait, Jû cioh, }ix mille p[i^tre9 cubes... Hais il faut comiueucer ce récit paç le commen cément.
C'était en Tan de grâce 1863. Les ballons avaient beaucoup perdu de leur ancienne popularité. On avait épuisé les ascenfions nocturnes avec fci; d'arlifice, les ascensions équestres et celles ou la nacelle était remplacée par un trapèze sur lequel uq gymnaste inaccessible au vertige exécutait des évolutions 1^ deux PU (rois cents mètres «^u-dcssus du niveau de la Seine. \j^ public était blasé sur ce genre d'exhibitions, et n'en demandait plus. A peine di^ignait-il lever les yeux lorsque , de loin en loin , il voyait Qotter entre les nuages quelque ballon qui s'était élevé $ans tambour ni trompette , et que montaient de modestes physiciens en quête d'observationf» météorologiques. Quant aux It^lons dirigeables , on en avait tant vu qui , loin de se diriger, ne réussissaient pas même à s'enlever ou à se soutenir en l'air, qu'où u'y croyait plus , et Ton n'eût accueilli qq'avec défiance ^t dédain des expériences du genre de celles qui , au temps des illusions premières, avaient fait espérer tant de fois, sans la ^réaliser jamais , la solution du grand problème aéronautique. Ce sentiment médiocrement bienveillant fut celui qu'on éprouva généralement Iqrsqu'qn vit un mille et unième système de pavigation aérienne se produire sous les auspices de noms bien connus dans le monde artistique et littéraire, mais absolument étrangers an monde scientifique. La nouvelle théorie, — car ce n'était encore qu'une théorie, — s'appelait Y aviation, et Annonçait /a conquête de l'air par l'hélice. ^\\c avait pour parrains MM> C de la Landclle, Nadar et Ponton d'Amécourt. V. de la Landelle était un ancien marin qui* s'était fait romançïef. U. Nadar, de son vrai nom Félix Tournachon, avait aussi écrit de^ romans q( des articles de journaux ; il avait crayonné des c<|ricatures ; enfin il avait monté, d'abord dans la rue Saint- Lazare, puis sur le boulevard des Capucines, un atelier de photographie. Quanta M. Ponton d'Amécourt, je ne saurais dire ^ans quelle carrière il s'était di^tingué. Il convient d'^quter que ces trois messieurs avaient obtenu pour leur système le patronage d'un savant très célèbre, mais un peu discrédité déjà malgré tout son esprit , — ou peut-être à cause de son esprit : Babinet. Le chef et l'homme d'action de la nouvelle école, c'était M. Nadar, qui se lança dans l'entreprise avec l'entrain et Tactivité d'un homme bien convaincu qu'il avait la vérité dans sa poche. Mais on ne fait rien sans argent :
il en fallait pour assurer le triomphe de l'hélice et du plus lourd que Vair. Il fallait aussi frapper ylvement les imaginations et mettre les esprits en éveil. Dans ce double but, M. Nadar n'hésita pus à gacrifier d'abord une somme considérable , qu'il espérait bien récupérer en la doublant ou en la triplant. Cette Bomihe (on a parlé, s'il vous plaît, de i 00,000 francs) fut employée à la construction d'un ballon de dimensions prodigieuses, que M. Nadar appela le Géant, Des avis insérés dans les journaux, de larges affiches apposées sur les murs de Paris annoncèrent que , le dimanche 4 octobre , le Géant partirait du Champ -de -Mars, emportant, pour un voyage de long cours ^ non pas une nacelle, mais une véritable maison garnie de meubles , de provisions , d'armes , etc. , et pouvant loger une vingtaine de personnes. Un règlement draconien fixait les conditions de l'embarquement, les devoirs et les droits des passagers , de l'équipage et du « capitaine ».
Au jour dit, l'ascension eut lieu avec une solennité imposante, au milieu d'un concours immense de curieux. Treize personnes, parmi lesquelles se trouvait une jeune dame de haut rang, s'étaient enrôlées sous les ordres du « capitaine Nadar ». Les conditions du programme furent remplies exactement, sauf pourtant en un seul point: celui qui concernait la durée du voyage. Un léger accident obligea M. Nadar à opérer sa descente près de Meaux ; ce qu'il fit sans dommage pour lui, pour ses compagnons et pour sa machine. Cela ne faisait pas le compte du public, auquel on avait pompeusement annoncé un voyage lointain, et qui fut quelque peu désappointé d'apprendre que le Géant avait repris terre à quelques kilomètres de son point de départ. Et puis on ne trouvait pas non plus que le Géant justifiât suffisamment son nom. « Ce n'est que cela ! » avaient dit les spectateurs malveillants en considérant ce globe gros comme le dôme du Panthéon. Us l'eussent voulu sans doute aussi gros que le Panthéon tout entier. M. Nadar annonça un second voyage et promit que, cette fois, il irait loin. En effet, le 20 octobre, la seconde représentation eut lieu avec la même ponctualité et la même solennité que la première. Il y eut même une addition importante. Afin qu'on ne l'accusât plus de prêter à son aérostat des dimensions plus grandes que nature, M. Nadar avait préparé une double ascension. A côté du Géant se balançait dans le Champ- de-Mars un ballon de taille ordinaire, monté par M. Eugène Godard. Les deux aéronautos partirent ensemble et
voguèrent de concert jusqu'au delà des murs de Paris , afin que les plus sceptiques fussent obligés de reconnaître l'incomparable supériorité de volume du premier.
Cette preuve faite, M. E. Godard descendit, tandis que le Géant continuait majestueusement sa route. U portait dans sa maison d'osier M. et M™« Nadar et sept autres personnes : MM. Fernand de Montgolfier, Yon, Saint-Félix, Tbirion, Eugène d'Arnoult, Jules et Louis Godard. Tout alla bien d'abord. Le ballon avait traversé la France dans la direction du sudouest au nord-est , et à neuf heures du soir il franchissait la frontière belge. Mais, pendant la nuit, des courants croisés le firent changer plusieurs fois de direction. Vers le matin les voyageurs entrevirent avec effroi au-dessous d'eux une plaine immense et mouvante d'où sortait un grondement sourd. C'était la mer î Ils jetèrent du lest et remontèrent. Un autre courant , par bonheur, les ramena sur le continent. A neuf heures du matin ils descendirent et jetèrent leurs ancres. Mais la violence du vent fit rompre les cordages , et le ballon fut emporté avec une rapidité vertigineuse. U eût fallu remonter, mais le lest manquait, ou abattre tout à fait l'aérostat, mais la corde de la soupape était prise dans les mailles du filet.
a Nous nous élevions, a écrit M. Eugène d'Arooult, à vingt et trente mètres , pour tomber ensuite avec une force inouïe. Peu à peu le ballon cessa de s'élever, et la nacelle tomba sur le côté. Alors commença une course échevelée , furieuse ; tout disparaissait devant nous ; arbres , buissons , barrières , tombaient brisés par notre choc. C'était effrayant 1... Une voie ferrée est devant nous... Un train passait, nos cris l'arrêtèrent; mais nous enlevâmes les fils et les poteaux du télégraphe. Un instant après nous aperçûmes au loin une maison rouge ; je la vois encore. Le vent nous poui^sait droit à cette maison. Pour tous c'était la mort, nous devions nous y briser.... Jules Godard essaya et accomplit alors un acte d'héroïsme sublime : il grimpa dans les cordages , dont les secousses étaient si terribles, que trois fois il me tomba sur la tôte; enfin il put arriver à la corde de la soupape, ouvrir celle-ci, et, le gaz ayant une issue , le ballon commença à ne plus s'élever, mais il filait toujours avec une rapidité vertigineuse.
Enfin une forêt se présente. Nul moyen de l'éviter. Nacelle et passagers y seront infailliblement broyés. A tout risque, il faut sauter. C'est ce que firent les voyageurs. Par miracle aucun ne se tua; mais tous furent plus ou moins grièvement blessés.
]Vime Nadar, tombée sous la nacelle, faillit être écri^ée; Nadar eut une jambe fracturée; un autre se rompit le bras. Tous avaient de fortes contusions et d'affreuses écorchures. La chute avait eu lieu près de Nienbourg en Hanovre. Les habitants vinrent au secours des naufragés , qui furent trjansportés h Hanovre. Là les soins ne leur manquèrent pas, et ils reçurent du ministre de France, des autorités du pays, du roi et de U reine eux-mêmes, les marques les plus vives d'intérêt et de sympalliie.
Cette fois , le public dut être satisfait ; il eut de quoi s'occuper pendant quinze jours. \
Le Géant n'était pas mort. H exécuta encore en province , à Paris, en Hollande, quelques ascensions qu'il serait eans intérêt de raconter. Que restc-t-il aujourd'hui de cet énorme ))allon et de sa maisonnette d'osier? Rien, sans doute, que le souvenir affaibli de son naufrage en HanQvre et de la théorie de la navigation aérienne au triomphe de laquelle il devait contribuer.
Ce n'est pas ici le lieu de nous arrêter h cette théorie , que nous ferons connaître en examinant les diverses solutions proposées ou essayées du grand problème do la direction des aérostats. Le temps et des événements d'une gravité exceptionnelle avaient déjà fait oublier la « catastrophe du Géant », lorsqu'au mois de septembre 1874 raltenlioq du public fut de nouveau fort excitée par une aventure plus dramatique peut-être, et, à coup sûr, plus insolite que celle de M. Nadar et de ses huit compagnons. Les deux héros de cette aventure (héros est ici le mot propre, car ils firent preuve d'une témérité digne d'un but plus sérieux et plus utile) étaient un aéronaute de profession, M. Duruof, et sa jeune femme. M, Duruof, — dont la nom vrai , mais trop vulgaire sans doute au gré de son titulaire , était tout simplement Dufour, — s'était fait des ascensions maritimes une spécialité; et aussi avait-il donné le dieu des mers pour parrain à son aérostat. La chance, le vent, et aussi sans doute son habileté et son sang-froid , l'avaient déjà tiré de quelques situations assez périlleuses. Le 16 août i868 , il avait exécuté, en compagnie de M. Gaston Tissandier, dont le nom se retrouvera sous notre plume quand nous parlerons des ascensions scientifiques, et qui faisait alors ses «< premières armes aériennes », une promenade singulièrement hardie au-dessus de la Manche et de la mer du Jiord. Celte promenade était déj^ une revanche j car QU rçcont^it, à Calais,
quo M« Duruor «y^it précé4emnf)ent t^Pté ou feint d^ tenter une ascension sembbble, et qu'au dernier moment il avait (urttvé 9on ballon tout exprès pour »e dispenser de partir. Aussi, en le voyant eqaporté au lai^ge sans autre chance de calut que la rencontre d'un coupant contraire qui ramenât le ballon vers le continent, — ce qui eut lieu, fort heureusement, — disait -il h son compagnon avec une sorte de satisfaction amère :
ic Advienne que pourra ; les (ialaisiens, du moins, ne diront plus que je suis un lâche. »
Un an après, le 26 septembre 1869, le Nept^ne s'élevait iù la ville ducale de Monaco, emportant dans sa nacelle M* Duruof, M. Bertaux et un ouvrier mineur. Après avoir erré quelque temps parmi les nuages au-dessus des mon*? tagqes , le ballon fut entraîné vers la Méditerranée , où Quruof 16 laissa tomber rapidement. Par bonheur, le vent, au ras des Ilots, soufflait du large vers la côte, et celle-ci était assez rapprochée pour que les aéronautes, devenus navigateurs et poussés par l'aérostat dégonflé comme par une grande voile, ^ient pu y aborder sans autre accident. Revenu à Calais en 1874, M. Duruof pouvait croire qu'il y trouverait un accueil bienveillant, et qu'au moins son courage n'y serait pas mis en doute. Nouvellement marié, il avait avec lui sa jeune femme, qui devait l'accompagner dans son ascension. Cette fois encore le mauvais temps parut rendre rascension si évidemment dangereuse , que le maire de la ville s'opposa d'abord à ce qu'elle (iut tien, n se trouva , comme précédemment, dans la population calaisienne des gens qui prirent mal la chose et renouvelèrent contre Puruof Todieuse accusation de lâcheté; qui osèrent même donner h enttmdre que l'aéronaute partirait bien, mais non en ballon, et qu'il n'enlèverait que l'argent du public* Duruof insista alors auprès de la municipalité, et il obtint, non sans peine, l'autorisation d'exécuter quand même l'ascension annoncée, il risquait sa vie 1 que dis-jc? il allait au-devant d'une mort presque certaine, et il y a gros â parier que ceux qui l'avaient taxé de pusillanimité et d'indélicatesse eussent fait une vilaine grimace s'il Jes eût pries de vouloir bien monter avec lui dans sa nacelle. Sa jeune et courageuse femme ne voulut pas se séparer de lui dans ce pérjl suprèm^. Le départ eut lieu h sept heures cinquante -cinq minutes du lOir, pn présence i\xm foule plus émue que curieuse, et le {imorda dut tenailler le coBur de ceu^ qui avaient insulté 1q
malheureux Duniof , lorsqu'ils virent le ballon emporté , comme on ne le prévoyait que trop, vers la pleine mer. On était aux premiers jours de septembre. La nuit tombait déjà lorsque l'aérostat se trouva au-dessus de la mer. Duruof apercevait les phares anglais et français , mais il n'y avait aucun navire en vue. Il fallut attendre , et attendre jusqu'au jour pour avoir la chance de s'abattre près de quelque bâtiment qui pût venir au secours des aéronautes. Duruof prit le parti de passer la huit à observer une corde longue de soixante-dix mètres qui pendait de la nacelle , et chaque fois que la corde touchait Teau , il jetait un peu de lest pour remonter.
« A quatre heures du matin, dit -il, un peu avant le lever du soleil , je jetai tout le lest léger et je découvris que pendant la nuit le vent nous avait poussés dans la direction du nord-est. Ne sachant à quelle distance nous .Plions de la côte la plus prochaine et craignant d'être poussé dans la direction du pôle par un autre courant , je résolus d'essayer de descendre sur un navire. J'en apercevais plusieurs de toute grandeur au-dessous de moi. Étant alors à une hauteur de seize cents mètres, je fis les manœuvres nécessaires pour descendre, et vers cinq heures j'y parvins. Le courant inférieur avait une direction nord-ouest,* Il est impossible de dépeindre la soif qui me dévorait. Ma pauvre femme, que j'essayais de consoler en lui disant que nous suivions la bonne direction, ne perdit pas courage. Je lui montrai deux navires qui se trouvaient juste au-dessous de nous , et je lui fis comprendre que nous cherchions à descendre à bord de l'un d'eux... Je remarquai que le plus petit des deux , un bateau de pêche , faisait des manœuvres dans le but d'arriver à ma rencontre. La mer était très houleuse. Sans crainte , j'ouvris la soupape, et le ballon tomba jusqu'à ce que les cordes de la nacelle traînassent dans l'eau. En un clin d'œil nous avions dépassé le navire , mais l'équipage mit son canot à la mer et rama vers nous. 11 était six heures du matin , et en voyant la bonne volonté que les pêcheurs mettaient à nous venir en aide, je résolus d'arrêter la marche du ballon en tenant la soupape ouverte jusqu'à ce que la nacelle fût remplie d'eau. Cependant, lorsque je me retournai, je n'apercevais plus le navire. De temps en temps d'énormes lames venaient se jeter sur le ballon et nous inondaient d'eau. Le ballon résista au choc. A sept heures nous découvrîmes de nouveau le SmacA (chasse -marée) sur l'horizon, et nous remarquâmes qu'il nous suivait et gagnait du terrain. 11 faisait un froid vif,
et DOS membres s'engourdissaient. Nos forces nous abandonnaient, et l'espoir d'être rattrapés par le chasse -marée seul nous soutenait. »
Abrégeons ce récit. Les naufragés furent enfin rejoints par une embarcation détachée du chasse -marée et montée par le patron ou « capitaine » de ce bâtiment , M. William Oxley , et son second. En accostant la nacelle , cette embarcation faillit être chavirée ; mais les braves marins tinrent bon et réussirent à enlever et à déposer dans leur canot M>°^ Duruof , plus morte que vive. Son mari parvint à son tour à enjamber le bord et se laissa tomber à côté d'elle. On les amena k bord du chassemarée, où tous les soins nécessaires leur furent prodigués, et qui les débarqua sans autre mésaventure au port de Grimsby en Ecosse. Là, M. et M^^^ Duruof furent acclamés par des centaines de pécheurs et d'autres spectateurs. La nouvelle de leur sauvetage parvint promptement en France. Les Calaisiens, qui n'étaient pas sans reproche, s'il est vrai, comme nous l'avons dit plus haut , que les propos outrageanls de quelquesuns d'entre eux avaient déterminé M. et M«°« Duruof à s'élancer au-devant d'une mort presque certaine , les Calaisiens , disonsnous , durent se sentir la conscience soulagée d'un poids bien lourd. Leur allégresse se manifesta par des illuminations et par une souscription dont le produit, assez rond, fut aussitôt expédié aux naufragés. Cette réparation morale et pécuniaire à la fois leur était bien due.
Les aérostats a la guerre. — Application des ballons aux reconnaissances militaires pendant les guerres de la révolution. — Relation du commandant Coutelle. — L*écolc aérostatique de Meudou.
Dès qu'une découverte nouvelle apparaît , la première question qui se présente à l'esprit de ceux qui ne sont pas exclusivement voués aux spéculations de la science pure est celle-ci : A quoi cela sert-il ?
Relativement aux ballons , la réponse d'abord parait simple : cela devait servir, selon l'expression de l'un des Monlgolfier,
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à (( naviguef dans Tair ». Mais on reconnut bientôt que les ballons pe naviguaient point : ils flottaient, ce qui est fort différent; et à moins qu'on ne les retînt captifs avec des cordes , il^ allaient, — et ils vont encore , hélas ! — non pas oii Vaéronaute veut aller» mais où le vent les emporte.
Ainsi réduits à u'être que les jouets du vent , les ballons u'avaient servi en réalité qu'à amuser la curiosité du public , quelquefois h l'émouvoir, lorsque l'ascension se terminait à la f^çon de la tentative d'Icare; mais de services, ils n'en avaient vendu que fort peu, lorsque la révolution éclata, et, bientôt après la guerre , une guerre terrible : celle de toutes les puis-» sance^ européennes coalisées contre la France. Pour tenir tite 4 tant d'enneqiis conjurés, la révolution n'avait pas trop dQ toutes les forces matérielles et intellectuelles du pa^s. La Convention le comprit, et une commission composée de Çamot, Monge, Berthollet, Guyton-Morveau, Cbaptal, etc., fut chargée d'ayiser aux moyens de faire servir aux besoins de la défende nationale les découvertes scientifiques. Guyton- Morveau eut alors l'idée d'employer les ballons captifs aux reconnaissances militaires , et , cette idée ayant été agréée par le comité de salut public , il proposa à un jeune chimiste de ses amis, nommé Coutelle, de se charger de l'exécution. Coutelle accepta avec empressement, et le comité de salut public lui confia aussitôt la direction des opérations aérottatiques militaires aux armées de Sambre-et-Meuse et du Rhin , mais en lui faisant défense expresse de faire usage de l'acide sulfurique pour la préparation du gaz hydrogène, parce que le soufre était nécessaire à la préparation de la poudre. La commission scientifique décida alors d'avoir recours à la décomposition de l'eau par le fer *. Les expériences faites dans ce sens ayant pleinement réussi, Coutelle reçut Tordre d'aller, sans plus de relard , à Maubeuge , proposer au général Jourdan l'emploi d'un aérostat à son armée. Arrivé à Beaumont, Cou-> telle montra son ordre au représentant du peuple en mission près de l'armée. Celui-ci trouva fort suspecte une mission à laquelle il ne comprenait rien du tout, et commença par menacer Coutelle de le faire fusiller. 11 se radoucit pourtant
* On sait que Teau est formée par la combinaison de deux gaz : l'hydrogène et l'oxygène, et que le fer, à la température rouge, a là propriété de décomposer le liquide ou sa vapeur en absorbant l'oxy* gêna, at en mettant an liberté l'hydrogène, qui ^e dégage seul.
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lorsque le jeune sayant lui eut fait voir de quoi il s*agissait, et il voulut bien même le complimenter sur son dëvouement ^ la république. Après une courte entrevue avec Jourdan , Coutelle revint à Paris pour faire construire et disposer les appareils nécessaires à la production du gaz hydrogène. Il s'adjoignit Conté , qui s'établit avec lui au château de Meudon , mis h sa disposition par le ministre , et au bout (le quelques mois tous les appareils étaient prêts.
« J*en donnai avis à la commission , dit Coutelle dans sa relation ; plusieurs de ses membres vinrent présider la première expérience au moyen d'un ballon tenu par des cordes. Les commissaires m'engagèrent à me placer dans la nacelle , et me donnèrent une suite de signaux à répéter et d'observations à faire. Je me fis élever successivement de toute la longueur des cordes, deux cent soixanlcrdix toises... J'avais dans ma nacelle de petits sacs remplis de sable et portant une flamme; j'y plaçais la note ou la lettre que je voulais faire passer, et je jetais le sac après avoir averti par un signe convenu. 11 tombait au-dessous de la nacelle.
« Peu de jours après, le comité du gouvernement m'adressa le brevet de capitaine commandant les ah'ostiei^s dans l'arme de l'artillerie, attaché à l'état -major général. Je reçus en même temps Tordre d'organiser une compagnie de trente hommes, y compris le capitaine, un lieutenant, un souslieutenant, un sergent -major faisant fonctions d'officierpayeur, des sous-ofticiers, et de me rendre à Maubeuge dans le plus bref délai. Le huitième jour je partis. avec un officier après avoir dirigé sur Maubeuge le petit nombre de soldats que j'avais pu réunir. Mon premier soin fut, e\\ arrivant, de chercher un emplacement, de construire mon fourneau, de faire des provisions de combustible et de tout disposer en attendant l'arrivée de l'aérostat et des appareils qui Hvaient servi à ma première expérience de Meudon.
u Les différents corps de l'armée ne savaient de quel œil regarder des solJats qui n'étaient pas encore sur l'état militaire, et dont le service ne leur était pas connu. Le général qui commandait à Maubeuge ordonna une sortie contre les Autrichiens, retranchés à une portée de canon de la place. Je lui demandai à être employé avec ma pelite troupe à cette attaque. Deux des miens furent grièvement blessés; le souslieutenant reçut une balle morte dans la poitrine. Nous rçn» (faînes daf)? 1^ pl^ce ai^ rang des soldai d^ T^VRi^^-i
« Peu de temps après , mes équipages étant ariivés , je pus mettre le feu à mon fourneau, et l'aérostat fut rempli en moins de cinquante heures. Alors, deux et souvent trois fois par jour, je m'élevais par ordre du général commandant, avec un officier de l'état- major, pour examiner les travaux de l'ennemi, ses positions et ses forces... Le cinquième jour, une pièce de dix -sept, embusquée dans un ravin à demi-portée de canon, tira sur le ballon aussitôt qu'il fut aperçu au-deàsus des remparts. Le boulet passa parniessus ; un second coup fut bientôt préparé ; je voyais charger et mettre le feu à )a pièce ; le boulet cette fois passa si près , que je crus Taérostat percé. Au troisième coup le boulet passa par-dessous. Lorsque j'eus donné le signal de nous ramener à terre , ma troupe mit une telle activité pour m'y faire arriver, que la pièce ne put tirer que deux coups. Le lendemain , la pièce n'était plus en position.
u Occupés pendant vingt jours à des travaux continuels de jour et de nuit , ainsi qu'à des observations , rien n'était disposé pour entrer en campagne , pour conduire une voile tendue de vingt -sept pieds et un globe aussi fragile, pour sortir d'une place forte, traverser les fossés, passer par-dessus les remparts et les portes , lorsque je reçus à midi Tordre de me porter le lendemain sur Charleroi , éloigné de douze lieues par les détours que je serais obligé de faiie pour éviter les villages, dont les rues étaient trop étroites.
« Nous pûmes sortir de la place et passer assez près des vedettes ennemies à la pointe du jour.
« Je voyageais avec le ballon à une élévation telle , que la cavalerie et les équipages militaires pouvaient passer sous la nacelle ; les aérostiers qui tenaient les cordes marchaient sur les deux bords de la roule.
« Après avoir fait une reconnaissance en route, nous arrivâmes devant Charleroi au soleil couchant. J'eus le temps, avant la fin du jour, de reconnaître la place avec un officier général. Le lendemain je fis une iieconde reconnaissance dans la plaine de Jumet, et le jour suivant l'aérostat fut en observation , avec un ofdcier général et moi , pendant sept à huit heures.
« A trois heures de l'après-midi (l'attaque * avait commencé
* Il s'agit ici de la bataille de Fleurus, livrée par les Français, assiégeant Charleroi, aux Autrichiens, qui voulaient délivrer cette
à trois heures et demie du matin) , le général Jourdan me donna Tordre de m^élever et d'observer un point sur lequel il me donna une note. Pendant que j'observais avec un officier de ma compagnie, un bataillon qu'on faisait porter sur un autre point par le chemin le plus court passa sous mes cordes : j'entendis plusieurs voix qui répétaient avec humeur qu'on les faisait battre en retraite ; je distinguai parfaitement la voix de l'un d'eux qui leur dit : <c Si nous battions en retraite, le ballon ne serait pas là. »
<( Plusieurs officiers autrichiens qui étaient à la bataille de Fleurus m'ont assuré , lorsqu'ils étaient en France , qu'il avait été tiré sur nous plusieurs coups de carabine. Après quelques autres reconnaissances, nous suivîmes les mouvements de l'armée. Nous étions près des hauteurs de Namur, lorsqu'un coup de vent que nous n'avions pu prévoir porta le ballon sur un arbre qui le fendit dans sa partie supérieure ; dans un instant il fut vidé.
u Je ne balançai pas à retourner à Maubeuge, dont nous étions éloignés de douze lieues ; nous y arrivâmes le lendemain matin. Un nouveau ballon que j'avais demandé n'étant pas arrivé , je crus devoir prendre la poste pour en hâter l'expé- . dition. Aussitôt que je l'eus reçu, je fis toutes les dispositions pour le remplir. Après plusieurs reconnaissances auprès des officiers généraux qui commandaient les différents corps de l'armée , nous passâmes la Meuse en bateau pour nous diriger sur Bruxelles.
« Arrivé à Borcette, près d'Aix-la-Chapelle, un séjour de quelques mois me permit d'y faire un nouvel établissement. Je l'avais à peine terminé que je reçus l'ordre de me rendre à Paris pour y former une seconde compagnie ; je fus chargé de la conduire à l'armée du Rhin, où les reconnaissances eurent le même succès.
« Les généraux autrichiens et les officiers de leur armée ne cessaient pas d'admirer cette manière de les observer, qu'ils appelaient aussi savante que hardie. J'en ai reçu les témoignages les plus honorables toutes les fois que je me suis trouvé avec eux. « Il n'y a que les Français capables d'imaginer et d'exécuter une pareille entreprise, » m'ont- ils répète lorsque je leur ai dit qu'ils pouvaient en faire autant.
place. L'aérostat contribua beaucoup à assurer à Tarmée française la victoire qu'elle remporta dans cette journée fameuset
i< J'avaU reçu l'ordre de faire une rcoonnûssaoee suc Uayence; je me postai entre noslignet et la place, à une demiportée de canon ; le vent était fort , et pour lui opposer plus de résistance, je montai seul avec plus de deux cents livres d'excès de légère! é. J'étais k plus de cent cinquante toises d'iSIévation , lorsque trois bourrasques successives me rabattirent à terre avec une si grande Ibrce, que plusieurs des barreaux qui soutenaient le fond de ma nacelle furent brisés. Chaque fois le ballon s'élevait avec une telle vitesse , que soixante - quatre personnes , trente - deux à chaque corde , étaient entraînées à une grande distance.
« Vennemi ne tira point. Cinq généraux sortirent de la place en élevant des mouchoirs blancs sqr leurs chapeaux; nos généraux, que j'en prévins, allèrent au-devant d'eux. Lorsqii'ils se furent rencontrés, le général qui commandait la place dit au général français : u Monsieur Iç général , je vous demande en grâce de faire descendre ce brave ofpciçr : la veut va le faire périr; il iie faut pas qu'il soit victime d*un accident étranger à 1^ guerre ; c'est moi qui ai fai( tirer sur lu^ k l(aviheuge. »
u Le vent se calpia un peu \ alors je pus compter à li^ ^ue ^impl^ les pièces de canon sur les remparts , ain^i que toutea les personnes qui marchaient dans les rues et sur les places...
« Nous étions campés sur les bords du Rhin, (levant &(anjiejo), lorsque le général qui nous commandait m'envoya ^(i parlementaire sur l'autre rive. Aussitôt que les ofQciev^ autrichiens eurent appris que je commands^iç l'aérostat, je fus accablé de questions et de compliments ; un ofBcier qqi avait passé le fleuve avec moi observa que ^i mes cord<^s cassaient, je pourrais ôtre exposé en tombant dans le camp enn^prij. u j^opsieur Tingénieur aérien, répondit qn officier supérieur, les Autrichiens savent honorer les talents et»la bravpmre; vous çerie:^ traité avec distinction. C'est moi qui vous ai apevç\i et signalé le premier, pendant la bataille ^e Fleurus, au prince deCobourg, dont je suis Taiie de camp. » Je lui observai qu'on ne devait pas, suivant l'usage, m'interdire l'entrée de la place, puisque, en m'élevant sur l'autre rive, je plongeais sur la ville. Le général qui commandait envoya le lendemain l'autorisation de me faire voir la place , ci notre général consentait à m'y laisser entrer.
<< pendant que j'étais à cent cinqiiantp toises d'élévatipn pour uue reconnaissance sur les bords du Bhiû, un frisson
épau?iiQta)ile me torç4 pour U premièra fqî9 k m'Hsseoif. ^^j\9 ma nacelle; il fut sui?i <)'una fièvre violente qui me noit nux porter du tombeau à Frakental, où j'avais fait UQ établissement. Mon lieutenant prît le commandement de ma compagnie, et passa le Bbin ; dans la première nuit son ballon fut criblé dP chevrotines et mis hors de service.
« Celui que conduisait le capitaine Lhomond, commandant la seconde compagnie, et que plusieurs bombes et boulets n'avaient pu démonter devant Grhenbreinstein , fut également percé de plusieurs balles près de Francfort. Cette compagnie fut faite prisonnière de guerre à Wùrisbonrgi en Franconie, et fit partie ensuite de l'expédition d'Egypte.
« Forcé de prendre un congé, j'étais à peine convalescent lorsque je rentrai à Paris. Je fus élevé, en arrivant, au grad^ de chef de bataillon, e\ je repris h suite de me; U'avaux 4 Meudon» >*
Les hostilités étant alors suspendues, Coutelle fut chargé, conjointement avec son ami Conté, d'établir à Meudon une écofe aérostatique i dont ce dernier fut nommé directeur. Cette école était destinée à recevoir un certain nombre de jeunes gens sortant de l'École militaire et h )es exercer aux manœuvres aérostatiques. Ces manœuvres conàstaient dans la construction, Vappareillement et la conduite des ballons, et dans la pratique de l'espèce de télégraphie imaginée par Cgnté pour entretenir la correspondance entre Taéronaute et les personnes ^restées à terre. Tout devait se passer dans le plus grand silence. L'officier montant le ballon correspondait premièrement avec ses hommes qui tenaient les cordes et conduisaient le ballon ; il se servait pour cela de drapeaux carrés ou triangulaires, de cinquante centimètres de large et de couleurs diverses ; chaque drapeau, rouge ou blanc ou jaune, etc., avait un sens propre et signifiait qu'il fallait laisser monter, faire descendre, avancer, reculer, aller à droite, à gauche, etc.; et réciproquement, les aérostiers répondaient par des pièces d'étofl'es semblables qu'ils étendaient sur le sol, et qui avertissaient l'aéronaute des mouvements qu'il devait exécuter; deuxièmement avec le général en chef, auquel il transmettait le résultat de ses reconnaissances sur des morceaux de papier attachés à de petits sacs pleins de sable, surmontés d'une banderole, qu'il jetait à terre.
A la reprise des hostilités, les aérostats furent encore employés avec succès 4 Popdi h Liège, à Coblentz, au Coq -Rouge,
à Kiel , à Strasbourg et à Andernach , par les généraux Jourdan , Lefèv^re, Pichegru, Moreauet Bernadette .
Le général Bonaparte emmena aussi avec lui en Egypte la seconde compagnie d'aérostiers , alors commandée par Conté : mais les Anglais capturèrent le vaisseau qui portait les appareils et les matériaux destinés à la production du gaz et à la construction des aérostats. Les aérostîers ne furent donc, dans cette expédition , d'aucune utilité stratégique , et leur râle se borna à faire enlever quelques ballons dans les fêtes par lesquelles le général en chef s'appliquait à charmer les ennuis de ses soldats, et à impressionner favorablement l'invagination des Orientaux.
Napoléon n'était pas, du reste, partisan de l'emploi des aérostats aux armées ; il était convaincu que , si Ton en avait tiré d'abord parti , cela était dû uniquement à ce qu'alors les Français avaient seuls de ces machines , et seuls aussi savaient s'en servir; mais que désormais, la construction et la manœuvre des aérostats n'étant plus un secret pour aucune nation de TEurope et ne constituant plus un privilège entre nos mains, les ennemis pourraient aisément opposer leurs ballons aux nôtres , et qu'ainsi l'aérostation militaire ne serait plus dans la stratégie qu'une complication dont il ne résulterait pour nos armées aucun avantage spécial. En conséquence , lorsqu'il devint premier consul , il fit fermer l'école de Meudon et vendre tous les ustensiles qu'elle contenait.
Les aérostats a la guerre (suite). — Les ballons incendiaires au siège de Venise en 1849. — Essais à Vincennes. — Les ballons du siège de Paris et la poste aérienne. — Essai tenté pour rentrer dans Paris. — L'aérostation militaire aux armées de la Loire. -^ Les ballons de la Commune.
L'emploi des aérostats était abandonné en France, sinon d'une manière définitive, au moins pour bien des années. Cependant Carnot, qui commandait Anvers assiégé en 1815, se servit encore de ballons captifs pour reconnaître les positions des assiégeants, On a , depuis, essayé à plusieurs reprises
de réaliser une autre application militaire des aérostats en les cluirgeant de projectiles explosifs qu'ils devaient laisser retomber, à' un moment donné , sur les ennemis. Cette idée parait avoir pris naissance en Russie, en 1812; mais les expériences préliminaires a^fant mal réussi, on ne lui donna aucune suite. En 1849, les Autrichiens, assiégeant Venise, ne craignirent pas de recourir à ce moyen de destruction. Mal leur, en prit. De petits ballons furent lancés au-dessus de la ville. Chacun portait une bombe munie d'une mèche à laquelle on mit le feu au moment du départ (il va sans dire que les ballons n'étaient montés par personne), et dont la longueur était calculée de telle sorte que le feu gagnât le projectile en temps opportun. Mais le vent , sans lequel on avait compté , déjoua les calculs des savants officiers autrichiens. Des mèches s'éteignirent en route; d'autres brûlèrent plus vite qu'on ne voulait, et les bombes éclatèrent eu l'air. Enfin la plupart des ballons furent ramenés par le vent en deçà des lignes des assiégeants, et ce fut sur ces derniers que revinrent tomber les projectiles destinés aux malheureux Vénitiens.
Malgré cet exemple fort instructif, le gouvernement impérial français fit exécuter à Vincennes, en 1854, des expériences du même genre. Seulement les petits ballons perdus étaient remplacés par un gros ballon captif, qui devait laisser tomber à terre des projectiles. Il parait que ces expériences furent mal faites ou qu'elles donnèrent des résultats peu encourageants. Quoi qu'il en soit , les ballons ne jouèrent aucun rôle au siège de Sébastopol , ni dans aucune des guerres du second empire.
11 n'en fut pas de même dans la guerre de Sécession des Etats-Unis, où l'armée du Nord tira un très heureux parti de l'emploi des ballons captifs combiné avec celui du télégraphe électrique pour les reconnaissances militaires. C'était l'idée française de 1793 reprise et perfectionnée. Ce fut surtout au siège de Richmond que ce mode d'observation rendit aux fédéraux de remarquables services, en signalant au général Mac-Clellan tous les mouvements des séparatistes, et en lui permettant.de porter ses forces au moment opportun sur les points où l'ennemi se flattait de le surprendre.
Les événements delà guerre désastreuse soutenue en 1870 et 1871 par la France contre l'Allemagne ont ajouté à l'histoire de l'aérostation une page à la fois triste et glorieuse. Le rôle de l'aérostation a été, durant cette lamentable période, à la fois militaire, politique et social, — j'allais dire moral. C'est
surtout , en bffet , cottime hioyen de transport et de coitimuni- 1
cation entre la capitale assiégée et les départements , entre le i
gouvernement de Paiis et sa délégation établie d'abord à Tour», i
puis à bordeaux, que les ballons ont été Ulilisés. Cette poste -
aérienne, heureusement tombinée avec l'emploi des pigeon^ i
voyageurs et avec la merveilleuse application de la photographîé . i
à la reproduction microscopique des dépêches, a été pour ' ;i l'Europe entière un sujet d'admiration; pour nos ennemis une } i cause dte dépit et une humillalion au milieu de leurs tdomphe*. | I Le 18 septembre 1870 est une date néfaste qui ne S'effacera i i jahials de la mémoire des Français. Ce jour-là, le cercle de l'armée allemande se fetma autour de Paris. Là France fht séparée de sa capitale, et celle-ci dut se préparer à tous lés périls, à toutes les privations, a toutes les arigoisses d*un siège meurtrier. Déjà, en prévision de cet événement, le gouvernement dtB là Défense nationale avait envoyé à Tours trois de se* membres, MM. Glais-Bizoin, Crémieux et l'amiral Fourichon, pour le représenter et pourvoir, dans les départements, aujt besoins de la défense et des affaires publiques. Mais entre ceà deujt tronçons du gouvernement , nulle entente , nulle action commune n'était possible une fois Paris investi. Chacun était condamné à ne plus agir qu'au hasard, en risquant de contrarier, de détruire ce que l'autre pourrait fuire ou tenter. LA délégation de Tours avait bien emporté les instructions dil général Trochu, mais ces instructions ne pouvaient tout prévoir, et la tactique habituelle de l'ennemi devait en rendre l'exécution souvent impossible. Puis comment ne pas songet à ces milliers de familles dispersées par la fatalité des événements; à ces femmes, à ces enfants qui avaient dû s'exiler en province, laissant à Paris un père, des fils, des frères, que leur patriotique devoir retenait au poste de combat! Fallait-il de part et d'autre se résigner à une séparation absolue, qui pour tous serait longue sans doute, et pour plusieurs, hélas! éternelle? — Par bonheur on songea aux ballons. Avec les ballons on pouvait sortir de Paris sans encombre , passer à quelques centaines de mètres au-dessus des lignes prussiennes , et aller atterrir au sud, ou à l'ouest, ou au noi-d- ouest sur un sol français. Une fois là, les émissaires du gouvernement de Paris iraient s'aboucher avec la délégatien , et la poste se chargerait de distribuer dans toute la France les lettres qui leur avaient été confiées. En un mot, Paris communiquerait avec les départements.
LA NAVIGATION AÉRIENNE dS
Ce n'était , ^ la vëtité , que la moitié du problème : tl ^restait à mettre les départements en communication aveic Paris, ce qui était beaucoup plus difficile. Revenir à Paris par la t^ié de l'air, on osa bien le rêver, on l'essaya même, sans succès, comme nous le verrons bientôt; mais on rie pouvait se faire à cet égard aucune illusion en l'absence de moyens de directioti pour les aérostats, et il fallut chercher autre chose. OU trouva les pigeons voyageurs, que les aéronautes emportaient de PariS', et qui reprenaient leur vol vers le lieu dd départ^ portant attachée & une plume de leur queue une dépêche imperceptible. Grâce à cet artifice et grâce à la photogiaphie , le^ assiégés ont pu avoir de ternps à autre des nouvelles de ce qui se passait en France.
Dès le 23 septembre, un premier ballon s'élevait des buttes Honttnartre^ à huit heures du matin, emportant l'aéronaute Duruof avec cent vingt- cinq kilogiTunmes de dépêches. Duruof descetidit sans accident, le même jour à onze heures, nou loin d'ËVreux.
Deux jours après , le ballon de M. Eugène Godard , ta ViHt" de 'Florence, partait du boulevard d'Italie. Il était monté par TaéronaUle Gabriel Mangin et par un passager fort équivoque du nom de Lutz. Les deux voyageur^ atterrirent à Vernouillet^ dans le département de Seine -et -Oise, à quelques kilomètres à peine des Prussiens. Tandis que M. Mangin repliait son ballon et le cachait, ainsi que ses instruments, le sieur Lutz s'emparait des dépêches et s'en allait à TourS , raconter qu'il était venu seul avec une mission du gouvernement. Dans un hôtel, il se faisait, a-t-on dit, passer pour M. Nadar. M. Mangin, arrivant ensuite, et se présentant comme l'aéronaute de la Ville -de- Florence, était fort étonné d'apprendre que le dit aéronauté était déjà dans la ville; il se mit aussitôt à sa recherche, mais Lutz était déjà reparti. Ce qu'il devint, ce qu'il fit, on ne l'a jamais tu au juste. Dans un prétendu récit de son voyage qu'il a publié à Tours, il persiste à supprimer son compagnon Mangin et à se dire « commissaire délégué du gouvernement de la Défense nationale. » La Ville -de -Florence avait emporté trois cents kilogrammes de dépêches, et trois pigeons qui revinrent à Paris avec des nouvelles.
La troisième ascension eut lieu le 29 septembre ^ au moyen de deux ballons accouplés que montaient MM. Louis Godard et Courtin, et qui touchèrent terre à trois kilomètres de Mantes. Ui quatrième fut exécutée, le 30 septembre, par M. Gaston
Tissandier seul , avec le ballon le Céleste. M. Tissaadier emportait trois pigeons , trois ballots de dépêches pesant quatre-vingts kilogrammes, des instructions confidentielles du gouvernement de Paris pour la délégation , et dix mille pt*oclamations imprimées en allemand à l'adresse de l'armée ennemie. Parti de Yaugirard à neuf heures et demie , il put prendre terre vers midi à peu de distance de Dreux , après avoir couru risque de recevoir quelques balles prussiennes. A Dreux, il remit ses dépêches au receveur des postes , et lâcha deux de ses pigeons avec de courtes missives annonçant son arrivée. Il se rendit aussitôt après à Tours , d'où il lança son troisième pigeon , porteur d'une dépêche chiffrée de l'amiral Fouricbon pour le général Trochu. Il fut bientôt rejoint dans cette ville par son frère, M. Albert Tissandier, qui était parti de Paris le 14 octobre, à une heure un quarl, en compagnie de MM. A. Hanc et Ferrand, avec quatre cents kilogrammes de dépêches. Ces voyageurs, débarqués à Montpothier, près de Nogent- sur -Seine, n'avaient pu arriver à Tours qu'en passant par Troyes, Dijon, Ncvers et Bourges. Huit jours auparavant, le ballon l'Armand -Barbes, monté par l'aéronaute J. Trichet, avait emporté M. Gambetta, ministre de l'intérieur et de la guerre , désormais chargé de la direction suprême de la défeniie hors de Paris , et son chef de cabinet , M. Spuller, en même temps que M. Révilliod, aéronaute, May et Raynold, citoyens américains, et un sous -préfet, s'élevaient dans la nacelle du George -Sand. Le double départ eut lieu à onze heures dix minutes. Les deux ballons, en passant au-dessus des lignes prussiennes, eurent à essuyer plusieurs décharges de mousqueterie ; une balle effleura la main de M. Gambetta. V Armand* Barbés put néanmoins atterrir sans avarie sérieuse près de Mondidier, à trois heures moins un quart, et M. Gambetta et ses compagnons arrivèrent sains et saufs à Amiens dans la soirée. Quant aux voyageurs du Gcorge-Sand, ils descendirent à quatre heures à Crémery, près de Roye, d'où ils rejoignirent le lendemain à Amiens ceux du Barbés.
Le total des départs ainsi effectués de Paris pendant la durée du siège e^t de soixante -quatre. Le dernier ballon partit le 28 janvier et apporta en province la nouvelle de l'armistice. On n'attend pas de nous le récit de ces nombreuses ascensions. Nous emprunterons seulement au véâdique et curieux livre de M. Gaston Tissandier, En Ballon, pendant le siège de Pmis, quelques détails sur ceux de ces aventureux voyages qui ont
eu une termiotùsoD malheureuse ou qui ont été marqués par des incidenti eitraord mures
Les deui premiers qm se présentent à nous sont les dix- "sepliëme et dix-hmtiëme par ordre de dates Deux ballons k
Vauban et la Bretagne, partirent le même jour, 27 octobre. Le premier portait trob personnes : MVt Guillaume un marin devenu aéronaule , et deux passagers MU Reillin^er, photographe, et Cassiers, propriétaire de pigeon* Il alla tomber près de Verdun dons un district occupé par les Prussiens. Le marchand de pigeons Tut grièvement blessé dans le liatnage.
n tA i<ÀVlGAtlDK AfiktENNE
M. Ref tlin^r, BaVarois d'origine , ^e tira aisëmenl a'affaîrâ , grâce à sa connaissance de la langue alleitiande. MM. Cassiers et Guillaume parvinrent -ils à regagner urie terre française ou fùrônt-ils pris par les Prussiens, M. Tissandier ne nous l'apprend point; mais il reproduit le récit détaillé fait dans le journal la Liberté, du 43 mars 1871 , par M. W. de Fonvielle, de ce qui advinl aux voyageurs de la Bretagne, Ceux-ci étaient MM. Cuzon, aéronaute; Wœrlh, Manceau etHudin, passagers. Ceux-ci allèrent , comme les précédents , tomber au milieu des Prussiens, qui commencèrent par leur adresser une fusillade bien nourrie, heureusement sans blesser personne. M. Cuzon s'était obstiné à descendre, malgré les protestations de ses compagnons. L'un d'eux néanmoins ne vit pas plus tôt la nacelle près de terre , qu'au mépris des lois de la discipline et de la solidarité aéronautique, et au risque de se casser bras ou jambes, il sauta en bas et courut aux Prussiens. Celait un Anglais; il se croyait fort de sa nationalité; mais les Prussiens ne l'en retinrent pas moins prisonnier jusqu'à la paix.
« Le ballon, allégé du poids de ce déserteur, dit M. de fonvielle , se redressa avec rapidité ; il aurait remonté à une grande hauteur si M. Cuzon n'avait donné de nouveaux coups de soupape. Le ballon ne tarda pas à redescendre. Quand M. Cu2on et M. Hudin se voient à portée, ils se hâtent de sauter à terre, laissant dans la nacelle M. Manceau, qui est entraîné avec la rapidité d'une flèche dans la région des nuages. Il ne tarde point à pénétrer dans une zone où régnait une pluie abondante. Il éprouve un froid intense; le sang lui sort par les oreilles... lia le sang- froid de tirer de toute sa force la corde, et il retombe avec rapidité. Bientôt il arrive à une prairie; mais, entraîné par Texemple, il saute. Il a mal mesuré la hauteur ; il tombe de quarante pieds de haut et se casse la jambe. Le ballon rebondit et redescend ; il s'aplatit à quelque distance. » Ainsi accommodé, le malheureux, tantôt nageant^ tantôt marchant à quatre pattes , se traîne à travers un marais vers un endroit où il aperçoit de la lumière. Des paysans le rencontrent dans l'obscurité , et , après avoir voulu le tuer^ consentent à le transporter dans une cabane. Le brave curé , qui l'a sauvé de la fureur aveugle de ces brutes , s'en va avec quelques hommes à la recherche du ballon , et parvient à sauver les dépêches. Il était temps : un misérable était allé à Comy, au quartier général de Frédéric -Charles, avertir les Prussiens de ce qui se passait. Le lendemaih| des uhlans
LA NÀVlGAtlON AÉtllENNE $9
Tenaient (mlerei* Mabceau et remmenaient à Mayence. Là on Toulut d'abord le fusiller ; oti le traita avec la dernière brutalité. U guérit pourtant) et à la paix il put rejoindre sa famille.
Le tt novembre, un troisième ballon, le Galilée, tombait à son tour entre les mains des Prussiens, près de Chartres. L'ennemi s'etupara des dépêches et fit prisonnier l*aéronaute , M. Husson. Le passager, M. Etienne Antonin, réussit à letit échapper. Le Daguerre, parti le 12 novembre, tombal à Ferrières, et fiit également capturé par les Prussiens. Le Niepce, parti le même Jour, prit terre à Yitry et put les éviter : fort heureusement, car cet aérostat emportait les appareils photographiques qui servirent & l'exécution des dépêches micrbscopiques. Le ftauvetage des caisses n'exigea pas moins de huit jours.
La Ville 'd'Orléans, montée par MM. RoUier, ingénieur, et Deschamps, franc- tireur, qui emportait deux cent cinquante kilogrammes de dépêches et six pigeons , partit de la gare du Nord le 24 novembre, à onze heures quarante-cinq du soir, et alla tomber le lendemain , à une heure de l'après-midi , à cent lieues au nord de Christiania, en Norvège. Nos compatriotes reçurent dans ce pays Tbospitalité la plus bienveillante, et firent don de leur aérostat à l'université de Christiania. Quelques autres ballons allèrent s'abattre avec le même bonheur en Belgique et en Hollande.
Le iules-Favre, parti le 30 novembre, à onze heures et' demie du soir, fut emporté par un vent violent dans la direction de l'ouest , et , au jour, les deux voyageurs qui le montaient , MM. Martin et Ducauroy, reconnurent avec effroi qu'ils couraient rapidement vers la mer. Ils se hâtèrent alors d'ouvrir la soupape, et ils eurent la chance presque miraculeuse de s'abattre à Belle -île -en -Mer. La chute fut brusque, mais les voyageurs s'eh tirèrent avec des contusions.
Le même jour, ou plutôt la même nuit, un brave marin ^ nommé Prince, s'était élevé seul dans la nacelle du Jacquard, en s'écriant, dit-on, avec enthousiasme : « Je veux faire un itnmetise Voyage, on parlera de mon ascension. » Voyage immense, en eHct : le malheureux partait pour l'éternité. Le lendemain de son départ, le Jacquard fut aperçu par un navire anglais en vue de Plymoulh ; mais ce fut tout : on n'a jamais su ce qu'était devenu raéronaute. Évidemment Tinfortuné Prince a péri en mer. Le deuxième ballon perdu en mer fut le RioKard-Wtiliace , l'avant-dernier des soixante -quatre émis-
saires aériens de la capitale assiégée. Le Ricîiard-Wallaee partit de la gare du Nord le 27 janvier, à trois heures et demie de l'après-midi, monté par un seul homme du nom de Lacaze, hraye soldat, mais aéronaute inexpérimenté. Ce ballon, dit M. Gaston Tissandier, a été perdu en mer en vue de la Rochelle, n est bien difficile d'expliquer la cause de ce malheur. L*aérostat monté par M. Lacaze a presque touché terre en vue de Niort ; on a crié à Taéronaute de descendre , mais il est reparti dans les hautes régions en vidant un sac de lest. Il a été vu à la Rochelle à une grande hauteur; au lieu de descendre sur le rivage de la mer, il a continué sa course vers l'Océan , où on l'a vu se perdre à Thorizon. L'inforluné Lacaze n'a-t-il pas pu trouver la corde de la soupape pour descendre? S*est-il évanoui dans la nacelle? C'est ce qu'on ne saura jamais. »
Pendant le mois de décembre, deux ballons encore tombèrent entre les mains de Tennemi. Ce fut d'abord le ballon la Ville- de-Paris, monté par Taéronaute Delamarne , et par ua journaliste, M. Morel. La Ville- de ^ Paris emportait douze pigeons et soixante -cinq kilogrammes de dépêches. Elle alla tomber à Wertzlier, en pleine Prusse. Il va sans dire que les deux voyageurs furent faits prisonniers et fort maltraités, et qu'encore durent- ils s'estimer heureux de n'être pas fusillés. Autant en dirons-nous de MM. Werrecke, de l'Épinay, Julliac et Joufryou, qui partirent à bord de l'aérostat le Général -Chanzy , le 20 décembre, et que le vent déposa à Rotemberg, en Bavière. Il nous reste à mentionner, parmi ceux qui sortirent de Paris pendant le siège au moyen d'aérostats, un éminent astronome, M. Janssen, auquel l'Académie des sciences- avait confié la mission d'aller observer en Algérie l'éclipsé totale de soleil du 27 décembre. Le gouvernement de la Défense, l'Académie , rObservatoire , se portant garants du caractère exclusivement scientifique de cette mission, avaient fait demander à M. de Bismarck un sauf- conduit pour M. Janssen. Le sauf- conduit fut refusé. . Placé ainsi dans l'alternative de renoncer à faire son devoir de savant, ou de recourir à la voie aérienne, M. Janssen n'hésita pas. Il partit le 2 décembre, à bord du Volta, avec un marin nommé Chapelain , emportant avec lui tous les instruments nécessaires pour son observation. 11 descendit sain et sauf à Savenay (Loire -Inférieure}, et de là se rendit en Algérie.
Nous avons dit plus haut que , dès les premiers temps du siège de Paris, on avait songé à rentrer dans la capitale comme
on en sortait, c'est-à-dire en ballon. C'était rêver, sinon Timpossible , du moins Timprobable ; mais, si faible que fût la chance de succès , on voulut du moins la tenter. C'est à MM. Tissandier que revient l'honneur de cette téméraire entreprise. Si le problème à résoudre était hasardeux , les données en étaient fort simples. On peut l'énoncer ainsi : La direction du vent étant donnée, partir d'un point tellement situé, que l'aérostat fût porté sur Paris , et lui permît d'alterrir, soit dans Tenceinte même de la ville, soit dans la zone protégée par les forts. Après avoir atlendu plusieurs jours au Mans que le vent , qui soufflait obstinément du nord -ouest, voulût bien incliner vers le sud -ouest, MM. Gaston et Albert Tissandier, voyant que le vent refusait de venir à eux, se décidèrent à aller chercher le vent, et les voilà partis pour Rouen avec leur ballon le Jean-Bart, Là ils attendent encore quatre jours. Enfin , le 7 novembre , le gouvernement recevait à Tours le télégramme suivant, qu'il publiait le lendemain dans son Journal officiel :
€ Rouen, 7 novembre, midi*
a Inspecteur Rouen à directeur général télégraphes
à Tours.
« Le ballon le Jean-Bart, monté par MM. Tissandier frères, est parti à onze heures et demie, se dirigeant sur Paris au milieu des acclamations. Vent favorable. Temps brumeux; ils font bonne route. Ces messieurs emportent lettres , paquets et dépêches. »
Tout sembla d'abord aller pour le mieux. Le Jean-Bart marchait droit sur Paris; mais bientôt le vent tomba presque entièrement , laissant l'aérostat presque immobile au milieu d'un brouillard épais; puis sa direction changea. Il fallait s'arrêter, sous peine de tomber entre les mains des Prussiens ; encore n'était-on nullement sûr de leur échapper, car on savait qu'ils marchaient sur Rouen. Heureusement les hardis aéronautes purent toucher terre à Pose, au milieu des avant- portes français. De là il leur fallut transporter leur ballon de l'autre côté de la Seine, à Romilly-sur-Andelle, où se trouvait une usine qui devait leur fournir du gaz pour réparer leurs pertes. Le lendemain 8 , le ballon regonflé s'éleva de nouveau , mais au milieu de conditions atmosphériques toutes différentes de celles de la veille. Bref, vers dix heures du soir, MM. Tissandier durent
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reconnaître que le vent les abandonnait, et ils se décidèrent à redescendre près du petit village d'Heiirtrouville , d*où ils regagnèrent Rouen le lendemain, par bateau, avec leur aérostat replié dans sa nacelle et leurs paquets de lettres.
{^16 novembre, nous les retrouvons à Tours, oii déjà le gouvernement s'est occupé de former une première équipe 4'aérostiers militaires. Les aéronautes Duruofet Bertaux, secondée par les marins Jusseu, Labadîe, Hervé et Guillaume, avaient exécuté h Orléans, avec le ballon la Ville-âe-Langres ^ fabriqué h Tours, des expériences de télégraphie électroaérostatiques. Ils y furent rejoints, le 19, par MM. Tissandier, toujours suivis de leur inséparable Jean-Bart. Mais le service des aérostats militaires ne fut déBnitivement organisé que dans les premiers jours de décembre. Les aéronautes désignés au ministre de rintérieur et de la guerre par M. Steenackers, directeur général des postes et télégraphes , et qui eurent la direction de ce service, avec rang de capitaines, furent MM. Gaston et Albert Tissandier, J. Révilliod, A. Bertaud, Poirrier, Nadal, J. Duruof et G. Mangin.
Les deux frères Tissandier restèrent en possession des aérostats la Ville- de -Langres et le Jcan-Bart; deux autres b&llons étaient confiés à MM. Révilliod et Poirrier; M. Bertaux était choisi comme capitaine -trésorier; M. Nadal était chargé des opérations du gonflement; enfin MM. Duruof et G. Mangia devaient rester k Bordeaux pour surveiller le matériel de réserve et préparer ce qui était nécessaire à leurs collègues. Chaque ballon en campagne était servi, c'est-à-dire remorqué et manœuvré par cent cinquante gardes mobiles. J'allais oublier le colonel et le commandant, dont les noms ne sont pas connus et méritent peu de Têtre si, comme Tassure A(. Tissandier, leur rôle se borna à toucher leur solde , — beaucoup plus élevée, naturellement, que celle des simples officiers, — à jouer au billard , à fumer des cigares : u actions d'éclat » qui leur valurent, au mois de janvier 1871 , la croix d'honneur.
Quant aux aérostiers actifs, ils firent ce qu'ils purent, et ce ne fut pas leur faute s'ils ne contribuèrent pas , comme leur devancier Coutelle, aux victoires des armées françaises. Mis successivement à la disposition des généraux d'Aurelles de Pdladines, de Marivaux et Chanzy, ils furent bien accueillis par eux, par le général Chanzy surtout, qui se montra fort satisfait, émerveillé même des essais exécutés en sa présence, et exprima aux aérostiers le regret de ne les avoir pas eus avec
lui au combat de Marchenoir. — « L'ennemi , leur dit-il , avait si bien cacbé ses positions, que je ne pouvais savoir d'où étaient lancés les obus qui accablaient mes soldats. Je suis monté sur un clocher, mais je n'ai pu m'élever assez pour dominer un rideau d'arbres qui arrêtait mes regards... Ahl ce fut une terrible journée ! »
Des journées plus terribles encore devaient mettre fin k cette lutte inégale d'une nation désarmée contre des légions renais-t santés d'envahisseurs armés de toutes pièces et savamment disciplinés. Nos désastres répétés , et , en dernier lieu , la lamentable défaite essuyée au Mans par V^rmée de la Loire, rendirent inutiles le sèle et l'activité des aérostiers. Ceux-ci toutefois n'étaient pas découragés et attendaient encore l'occasion de servir la patrie , lorsque l'armistice fut signé le 29 janvier.
Notre tâche d'historien serait incomplète si nous ne parlions, ne fût-ce que pour mémoire, de l'essai d'organisation d'un sarvice « d'aérostiers civils et militaires » qui fut tenté au mois d'avril par la « Commune de Paris ». Un décret daté du 20 avril 1871 et signé des membres de la u commission executive » créait une compagnie composée « provisoirement » d'un capitaine, d'un lieutenant, d'un sous-lieutenant, d'un ^t^^ gent, de deux chefs d'équipe et de douze aérostiers. M. Claude- Jules-Duruof était nommé capitaine, et M. Jean -Pierre -Alfred Nadal, lieutenant. Les considérants du décret portent que l'aérostation était naturellement et légitiqfiement appelée, en ces circonstances , à rendre des services en répandant partout la lumière salutaire. « Dans l'état de guerre ofTensive déclarée et poursuivie par le gouvernement de Versailles , ajoutaient les auteurs du décret, il est important à la défensive d'utiliser les observations aérostatiques militaires, systématiquement et Intentionnellement repoussées pendant la durée du siège de Paris , et alors , en effet , inutiles à ceux qui devaient livrer Paris. »
Nous ne savons si MM. Durqof et Nadal acceptèrent le grade et les fonctions qui leur étaient conférés ; mais ce qui est certaio , c'e:<t que l'aérostation ce civile et militaire » de la Commune demeura , ainsi que la plupart des créations tapageuses de ce soi-disant gouvernement, à l'élat de projet.
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Applications diverses des ballons. — La télégraphie aérostatique. — Vélectro-substracteur de Dupuis-Delcourt. — Les ballons captif de M. Giffard, à Paris et à Londres. — Application des aérostats aux recherches scientifiques. — Ascension de Biot et de Gay- Lussac ; de MM. Bixio et Barrai. — Les ascensions scientifiques en Angleterre. — MM. Glaisher et Coxwel. — Reprise des ascen> sions scientifiques en France. — MM. Tissandier, Flammarion et Fonvielle. — Les deux ascensions du Zénith. — Mort de Sivel et de Crocé-SpineUi.
Nous venons de voir quel a été jusqu ici le rôle militaire des aérostats. Parlons maintenant de leurs applications pacifiques. Les premières que Ton a essayées ne sont pas , comme il arrive d'ordinaire , celles qui ont donné les meilleurs résultats.
Au mois de novembre 1783 , Guy ton-Morveau proposait, dans un rapport à l'Académie des sciences de Dijon , d'appliquer la force ascensionnelle des ballons à extraire l'eau des profondeurs des mines. C'est une fonction que la machine à vapeur, bien qu'elle fût encore très imparfaite, remplissait déjà beaucoup mieux et plus économiquement que les ballons ne l'auraient pu faire ; l'idée de Guyton était bizarre et peu pratique. On s'étonne qu'elle lui soit venue , mais on ne s'étonne pas qu'elle ait été abandonnée presque aussitôt que produite.
Pendant la révolution , Coutelle en eut une qui valait mieux : elle consistait à combiner l'emploi des ballons avec celui du télégraphe aérien des frères Chappe. Cela n'était point sot , et si , grâce à la télégraphie électrique , il n'y a plus lieu de recourir, en temps ordinaire , à un oioyen de communication relativement si imparfait, peut-être, en temps de guerre, lorsque l'ennemi a coupé les fils télégraphiques , le procédé de Coutelle ne serait -il pas à dédaigner.
Au début de l' aérostation , Mongolfier, Tabbé Bertholon et d'autres avaient songé à porter presque dans les flancs des nuées le paratonnerre inventé par Franklin peu de temps auparavant. Cette idée fut émise de nouveau, en 1838, par François Arago
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dans Y Annuaire du bureau des longitudes , et, en 1839, M. Dupais -Delcourt imagina un appareil auquel il donna le nom d'électro-substracteur. Cet appareil consistait en un cylindre étroit et long , en cuivre rouge très mince , garni de pointes métalliques et terminé par deux cônes. 11 devait être retenu captif par plusieurs cordes semi-métalliques , destinées à établir entre les nuages électriques et le réservoir terrestre une communication constante. Cette invention n*a jamais été appliquée^ que nous sachions.
Pourquoi ne mentionnerions -nous pas ici, parmi les applications nouvelles de Taérostation , celle qui en a été faite avec succès en 1867, lors de Texposition universelle , à l'amusement direct du public ? Cette expression « Tamu^ement direct » a besoin d'être expliquée. Jusqu'alors le public avait pu assister à de nombreuses ascensions ; mais tout autre chose est de voir une ou plusieurs personnes s'élever en ballon , autre chose de prendre soi-même place dans la nacelle, et de goûter les plaisirs et les émotions d'une ascension. Les aéronautes qui exécutent des voyages plus ou moins longs peuvent bien prendre avec eux un ou plusieurs passagers; mais le nombre de ceux-ci est nécessairement très restreint; le prix du passage n'est pas à la portée des bourses modestes , et puis il y a le chapitre des risque s à courir, qui ne laisse pas de rebuter la plupart des amateurs. Le bourgeois curieux mais' paisible veut bien monter en ballon ; il veut bien .payer sa place ; mais il ne tient pas à perdre absolument de vue le « plancher des vaches », et surtout il veut être sûr de rentrer dîner et coucher chez lui avec ses membres au complet. Ce qu'il lui faut, en un mot, ce sont des ascensions de plaisir, sans danger et à bon marché. Ces ascensions ont été organisées de la façon la plus satisfaisante par le savant et habile ingénieur M. Henri GifTard, que nous retrouverons bientôt dans le très petit nombre de ceux qui ont abordé avec un esprit éclairé et judicieux le problème de la direction des ballons.
En 1867 donc, M. Henri GifTard s'avisa de construire un énorme ballon jaugeant cinq mille mètres cubes, et destiné à exécuter, à. l'état captif, un nombre illimité d'ascensions, auxquelles pourraient prendre part, moyennant une modique rétribution , — un louis , Je crois , — les amateurs d'émotions aériennes à dose modérée. Ce ballon fut installé près du Champde-Mars , dans une enceinte dépendant de l'usine de M. Flaud , constructeur de machines. Il était formé d'une double enveloppa
m ^A NAYÏQATION AÉRIENNE
de toile dont les feuillets étaient réunis et soudés ensemble au moyen d'une solution de caoutchouc, etrecouverle d'un verqis à l'huile de lin. Celte enveloppe, parfaitement imperméable, n'offrait aucune ouverture. On avait supprimé la soupape, devenue inutile, puisque le ballon, gonflé une fois pour toutes, 4evait être ramené à terre par une machine h vapeur* Le système destiné à le laisser monter et k le faire redescendre était aussi simple qu'ingénieux. Tous les éléments ep avaient été calculés avec une précision rigoureuse, en vue de la facilité de la manœuvre et de l'entière sécurité des passagers. Le câble d^attache ^vait trois cent trente mètres de long ; son diamètre était de huit centimètres à l'extrémité qui s'attachait ^ la pacelle, et de quatre seulement à l'autre extrémité. S^ résistance ^ la rupture était de cinquante mille kilogrammes au gros bout et de douze mille au petit , ce qui représentait une puissance égale à dix fois la force ascensionnelle du ballon. Le câbla s'enroulait sur un treuil et passait de là sur une poulie dont la chape était fixée à un appareil articulé que Ton connaît en mécanique sous le nom de charnière universelle ou genou de Cardan. Une machine à vapeur de la force de cinquante chevaux mettait le treuil en mouvement. U y avait place dans la nacelle pour vingt personnes. Nous avons dit que le ballon était gonflé une fois pour toutes. Nous devons ajouter que le g^^ qui le remplissait n'était point du gaz d'éclairage, mais de l'hydrogène pur obtenu par la décomposition de l'eau sur le charbon incandescent.
Le ballon captif de M. Giffard fonctionna sans aucun accident pendant toule la durée de l'exposition universelle de 1867; il enleva ^ trois cents mètres de hauteur un nombre incalculable de visiteurs et de visiteuses. Après la clôture de l'exposition , il fut transféré à l'hippodrome de la place d'Eylau, où il continua ses exercices pendant plusieurs mois encore, à prix réduit, si nous avons bonne mémoire : l'ascension ne coûtait plus, croyons -nous , que dix francs par personne.
Encouragé par ce succès, M. Giffard alla installer en {869, à Londres, dans Ashburnam Park, un autre ballon captif sem* blable à celui de l'exposition de Paris , et qui fut inauguré le 3 mai. Le 27 du même mois, par une maladresse du mécanicien , ce ballon rompit son câble et s'élança d'un bond dans les nuages. U n'y avait personne dans la nacelle ; mais quand même celle-ci eût été chargée d'une cargaison humaine, — ca
qui (J'abor4 eftt r4eaii iiPtaHement m) élwi — l9i Yoyftjewri
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n'eussent couni aucun cjanger, M. GîffftPd , en effet, avait préyu l'accident et niuni son aérostat de soupapes automatiques dont le jeu ne devait pas tarder, sous la pression même du ga^ dilaté, h le faire redescendre.
11 tomba en effet, dit )f, W. de Fonvielle*, près de Linslow, à vingt lieues de tondras. Le morceau du câble qu'il avait arraché , long de cinquante mètres environ , iui servit de ^iderope, et ils*arrêta de lui-même dans une plaine, après avoir accompli quelques bonds vertigineux. A ce moment, des paysans ^ccoqrent et se cramponnent aux cordes ; un enfant est déjà monté dans ]e filet. Voilà un coup de vent qui s'élève, le bidlon s'agite et repart, tout le monde ^. lâché prise. Le malheureui enfant est resté dans le filet, son pied s'est eomiêlé dans les cordages ; il est suspendu à quarante mètres au-dessus du soi I L'aérostat retouche terra une seconde fois , et l'enfant est sauvé; mais son sauveteur, en redescendant des cordas, tombe sur le sol et se brjse une épaule. Il faisait nuit; un ba* bitant monte à cheval et court chercher un médecin à la ville voisine. Sur la route il se précipita sur une voiture qu'il ne voyait pas ; son cheval est embroché dans le brancard , tombe ralde mort et casse la jambe à son cavalier. Le ballon était échoué près d'un grand chêne faisant partie d'une propriété appartenant à M. Henry Verney. Le colonel Pratt, de la milice de Buckshire , qui était accouru sur les traces d|i gé^nt inconnu, lui fît passer la nuit sous la garde d'un piquet de quinse hommes. Le lendemain, il fit télégraphier au propriétaire que son ballon était retrouvé... Le grand captif, bientôt réintégré dans son domicile , fut ei\ mesure de reprendre ses fonctions.
Nous arrivons à l'emploi le plus important et le plus fécond, sans contredit, qui ait encore été fait des aérostats ; nous vout Ions parler de leur application aux recherches scientifiques. Le phyiiicien flamand Bobertson et son compatriote Loest exécutèrent les premiers , à Hambourg , une ascension dans le but d'étudier de près les phénomènes météorologiques. Ils demeu-; rèrent cinq heures dans l'air, parcoururent une distance de cent kilomètres et se livrèrent à diverses observations sur le magnétisme terrestre et sur l'électricité, dont l'action leur p^rut s'affaiblir à mesure que le ballon s'élevait.
* Voyages aériens, par MM. Glaisher, C. Flammarion, W. do Fonviella et G. Tissundiert 4 vol. paod in*t^ illui^tré, Parji, i^lOf
Ubr^irto HaohiUâi . .
Robertson se rendit d'Allemagne en Russie. L'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg Tinvita à renouveler son eipérience , ce qu'il fit en compagnie d'un membre de cette académie, M. SaccharolF, le 30 juin 1804. Les observations faites dans cette seconde excursion semblèrent confirmer les premières. Elles furent pourtant réfutées bientôt après par celles de Biot et de Gay-Lussac, que l'Institut de France, sur la demande de Laplace et de BerthoUet , chargea de vérifier les résultats obtenus par les savants étrangers.
Biot et Gay - Lussac partirent du conservatoire des arts et métiers le 20 août 1804. Ils reconnurent dans leur voyage que, contrairement aux assertions de Robertson , les oscillations de l'aiguille aimantée sont , à cinq mille mètres au-dessus du sol , sensiblement les mêmes qu'à la surface de la terre ; ils constatèrent en outre que l'électricité de l'atmosphère était négative, que sa quantité croissait avec la hauteur, et que plus ils s'élevaient, moins ils trouvaient d'humidité dans l'atmosphère. Leurs observations sur la décroissance de la température furent, fort défectueuses.
Gay- Lussac exécuta seul, peu de jours après, une nouvelle ascension afin de compléter l'expérience ; mais il ne remarqua aucun phénomène qui n'eût été déjà constaté, et cette deuxième série d'opérations ne fit que confirmer les résultats que nous avons énoncés.
Quelques années plus tard, un illustre voyageur, M. de Humboldt , fit en Amérique un voyage aérien très court et peu fructueux au point de vue scientifique.
Deux savants distingués, MM. Bixio et Barrai, exécutèrent le 29 juin et le 26 juillet 1850 deux ascensions dont, par suite de circonstances défavorables, les résultats ne répondirent point à leur attente , mais qui empruntent à cos circonstances mêmes un vif intérêt.
La première fois les hardis explorateurs partirent de la cour de l'Observatoire de Paris. La nacelle était garnie d'une magnifique panoplie d'instruments sortis des ateliera de l'ingénieur Régnault ; mais le ballon était vieux et usé, le filet trop étroit et les cordes de suspension trop courtes, en sorte que la tête des voyageurs touchait presque la partie inférieure du globe ; enfin le temps était pluvieux, et un vent violent avait, dès avant le départ, occasionné quelques déchirures dans le taffetas. En dépit de ces fâcheux pronostics, MM. Bixio et Barrai ne voulurent point ajourner leur projet ; à dix heures et demie du
matin, les amarres furent coupées : le ballon s'éleva rapidement et disparut , aux yeux des spectateurs , dans des nuages ëpais , qu'il dépassa bientôt pour passer dans une atmosphère limpide. Les voyageurs commencèrent alors leurs observations, et, malgré une température de 1^ au-dessous de zéro , ils s'y livrèrent avec tant d'ardeur, qu'ils négligèrent complètement le soin de leur machine , alors parvenue à une hauteur de cinq mille neuf cent quatre-vingt-trois mètres. Ils étaient assis dans leur nacelle ; tout à coup Tun d'eux veut se lever, et s'aperçoit seulement ainsi de la situation critique où ils se trouvaient.
Dans cet air raréfié, l'hydrogène s'était considérablement dilaté ; comme on avait oublié d'q^rir à temps la soupape, le ballon, trop resserré dans son filet, avait dépassé le cercle, 8* était distendu au-dessous , et pesait sur les aéronautes : menaçant de les enfermer et de les étouffer dans leur nacelle. En vain essayèrent -ils d'ouvrir la soupape pour donner issue au gaz : il était trop tard ; la corde destinée à la faire jouer^ retenue entre le filet et le ballon , résista à tous leurs efforts. M. Barrai eut recours dans cette extrémité au procédé violent dont le duc de Chartres s'était jadis servi , comme on se le rappelle , dans un péril semblable ; il saisit son couteau et le plongea dans le ballon au - dessus de sa tête. Le gaz s'écbappant à longs flots par cette blessure inonda la nacelle , et les \ voyageurs pensèrent être asphyxiés. Tous deux furent pris de
I vomissements et perdirent connaissance. Cependant l'aérostat
descendait avec vitesse : de là un courant d'air de bas en haut, qui chassa heureusement de la nacelle le fluide irrespirable. L'air rentrant dans leurs poumons, les voyageurs reprirent l'usage de leurs sens ; ils ouvrirent les yeux , et virent avec effroi que la déchirure faite dans le taffetas par M. Barrai s'était agrandie d'une manière formidable : elle avait maintenant un mètre de longueur. Leur descente ressemblait à une chute , et déjà ils n'étaient plus qu'à une faible distance du sol. Ils purent néanmoins jeter à temps par- dessus le bord leur lest, leurs vêtements; en un mot, tout ce que contenait leur nacelle, à l'exception des instruments de physique, qu'ils ne voulaient sacrifier qu'à la dernière extrémité. Ils s'abattirent ainsi, sans secousse trop brusque, dans une vigne située près de Lagny (Seine-et-Marne). M. Barrai seul avait le visage légèrement contusionné ; M. Bixio n'avait éprouvé aucun mal. Après avoir vu leurs observations si brusquemnt et si désa-
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gréablemont interrompues, VM. Barrai et Bîrio, loia de sq tenir pour battus , voulurent renouveler leur entreprise , et tel étftit levir impatient désir de réparer leur échec , qu'ils se contentèrent de faire radouber à la bâte le ballon qui avait failli les faire périr, et se risquèrent une seconde fois sur cette fj êle qoacbine. C'était une grave imprudence ; mais nous savons déjà que l'amour de la science, aussi bien que celui de la gloire militaire , enfante des dévouements poussés jusqu'à la témérité.
Le 26 juillet comme le 29 juin, MM. Barrai et Bixio eurent à braver non seulement le mauvais état de leur navire , mais encore l'intempérie des éléments. Rien ne les arrêta. Aux représentations de leurs amis ils répondirent u qu'une atmosphère orageuse était aussi curieuse à explorer que l'azur d'un ciel tranquille ». A quatre heures ils quittaient la terre. Le vent soufflait de l'ouest avec force. Le ballon disparut dans les nuages à une hauteur de deux mille mèlres. Les voyageurs voulurent traverser cette couche brumeuse : ils ne savaient pas qu'elle avait cinq mille mètres d'épaisseur. Comme ils y étaient plongés , le ballon se déchira à sa partie inférieure. Cet accident eût décidé à la retraite des hommes moins audacieux « mais MM. Barrai et Bixio ne songèrent qu'à prolonger et à uti* User le plus possible une excursion qu'ils prévoyaient devoir durer peu. Ils jetèrent tout leur lest, à quelques kilogrammes près; cette manœuvre, malgré la déperdition du gaa, les fit monter jusqu'à sept mille mètres. A cette hauteur, ils nageaient encore dans le nuage , qui , grâce à une température extraordinairement basse (trente-neuf degrés au-dessous de aéro), était entièrement formé de petites aiguilles de glace dont les observateurs furent bientôt couverts. On conçoit que dans un tel milieu , et par un froid aussi intense, il leur devint difficile de continuer leur travail, leurs doigts et leurs instruments refusant le service. Toutefois ils n'éprouvèrent aucun efifetpby* Biologique fâcheux, et purent admirer à l'aise les bizarres phénomènes que recelait la masse immense de vapeurs congelées au milieu de laquelle ils se trouvaient. Le soleil n'offrait à leurs yeux, au-dessus de leur tête, qu'un disque pâle, mat et dépourvu de rayons, et, par une sorte de mirage rarement observable, son image, réfléchie avec une ressemblance parfaite dans les petites aiguilles prismatiques dont les navigateurs étaient environnés, paraissait à ceuii'-çl située ftu^'dâssoui.
d'eux à la môme di^âncd qua r&itrd luUmâme étiit éUvé au*
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dessus. Cependant, le gaz s'écb^ppant toujours par l'ouverture dont nous avons parle , le ballon redescendait. Sa vitesse accé? lërée obligea bientôt les aéronautes à jeter ce qui restait de leur lest , ^insi que tous les autres objets inutiles , moyennant quoi leur abordage s'effectua sans avarie au bafneai^ dp Peux, arrondissement de Coulommiers (Seine-et-Marne). Le voyage avait duré une beure et demie i la distance parcourue était de soixante- neuf kilomètres.
Les ascensions scientifiques furent , on ne saurait dire pourquoi, fort délaissées en France pendant quelques années. Il semblerait que nos savants, même après l'exemple donné par des bomipes tels que Biot et Gay-Lussac et suivi par MM. Bixiq et Barrai, aient eu quelque répugnance à se servir d'un moyen d'observation auquel pourtant aucun autre ne peut être comparé pour réclaiicissement de certains problèmes se pattacbaqt soit h la physique du globe, soit à ràstronomie. C'est en Angleterre qu'une impulsion décisive a été donnée ^ ce genre de recbercbes, sous les auspices de l'Association britannique. Cette association possède, près de Kew, un observatoire météorologique dirigé par un comité permanent qui porta de bonne heure son attention sur l'emploi des ballons pour les observations, et chargea d'abord un de ses membres, M. Welshi , chef des travaux météorologiques , d'exécuter des ascensions avec l'aide du célèbre aéronaute Green, et de M. Vuklin, attaché à l'Observ^itoire. La première ascension eut lieu le 17 août 1852 à quatre heures du soir. Une heure après, les aéronautes descendaient dans le comté de Cambridge, à cinquante - sept milles de leur point de départ, lis s'étaient élevés à une hauteur asses médiocre. Ils furent plus heureux dans les ascensions suivantes, sans cependant dépasser jamais l'altitude à laquelle étaient parvenus MM. Bixio et Barrai. Mais sur ces entrefaites, M. Welsh, absorbé d'ailleurs parle soin d'organiser les instruments magnétiques de Kew, tomba malade, et les ascensions furent interrompues jusqu'en 18o8. A cette époque eut lieu , à Heeds, un meeting de l'Association britannique, où, sur la proposition du colonel Sykes, membre de la Société royale de Londres et de la Chambre des communes , un comité spécial des ballons fut constitué.
Le 15 août de Tannée suivante, le « comité des ballons » le réunissait d^us l'usine h gaz do Wolverhampton, pour assis^»
tar fttt premier départ, lequel fut eaipÂcbà par ua accidentf
C'était encore le vieux Green que le comité avait choisi pour son aéronaute; mais Green arrivait avec un ballon qui lui avait déjà servi pour un grand nombre d'ascensions, et qui fut déchiré par un coup de vent pendant qu'on était en train de le gonfler. Un autre ballon, le Royale Cremome , fut mis à la disposition du Comité par Taéronaute Lithgoe , en compagnie duquel M. Cr^swick tenta, le 25 mars, une ascension arrêtée encore par le mauvais état de la machine. M. Lithgoe avoua, après cet échec, que le Royal-Cremome lui servait depuis treize ans à exécuter des ascensions dans les bals publics , et il conseilla de s'adresser à son confrère Coxwell , possesseur, dit -il, d'un ballon presque neuf et de grandes dimensions, appelé le Mars.
Le comité , sagement , préféra faire construire par M. Coxwell un ballon neuf, beaucoup plus grand que ceux dont ou faisait usage dans les fêles publiques. Ce ballon fut amené à Wolverhampton le 30 juin 1862. Il jaugeait deux mille cinq cents mètres cubes environ. Il était fait d'une étoffe très résistante appelée american-cloth, et n'avait coûté que 2,500 francs. On procéda aussitôt au gonflement. Le baltoa était monté par M. Coxwell et par M. J« Glaisher, savant météorologiste qui s'est acquis à partir de ce moment, par ses observations aérostatiques, une juste renommée. M. Glaisher a donné, dans le volume que nous avons cité plus haut, le récit détaillé des trente excursions qu'il a exécutées de 1862 à 1865, et exposé les précieux résultats dont il a enrichi la science. L'analyse de son remarquable travail nous entraînerait à dépasser les limites et la portée de cette modeste notice. Qu'il nous suffise de dire que M. Glaisher s'est élevé à des hauteurs dont aucun aéronaute avant lui n'avait approché. Dans son voyage du 30 juin 1862, notamment, il atteint une altitude de huit mille mètres , et dans celui du 5 septembre de la même année, son ballon l'emporta, avec M. Coxwell , jusqu'à une hauteur de pi es de onze mille mètres , égale à celle du plus haut pic des Pyrénées , ajoutée à celle du plus baut pic de l'Himalaya.
C'est à huit mille huit cent trente- huit mètres que M. Glaisher put, ce jour-là, faire la dernière observation : il était alors une heure cinquante- quatre minutes. Ses bras et ses jambes refusaient déjà d'obéir à sa volonlé; ses yeux se couvraient d'un voile. Bientôt il tomba dans un engourdissement léthargique; tandis que Coxwell, à qui ses mains refusaient aussi le
service , tirait désespérément avec ses dents la corde de la sou* pape pour faire redescendre Taérostat. 11 a supposé que une à deux minutes s'écoulèrent avant que ses yeux cessassent de voir les petites divisions des thermomètres, et qu'un même laps de temps s'écoula encore avant son évanouissement , qui dut avoir lieu à une heure cinquante-sept minutes. Lorsque, le ballon s'étant enfin mis à redescendre rapidement, M. Glaisher revint à lui et put reprendre ses observations , il était deux heures sept minutes ; l'aérostat était retombé à sept mille deux cents mètres , et sa chute continuait avec une vitesse de six cent dix mètres par minute; tandis qu'au moment de l'évanouissement de M. Glaisher, treize minutes auparavant, il montait à raison de trois cent huit mètres par minute. Ces chiffres ont foiurni à M. Glaisher les éléments du calcul qui lui a permis de calculer la hauteur extraordinaire à laquelle il était parvenu.
Les aérooautes avaient emporté avec eux six pigeons pour les lancer successivement dans l'air lorsqu'ils seraient arrivés à des hauteurs assez grandes. <c Nous jetâmes le premier, dit M. Glaisher, à quatre mille huit cent sept mètres : il étendit ses ailes, mais il ne put se soutenir et tomba comme une feuille de papier. Le second , qui fut jeté à six mille quatre cent trente-sept mètres, ne se laissa point entraîner si facilement ; il tourbillonna en volant avec vigueur. Probablement il tournait sur lui-même chaque fois qu'il plongeait malgré lui. Peut-être en se livrant à cette valse étrange trouvait- il le moyen de résister à l'effrayante aspiration. Le troisième fut jeté avant d'arriver au niveau de huit mille quarante - huit mètres* 11 tomba comme une pierre et disparut rapidement. Nous gardâmes les trois pigeons qui nous restaient pour la descente ; mais nous trouvâmes que l'un d'eux était mort dans sa cage, et qu'un autre ne valait guère mieux. Quand je le tirai de sa cage, il refusa de s'envoler. Ce n'est qu'après un quart d'heure de repos qu'il commença à donner des coups de bec sur un ruban rose qu'il portait autour du cou. C'était un pigeon voyageur, qui , une fois remis , vola avec une grande rapidité dans la direction de Wolverhampton.
u Le dernier pigeon fut lâché à la hauteur de six mille quatre cent trente-sept mètres, à un moment où nous descendions avec rapidité. Alors maître pigeon , qui me paraît avoir été un des plus malins de sa race , prit un bon parti : il ne tarda pas à se percher sur le haut du ballon. De tous les
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Itigeons lances pendant \& voyage, un seul revint à Wolyertiampton dans le courant de la jqurnée du dimanche. Je ne gérais point étonné que ce fût ce pigeon si intelligent. »
En France, l'aérostatlon scientifique a été reprise, et l'on peut 4ire relevée, vers l'année i865, avec beaucoup d'intelligence et de zèle par MH. Camille Flammarion , Wilfrid de (^on vielle et Gastoia Tissandier, qui ont acconapli des ascensions très nombreuses, parfois très hardies, et apporté à la l^îiétéorologie , à la physique et à l'astronomie i^n large contingent d'observations précises et originales.
Cependant aucun de ces aéronautes n'avait approché des altitudes prodigieuses ou s'était aventuré l'illustre météorologiste anglais , lorsqu'au printemps de Tannée 1875, la Société française de r^aoigation aérienne organisa deux ascensions ayant chacune un but spécial, et devant s'effectuer avec tous les moyens d'observation propres à les rendre aussi fructueuses que possible pou^ la science. L'une devait être 4e longue 4urée ; Tautre à grande hauteur. La Société pensait avec raison que, pour faire en ballon des observations d'une valeur posi*tive, il faut, 4'une part, si on ne s'élève pas à de grandes hauteurs, séjourner longtemps dans l'atmosphère, afin de se bien rendre compte des modifications que subissent les courants aériens sur un parcours étendu, et que, d'autre part, si l'ascension est de courte durée , elle ne peut offrir d'intérêt qu'à la condition de porter les observateurs dans les couches supérieures de notre enveloppe gazeuse. Là, en effet» un long séjour est impossible ; les observations doivent être rapides , et il est nécessaire de les répéter dans un certain nombre d'ascen? sions successives, afin de les contrôler les unes par les auti'es. C'est ainsi que l'ascension à grande hauteur projetée par la Société française de navigation aérienne devait servir à vérifiée les résultats obtenus par M. Glaisher.
L'ascension de longue durée eut lieu, les 26 et 27 mars, ^ bord du ballon le Zénith, appartenant à laéronaute Charles Sivel. Cet aérostat avait dix -huit mètres de diamètre et cubait trois mille mètres. Il était très léger, très imperméable, et pourvu d'un guide -rope très fin , de douze cents mètres de long. Le guide-rope est au ballon ce que la queue est au cerf-volant ; il empêche les mouvements giratoires de la machine et en oiaintient l'équilibre. « Le guide-rope, a dit M. Glaisher, est dans la navigation aérienne ce que les ressorts sont dans la carrossene, et le nom de Green restera attaché k l'invention du seul
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orgaoe qui cointilue un progrès sensible sur la iH^llon, M qu'H sortit du cerveau de Charles. »
Les voyageurs du Zénith, pour cette première excursion, étaient MV- Sivel, Gaston et Albert Tissandier, Joseph Grocô- (ipinelli et Jobert. Les dimensionef do h nacelle (deux mètres qu^tre-yiogts dû long sur un mètre soixante de large) leqr per* inettaîeut de s'y placer h Taise et d'emporter, ppur les observalions de pression et de température , pour l'éclairage nocturne par Télectricité , pour l'analyse dô Tair, pour les études spec- Iroscopîques , etc., un grand nombre d'instruments, dont quelques-uns assez volua^ineu3( et assez pesants. Le départ s'effectua, à six heures du soir, à l'usine à gaz de la Yillette, ftu milieu de circonstances d'un fâcheux augure. Le gonfle-' ment avait été pénible; la violence du vent avait failli plur sieurs fois déchirer l'aérostat ; des cordes s'étaient rompues i Ton avait dû renoncer à l'emploi de deux ballons -sondes imaginés par M. Sivel et destinés à faire connaître les directions et les vitesses relatives des vents supérieurs et inférieurs. Les aéronautes ne se laissèrent pas effrayer par ces mauvais présages. Le ballon, une fois abandonné à lui-mêa^e, suivit, dans la direction du sud -ouest, une marche paisible et régulière , et îl atterrit sans accident, le lendemain, h cinq heures du soir, ^ Montplaisir, non loin du bassin d'Arcachon, après un séjour dans l'atmosphère de vingt -deux heures quarante minutes. C'était le plus long voyage aérien qui eût encore été accompli. Les aéronautes purent tracer avec une rigoureuse exactitude le diagramme de leur trajectoire, en reconnaissant les localité i sur le sol, en faisant le point, et en compulsant, au retour, les quatre-vingt-sept imprimés qui, jetés de la nacelle, avaient été renvoyés à Paris avec des indications complètes. Les Comptes rendus de l'Académie des sciences (livraisons du 5 avril 1875, t. LXXX, p. 166] contiennent la relation détaillée de celte excursion et des expériences et observations exécutées par |IM. G. Tissandier et Crocé-SpinelU, avec diagrammes et deslins. Pendant toute Id durée du voyage, M. Albert Tissandier avait retracé les scènes aériennes qui méritaient d'être mises sous les yeux des savants, telles que déformations du soleil et de la lune , couronne , croix , etc.
En somme, la traversée de Paris au bassin d'Arcachon, bien que fort longue, fut ce que les marins appellent « une traversée de demoiselle » ; elle faisait augurer à merveille de celle qui devait la suivre, et dont les préparatifs se firent sans perdre
un moment. Le temps était magnifique : on voulait en profiter. Cette fols rien ne manquait aux aéronautes ; rien ne vint contrarier les apprêts du départ. Gomme il fallait qu'on pût alléger le ballon afin que sa course ascensionnelle ne fût limitée que par la seule volonté des aéronautes , deux de ceux qui avaient pris part à la première expédition renoncèrent, non sans regret, à se joindre à la seconde : ce furent MM. Albert Tissandier et Jobert. On les remplaça par des sacs de lest , les uns placés au fond de la nacelle , les autres amarrés en dehors par des cordelettes qu'il suffisait de couper. D'après les indications d'un savant physiologiste, M. Paul Bert, on emportait, attachés aussi à la nacelle , de petits ballons remplis de gaz oxygène et munis de tubes d'aspiration , pour suppléer, dans les couches très raréfiées , à Tinsuffisance de Tair respirable. On emportait en outre des baromètres témoins à minima, destinés à indiquer automatiquement le minimum de pression , et par conséquent le maximum d'altitude qui aurait été atteint. Ces baromètres étaient contenus dans une caisse scellée qui ne devait être ouverte qu'au retour, en présence de TAcadémie des sciences. Le Zénith, monté j)ar MM. Gaston Tissandier, Sivel et Crocé- Spinelli, s'éleva de l'usine à gaz de la Yillette à onze heures trente-cinq minutes du matin , le jeudi i 5 avril , jour à jamais néfaste dans les annales de l'aérostation ! Quatre heures et demie plus tard, le ballon retombait près du village de Giron » dans le département de l'Indre. Des trois courageux explorateurs qui étaient partis le matin pleins de vie , de jeunesse et d'espoir, deux n'étaient plus que des cadavres. Le seul sur?ivaut, M. Gaston Tissandier, n'avait que des contusions et des écorchures, reçues au moment de l'atterrissement , et une fièvre violente , résultat inévitable des souffrances physiques et des cruelles émotions de ce tragique voyage. Il fut recueilli dans une ferme du voisinage , où les soins ne lui manquèrent point. Les cadavres de ses malheureux compagnons furent déposés dans une grange, en attendant qu'on pût les enlever et les rapporter à Paris. Le lendemain, M. Gaston Tissandier était rejoint par son frère Albert, qu'accompagnaient quelques amis. Dès la veille, il avait adressé au président de la Société de navigation aérienne une lettre relatant les péripéties de ce funeste voyage. La voici :
« Ciron (Indre), 46 avril 1875.
« A M. le Président de la Société française de navigation
aérienne.
<( Cher Monsieur,
« Un télégramme envoyé par voie officielle vous a appris l'épouvantable malheur qui nous a frappés.
(( Sivel et Crocë-Spinelli ne sont plus. L'asphyxie les a saisis dans les hautes régions de l'air que nous avons atteintes. Je TOUS dirai ce que je puis savoir de ce drame ; car, pendant deux heures consécutives, je me suis trouvé dans un état d'anéantissement complet.
« L'ascension de l'usine à gaz de la Villette s'est bien accomplie; à une heure de l'après-midi, nous étions déjà à plus de cinq mille mètres (pression quatre cents millimètres).
« Nous avions fait passer l'air dans les tubes à potasse , tftté nos pulsations, mesuré la température intérieure du ballon, qui était de plus de vingt degrés , tandis que l'air extérieur était de cinq degrés. Sivel avait arrimé la nacelle ; Crocé s'était servi de son spectroscope. Nous nous sentions tout joyeux.
« Sivel jette du lest ; bientôt nous montona, tout en respirant de l'oxygène , qui produit un excellent miet.
a A une heure vingt , le baromètre marque trois cent vingt millimètres. Nous sommes à l'altitude de sept mille mètres. La température est de dix degrés. Sivel et Crocé sont p&les et je me sens faible. Je respire de l'oxygène, qui me ranime un peu. Nous montons encore.
c< Sivel se tourne vers moi et me dit : « Nous avons heau- « coup de lest ; faut-il en jeter? » Je lui réponds : « Faites ce « que vous voudrez. » Il se tourne vers Crocé, lui fait la même question. Crocé baisse la tête avec un signe d'affirmation très énergique.
« 11 y avait dans la nacelle au moins cinq sacs de lest (le sac de lest pèse vingt- cinq kilogrammes.) ; il y en avait quatre au moins pendus en dehors par des cordelettes.
« Sivel saisit son couteau et coupe successivement trois cordes. Les trois sacs se vident et nous montons rapidement. Je me sens tout à coup si faible que je ne peux même pas tourner la tète pour regarder mes compagnons , qui , je crois , se sont assis. Je veux saisir le tube à oxygène , mais il m'est
il8 LA NAVÎQATÎOlf AÉRIENNE
impossible de lever le bras. Mon esprit était encore très lucide. J'avais les yeux sur le baromètre, et je vois l'aiguille passer sur le chiffre de la pression deui cent quatre-vingt-dix, puis deux cent quatre-vingts, qu'elle dépasse. Je veux m'écrier : <( Nous sommes à huit mille mètres , » mais ma langue est comme paralysée. Tout à coup je ferme les yeux, et je tombe inerte, perdant absolument le souvenir. Il était environ une heure et demie.
u A deux heures huit minutes, je mè réveille un motnent. Le ballon descendait rapidement ; j'ai pu couper un sac de lest pour dtrôter la vitesse et écrire sur mon registre de bord les lignes suivantes que je recopie :
« Nous descendons. Température huit degrés. Je jette lest. « Hauteur trois cent quinze. Nous descendons. Slvel et Crocé « encore évanouis au fond de la nacelle. Descendons très « fott. »
« A peine ai-jë écrit ces lignes cJU'une sorte dô trettiblement me saisit, et je retombe évanoui encore urle fols. Je ressentais un vent violent qui indiquait une descente très rapide.
« Quelques moments après , je me sens secoué par lô bras j et je reconnais Crocé, qui s*est ranimé. « Jetez du lest, me « dit-il, nous descendons. » Mais c'est à peine si je puis ouvrit les yeux, et je n'ai pas vu si Sivel était réveillé.
« Je me rappelle que Crocé a décroché l'aspirateur, qu'il â jeté par- dessus le bord, et qu'il a jeté du lest, des Couvertures, etc. Tout cela est un souvenir extrêmement confus qui s'éteint vite , car je retombe dans mon inertie plus complètement encore qu'auparavant, et il me sehible qUe je tii'endoré d'un sommeil éternel.
^ « Que s'est-il passé? Je suppose que le ballott délesté, imperméable comme il était, et très chaud, a remonté encore une fois dans les hautes régions. A trois heures 4uitizé environ , je rouvre les yeux , je me sens étourdi , affaissé ; mais mon esprit se ranime. Le ballon descend avec une vitesse effrayante. La nacelle est balancée avec violence et décrit de grandes oscillations. Je me traîne sur mes genoux et je tire Sivel par le bras ainsi que Crocé : « Sivel, Crocé I m'écriai-je, ré veillez- vous ; rf Mes deux compagnons étaient accroupis dans la nacelle, la tête cachée dans leur manteau. Je rassemble mes forces et j'essaye de les soulever ; Sivel avait la figure noire, les yeux ternes, la bouche béante et remplie de sang. Crocé-SpluelU avail les |etU fermés et la bouche ensanglantée.
LÀ ftÂVlGAtlOff AËRifcNNfe ilb
(t Vous dire ce qui se passa alors m^èst Itnpossiblë. le rësseûtis un vent eift'oyable de bas en baul. Nous étions encore à six mille mètres d'altitude. 11 y avait dans la nacelle deut sacs de lest que j'ai jetés. Bientôt la terre se rapproche; je veux saisir mon couteau pour couper la cordelellô : impossible de lé retrouver.
« J'étais cotnme fou et tontinuais à appeler : Sivel 1 Sivel ! ^ar bonheur, j'ai pu mettre la main sur Un couteau et détacher l'ancre au moment voulu. Le choc à terre fut d'une violence extrême. Le ballon sembla s'aplatir, 6t je crus qu'il allait rester en place ; mais le vent était violent et l'entraîna. L'ancre ne mordait pas , et la tiacélle glissait & plat sur les champs. Les corps de tlies malhelireux amis étaient cahotés çà et là, et je croyais à tout moment qu'ils allaient tomber de la nacelle. Cependant j'ai pu saisir la corde de la soupape, et le ballon n'a pas tardé à se Vider, puis à s'éventrer contre un arbre. Il était quatre heures.
« En mettant pied à terre, j'ai été saisi d'une surexcitation fébrile, violente, et bientôt je me suis affaissé en devenant livide. J'ai crU que j'allais rejoindre mes amis dans l'aufte monde.
« Cependant je tne remis peu à peu. J'ai été atlprès de mes malheureux compagnons, qui étaient déjà froids et crispés. Tai fait porter leurs corps à l'abri datis une grange voisine. Les sanglots m'étoufTalent et m'étouffent encore.
« Je suis à Ciron , près le Blanc , où j'ai trouvé l'hospitalité parfaite.
(( J'ai eu la fièvre toute la nuit. Je n'ai pas encore pu manger quel que ce soit, et je suis bien faible.
« Je vous embrasse ,
(t Gaston Tissandier. »
n faut noter ici que , des trois voyageurs , M. Gaston Tissandier était celui que sa complexion délicate faisait regarder comme le moins capable de supporter la terrible expérience physiologique à laquelle lui et ses compagnons se soummettaient si courageusement. Ce fut ce qui le sauva. On vient de voir, en effet j qu'à l'altiude de huit mille mètres ses forces l'abandonnèrent, qu'il demeura environ deux Jieures dans un état d'anéantisseitient d'où il sortit à peine un moment pour écrùre quelques lignes sur son registre , et retomber aussitôt dans sa
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Ui reaplrallott , on effol , u'étalt qu« pun uu pnînl inle wlon It- docti-ur WutUei, dniin )t m doni il f'ajtlt. Trot par k.t «nirnialionB sytli^ointiiiue» iluii pliyàolu^e c II» malhctirouit ni^ronautcs croyainnl n'avoir à te prtecupor q da pl^nontfiu: rhiml^t de riiiiiygdDBUiln da eui^, et util du phenomf'ns mi\aiiiqii« de la ptetBiaa BUDOuptii'rlipte.
>• Lfl muit deïdeiu eiploruteurs, 11 fout qu'un le taeliahl dit le docleur Colin, n'a pu» iM- cautA» pnr -' ■'■'•• ■' • )u!<uroKiiiU'i! d'oxyut-ne. A »<'pl millfl mAlrc til dimimiéa dr Dioili^, el la quAiilili' il ( -. un volumo donne d'air «l dîmlnuce ist» 1 • i > < i niais lfl diminutlou de l'iiiïgfino ne peut flic uua u mort. Nous savuii» par (^xpdrlencc que l'hainini: Mt c um grand uinlaiHn, di- rf-^iilrGr i]Deli|UD ieuiji* doui mn pliira ru- tunlHnanl rpic la moitié ilo l'uiffi^nr lo inipirrttionK pfiiillil'f du l'oxyic^Do n'auralani] C9tir. ('«ïudalion murtcllts du lang par lus i bouche el du pouuwn , qui otl ouk'c par le àHÀ
Enfin M. le docteur Larrey conseilla sagement aux aéronautes de se u défier des ballonnets d'oxygène, qu'on leur avait trop Tantes »; a et, ajouta-t-il, s'il y a quelque utilité à atteindre Taltitude de sept mille mètres, ne la dépassez jacDAÎs. »
On objectera sans doute que MM. Glaisher et Coxwell l'ont dépassée de beaucoup ; que le premier en fut quitte pour un évanouissement de quelques minutes, et que le second n'éprouva qu'un engourdissement des bras. Cela tient sans doute à ce que leurs ascensions furent beaucoup moins rapides que celle de MM. Crocé, Sivel e^ Tissandier, et qu'ils eurent toujours le temps de s'habituer graduellement à un mode d'existence tout à lait anormal en lui-même. C'est la décompression trop brusque qui a cooune foudroyé les malheureux Sivel et Crocé- Spinelli. A quel moment? nul ne peut le dire. Leur camarade , lorsqu'il revint à lui , les trouva blottis au fond de la nacelle , et il ne put, en écartant leurs manteaux, dont ils s'étaient enveloppés comme d'un linceul pour mourir, que constater l'état affreux de leur visage, noirci par l'cxtravasion du sang qui sortait du nez et de la bouche.
Les corps de ces malheureux furent ramenés à Paris , oîi ils reçurent des honneurs, mérités. Des discours furent prononcés sur leur tombe par le président du conseil municipal, M. le docteur Thulié ; et par MM. Bureau de Villeneuve , secrétaire , et Hervé- Mangon ( de l'Académie des sciences), président de la Société française de navigation aérienne. A l'Académie des sciences , dans la séance du lundi 1 9 avril , le président , M. Frémy , prit la parole et s'exprima en ces termes :
« Messieurs, ^
u II y a quelques semaines , j'essayais d'interpréter les sentiments de l'Académie en félicitant les braves voyageurs des expéditions du passage de Vénus, qui avaient entrepris de dures traversées vers des pays lointains pour soutenir l'honneur de la science française. Aujourd'hui , devant la catastrophe cruelle qui vient de frapper deux hommes d'élite , pleins d'ardeur et de courage, la voix me manque, et je ne fais que partager la douleur que vous ressentez tous si vivement.
« Au nom de l'Académie, je déclare que Crocé- Spinelli et Sivel se sont conduits en braves soldats , et sont morts au champ d'h<Huieur* Le pays reconnaissant saura rendre hommage à
m LA ^iVIGATION AÉfilENNE
leur mémoire et continuer envers leurs familles la dette de dévouement que I nous Ifi gavons maptenant, ils acquittaient avec tant de noblesse. Pour nous, nous ne pouvons songer sans fierté à leur sublime et dernier effort. Nous gardons leurs noms pour les inscrire sur la liste des martyrs de la science I » , Ce fut seulement dans la séance suivante (du lundi 27 avril}, que l'Académie entendit le rapport de M. Gaston Tissandier, çt procéda à Touverturc de la caisse contenant les baromètre? témoins. Ces baromètres, au nombre de six, étaient noyés dans de la sciure de bois , afin de prévenir, autant que possible, la rupture des tubes. Malgré cette précaution trois avaient été brisés , probablement par les chocs violents de l'atterrissage. Des trois autres, Tun marquait une pression minima de deux ceut soixante-deux millimètres, correspondant à une altitude de huit mille six cents mètres; l'autre s'était arrêté à deux cent soixante -quatre milimètres, indiquant l'altitude do huit mille cinq cent quarante mètres. Le troisième , ayant été sans doute dci ange par les secousses , donnait une indication dont on ne put tenir aucun compte. L'Académie conclut donc, d'après la lecture des deux seuls instruments demeurés en bon état, que les aéronaules du Zénith s'étaient élevés ^ une altitude comprise entre huit mille cinq cent quarante et huit mille six cents mètres.
Les baromètres témoins dont nous venons de parler sont des baromètres à mercure. Ils diflèrent des baromètres ordinaires en ce que la chambre barométrique, au lieu d'être vide, contient une certaine quantité d'air, capable de faire équilibre à une pression extérieure déterminée. Cette disposition permet de réduire à cinquante centimèlres environ la longueur du tube, qui, dans les baromètres ordinaiixîs, n'a pas moins de quatre-vingt-cinq centimètres; en outre, la cuvette, à la pression normale, est entièrement remplie par le mercure. Enfin cette cuvette est fermée à la partie supérieure, mais le fond est percé de petits trous capillaires dont la bavure est dirigée en dedans. On comprend sans peine le mode de fonctionnement de cet appareil, aussi simple qu'ingénieux. A la pression normale , ou , à fortiori, à une pression supérieure , le mercure est maintenu dans la cuvette, et peut même monter un peu dans le tube. Mais la pression extérieure vient- elle à diminuer, celle qu'exerce de haut en bas, en se dilatant, l'air contenu dans la chambre refoule le mercure qui sort par les trous capillaires. Plus la pression ejLtérieure diminue « ptus
LA NAVIGATION A^mENN£ 1:^3
le mercure est refoulé; et comme foute dépression amène forcément l'expulsion d'une ^antité proportionnelle du métal liquide, celui-ci ne peut plus remonter. La division oîi la colonne s^est arrêtée , après une série quelconque d'expériences, indique donc exactement le minimum de pression que l'instrument a subi.
Terminons ce chapitre par une courte notice biographique sur le9 deux biayes et malheiveux compagnons 4o M. Gaston Tissandier.
Théodore Sivel était âgé de trente-huit ans. H avait été capitaine au long cours, puis conunerçant dans nos .colonies. Après avoir géré à la Réunion les propriétés de M. de la Serve, député de cette colonie à T Assemblée nationale de 1871 > il avait accompagné le commandant Lambert dans son ambassade auprès du rei madécasse Radama, puis dirigé une plantation à Nossibé. Revenu enfin en France, il épousa la fille de M<B* Poitevin, la célèbre aéronaute. U se consacra dès lors à Taéronautique et acquit dans cet art une grande habileté. U avait exécuté , dit-on , plus de cent ascensions , dont quelquesunes au-dessus de la mer. C'était un homme intelligent , d'une rare énergie et d'une bravoure à toute épreuve.
Quant à Joseph Crocé-^ineUi, c'était un jeune homme, & peine âgé de trente ans, ancien élève de l'Ecole central^, ingénieur distingué et passionné pour les recherches scientifiques. Les observations aérostatiques l'avaient particulièrement séduit , et il s'y livrait avec une ardeur toute juvénile. Cependaùt il n'en était qu'à sa quatrième ascension.
(( Tout porte à croire , disait , le lendemain de la fatale ascension, M. Albert Tissandier, que l'infortuné Grocé-Spinelli a été cause du désastre ; il ne connaissait rien aux mille détails qui constituent la manœuvre d'un aérostat. Je crains qu'il n'ait tout perdu. »
C'est lui, en effet, on se le rappelle , qui, pendant la syncope de ses deux amis, jeta le lest et les instruments, pour conjurer une chute qui n'était rien moins qu'imminente, et relança le ballon dans le vide oii lui et Sivel devaient périr asphyxiés. Hélas I la légende de Phaéton est une histoire vraie et de tous les temps !
La navigation aérienne. — Le problème de la direction des ballons.
— Essais de solution. — Guyton-Morveau. — Meusnier. — Monge.
— Jacob Degeli. — Pauly. — Lennox. — Hanson. — Petin, etc.
— Les ballons dirigeables de MM. Henri GiiTard, Dupuy de Lomé et Haulein. — Vaviation et Yhélice. — Le rêve de M. Nadar. — Conclusion.
Il nous reste , pour justifier le titre de cet opuscule, à consacrer un dernier chapitre au problème si souvent posé et discuté de la navigation aérienne. Car ce n'est que par une pure onomatopée que Ton applique à l'aérostat, au balloa, le nom de navire aérien. Le ballon n'est pas un navi'e : il ne navigue pas plus que le bouchon de liège jeté dans la rivière; et encore le bouchon de liège a-t-il cet avantage qu'au n^oins il est assuré de ne pas couler à fond. M. Nadai^, dont nous avons parlé, et dont nous reparlerons tout à Theure, a cru dire au ballon son fait en lui lançant dans ua de ses écrits, le Droit au vol, croyons-nous, cette rude aposlrophe : Tu es U7ie botée/tu crèveras bouée, M. Nadar a flatté le ballon : le ballon fait naufrage, la bouée point; le ballon crève, la bouée ne crève pas. La vérité est que le ballon, en dépit des quelques services qu'H a pu et pourra rendre encore à Fart militaire et à la science spéculative, a été jusqu'ici le plus fragile, le plus cher et le plus dangereux des moyens de locomotion ; nous ajouterons : le plus décevant et le plus humiliant.
Si jamais , en effet , espérances ont été trompées , ce sont bien celles que firent naître à leur début et qu'inspirent encore à certains esprits ces outres gonflées de gaz ; et s'il est une invention en présence de laquelle le génie humain ait lieu de faire acte de modestie , c'est bien encore le ballon.
Cet appareil est demeuré , on l'a vu , un siècle bientôt après sa naissance , ce qu'il était au moment où , selon Texpression de M. Glaisher, U sortit tout armé du cerveau de Charles. Avec lui , on sait bien d'où l'on veut partir, mais on n'est pas assuré de partir : un coup de vent, une déchirure de la soie, une
corde rompue peut tout faire manquer. Une fois dans la nacelle et le commattdement lâchez ^ou^ prononcé , on part; mais on ne sait où Ton va ni si Ton arrivera quelque part? Ce n'est pas Tbomme qui conduit le ballon, c est le baUon qui dispose de rhomme; et qui dispose du ballon? le vent. Le sage de l'antiquité s'efforçait de soumettre les choses à lui-même et* non lui - môme aux cboses : .
Et mihi res, non me rébus submittere conor.
Ici rhomme humblement se confie à la chose : il lui appartient, elle fait de lui ce qu'elle veut.
On nous répondra que cela est ainsi mainlcnant, parce que le problème de la direction des aérostats n'est pas encore résolu ; mais qu'un jour viendra... Mon Dieu ! il y a , nous le répétons , près d'un siècle que Ton dit cela ; il y a près d'un siècle que l'on attend et que l'on cherche la solution. L'a-t-on trouvée? Est-on sur le point de la trouver? Est-on seulement dans la voie qui peut y conduire? Telles sont les questions que nous allons examiner.
Rappelons d'abord quelques-unes des tentatives qni ont été faites, depuis l'origine de l'aéroslation , en vue de répondre au grand desideratum de la direction des ballons. Les tentatives ont été fort nombreuses , mais si souvent semblables entre elles et si uniformément vaincs, qu'il nous suffira, pour les faire connaître toutes, d'indiquer seulement celles qui ont eu la fortune d'attirer plus particulièrement l'attention des contemporains.
Nous avons parlé, au chapitre V, des expériences faites par Guyton-Morveau et Bertrand pour le compte de l'Académie de Dijon, et du peu de fruit qu'on en i étira. Dans le môme temps, le géomètre Meusnier mit au jour, sur la construction et la manœuvre des aérostats, un travail fort étendu, auquel il faut reconnaître une certaine valeur théorique , et qui avait le mérite de reposer sur une donnée fournie par l'observation. Meusnier voulait se diriger par les courants atmosphériques. 11 proposait deux ballons concentriques, gonflés l'un et l'autre de gaz hydrogène, mais laissant entre eux un espace rempli d'air. C'est en diminuant ou en augmentant au moyen d'une pompe cette couche d'air interposée, que, sans lest ni soupape, Meusnier espérait accroître ou affaiblir le poids spécifique total de la machine , partant descendre ou monter, et se placer
à volontë dans le courant favorslble îl la direction qu'il voudrait suivre, bans ce système, la marche du ballon devait être accélérée par des ailes de moulin, dont l'axe devait être mis en mouvement par les bras de l'équipage.
Monge projetait un chapelet flexible de vingt-cinq ballons, ayant chacun sa nacelle montée par deux hommes; ce chapelet devait ramper dans l'air, comme l'anguille dans l'eau. Il ne fut point construit.
A la suite de ces hommes , dont Terreur avait du moins un caractère scientifique respectable, vinrent des utopistes qui, en dépit des leçons de l'expérience et des lois de la mécanique, voulurent diriger les ballons à l'aide de rames, de voiles et d'ailes adaptées à la nacelle. Nous ne les citons que pour mémoire.
Jacob Degen , horloger suisse , après avoir vainement essayé de voler au moyen d'ailes en jonc et en papier, s'avisa de se suspendre à un ballon avec son appareil. Il exécuta d'abord à Vienne en Autriche deux ascensions qui n'eurent aucun succès; puis il vint à Paris en 1812, pour y faire une troisième tentative. Une foule nombreuse accourut à ce spectacle, attirée par des annonces pompeuses. Mais le pauvre aéronaute, loin d'être soutenu par ses ailes, avait peine à les porter. Il redescendit après s'être lourdement agité en l'air pendant quelques minutes. La multitude désappointée l'accabla de huées et de coups et mit sa machine en pièces.
Pauly, de Genève, le même que nous avon?, dans notre volume sur les Feux de guerre, signalé comme l'inventeur du fusil à piston, construisit à Londres, en 1816, une immense machine pisciforme qu'il destinait à des transports aériens réguliers ; il en fut pour ses frais , n'ayant trouvé ni actionnaires qui voulussent risquer leurs capitaux dans son entreprise, ni voyageurs qui voulussent risquer leur vie dans son navire. Son idée, du reste, n'était pas neuve. En 1789, le baron Scot avait proposé sans succès un poisson aérien artificiel.
A la même époque où Pauly échouait de l'autre côté du détroit, un Français, M. Charles Guillé, imaginait un ballon ovoïde muni d'un large gouvernail et de deux grandes ailes en forme de losange. Ce ballon resta à l'état de projet. Il en fut de- même de celui qui eut pour auteur M. Charles Genêt, neveu de la célèbre M'^e Campan. M. Charles Genêt avait émigré pendant la révolution et s'était établi aux États-Unis. Il prit du gouvernement de ce pays un brevet pour un aérostat soi-disant dirigeable, qui ne fut jamais que décrit et dessiné.
LA NAVIGATION AÉRIENNE i%1
Cet aérostat devait être de forme hëmfsphérlqud , avoir eln^ qaante mètres de long sur quinze de large et dix-huit de haut^ et porter suspendue à ses flancs une vaste plate-tbrme où Toit eût placé un appareil à liydrogène et un mécanisme tnû ptt des chevaux.
En 1834^ un homme riche, plus enthousiaste qu'éclairé, plus généreux ^ue prudent , M. Lennox , construisit à grands frais un ballon qu'il baptisa dii nom ambitieux de V Aigle. On répandit à profusion un prospectus où il était dit monts et merveilles de ce navire aérien. C'était un Immense cylindre terminé en cône à ses deux extrémités. Il avait cinquante mètres de longueur et quinze de hauteur; il était muni d*une vessie notafoire, de rames tournantes, d'un gouvernail, etc. Sa nacelle avait vingt-trois mètres de long et devait comporter quai*ante-sept personnes dans un voyage de long cours; enfin (c il était construit avec une étoffe particulière de façon à retenir le gaz pendant plus de quinze jours... » Déception cruelle ! cette machine était si loqrde , qu'on eut grand'peine à la traîner jusqu'au Champ -de -Mars. Une fois là, on ne put jamais la décider de s'élever de plus d'un mètre au-dessus du sol; elle fut misérablement détruite par la populace.
En 1839, M. Eubriot construisit un ballon qu'il arma de deux moulinets à quatre ventaux chacun. Ce ballon avait exactement la forme d'un œuf, et, par un calcul tout à fait naïf, M. Eubriot prétendait faire marcher le gros bout en avant pour frayer le passage au petit. Le résultat fut ce qu*il devait être , absolument nul.
En i843, un Anglais, M. Hanson, tenta de s'élever au moyen d'un aérostat semblable à un grand oiseau ; seulement les ailes étaient fixes et n'avaient d'autre prétention que d'augmenter la résistance de l'air inférieur. L'appareil moteur était une hélice mise en mouvement par une machine à vapeur. L'entreprise avorta complètement.
En 1850, il fut grand bruit à Paris d'une invention qui résolvait, disait-on , de la manière à la fois la plus simple et la plus satisfaisante le problème de la direction des ballons. L'auteur de cette découverte, M. Potin, s'exprimait ainsi dans le mémoire qu'il adressa au gouvernement à Teflet d'obtenir un brevet : « Nouveau système de direction aérienne reposant sur les véritables lois de la locomotion des corps inertes ou animés et sur l'application de ces lois à la locomotion aérienne , par l'emploi de moyens mécaniques ou physiques quelconques, de
manière à obtenir deux locomotions alternatives en sens inverse. L'une a lieu en s'appuyant sur les couches supérieures de l'air en s'élevant, l'autre sur les couches inférieures, en vertu des lois de la pesanteur. Une force d'activité qui règle à son gré l'emploi ou la répartition des actions de la pesanteur ou d j la résistance de l'air à ces actions sur les différentes parties de l'appareil, et cela, soit dans un plan vertical, soit sar un plan incliné. J'ai imaginé un appareil qui matérialise, pour ainsi dire, chaque principe dans lequel chaque organe a sa fonction en vue de l'ensemble. A cet appareil j'ai donné le litre de locomotive aérostatique Petin à double point de suspension stable. Celle locomotive peut servir au transport des hommes et des marchandises. Elle a cent cinquante mètres de longueur, vingt-sept de largeur et trente de hauteur. Elle peut transporter cinq cents hommes avec des vitesses de dix, vingt, trente , et même cinquante lieues à l'heure. Elle ne coûterait pas plus de cent mille francs. «
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement
a dit Boileau. A en juger par le galimatias qu'on vient de lire , il est permis de douter que M. Petin se comprît bien lui-même. Toutefois le gouvernement lui accorda un brevet, sans garantie, bien entendu ; mais le public se prit de belle passion pour le nouveau système : une souscription fut organisée et produisit, si nous avons bonne mémoire, une somme assez ronde. En outre M. Petin donnait tous les dimanches des séances publiques consacrées à la démonstration de sa théorie et la modique rétribution exigée des amateurs était affectée à défrayer l'entreprise. Bientôt on put voir affichée sur les murs de Paris une image représentant la fameuse locomotive aérostatique. Elle se composait de quatre énorm<?s b liions disposés horizontalement par rang de taille, et supportant un vaste plancher de chaque côté duquel parlaient des châssis garnis de toile. C'étaient ces châssis qui, agissant sur l'air, devaient faire marcher obliquement l'aérostat, tantôt de bas en haut, tantôt de haut en bas. La progression devait être aidée par d's hélices fonctionnant au moyen de turbines. Tout cela était fort ingénieux, sans doute; mois on ne peut s'empêcher de trouver à cette belle machine une certaine analogie avec la lanterne magique que ce singe dont parle Florian montrait aux animaux, et qu'il avait oublié d'éclairer. Si la lumière est l'âme d'une lanterne , le mouvement est l'âme d'une machine, et c'est précisément
ce qui manquait à celle de M. Petin. Le mouvement serait donne, disâil-il, par un moteur quelconque. C'était là le moindre de ses soucis ! Que le vulgaire ignorant ait partagé â cet égard l'étrange aveuglement de l'inventeur, cela se conçoit ; mais on a droit de s'étonner de l'attention et de la critique sérieuse dont la locomotive aérostatique de Petin fut l'objet de la part d'hommes instruits et intelligents... M. Petin était d'ailleurs, rendons-lui cette justice, un visionnaire honnête; les sommes qu'il recueillit furent scrupuleusement consacrées par lui à la construction de son navire aérien , qui pourtant ne fut point terminé. Il quitta son ingrate patrie pour aller chercher en Angleterre ou en Amérique de plus justes appréciateurs de son génie. Nous n'avons pas appris qu'il ait obtenu ailleurs plus de succès qu*en France.
Je passe sous silence la multitude des poissons volants, des ballons ovoïdes et cylindro- coniques avec rames, voiles et gouvernail, et qui n'ont fait quq paraître et disparaître. Je ne dirai rien non plus du ballon de cuivre construit en 1843 par Dupuis - Delcourt , et que le malheureux aéronaute fut réduit à vendre au poids, sans même en avoir pu achever la construction. Dupuis -Delcourt n'était pourtant pas un esprit absolument chimérique j et .dans ses conceptions les plus irréalisables, il y avait quelque chose de rationnel. Il avait bien senti l'impossibilité de faire marcher un ballon contre le vent par des procédés mécaniques; mais il ne croyait pas impossible de le faire descendre et monter assez aisément pour réaliser l'idée de Meusnier, la direction par les courants, et il a exécuté dans ce but deux tentatives qui méritent d'être mentionnées.
La première eut lieu le 7 novembre 1824, au moyen d'une flotte aérostatique composée d'un ballon de grandes dimensions et de quatre beaucoup plus petits. Le premier portait seul une nacelle oii M. Dupuis -Delcourt s'était placé avec un de fes amis, M. Richard. Les autres étaient amarrés aux extrémités de deux vergues se croisant à angle droit; ils y étaient retenus par des cordes passant sur de petites poulies et s'enroulant sur des treuils fixés aux quatre angles de la nacelle. Ils étaient destinés à prendre, selon les manœuvres, position à diverses hauteurs au-dessus du ballon principal, soit afin de diminuer sa légèreté spécifique, soit afin d'indiquer aux aéronautes la direction des courants supérieurs. Mais lorsque, parvenus à une certaine élévation , les voyageurs voulurent monter plus
rapidement en jetant leur lest, les petits talions se couchèrent, pour ainsi dire, à l'extrémité des vergues, et au lieu d'aider au mouvement asconsionnel, ils scinblèrent ne le suivre que traînés à la remorque pair le ballon principal. En outre les vergues déjetées et les cordes gonflées par l'humidité se refusèrent à toute espèce de manœuvre. L'expérience avorta donc complètement.
Plus tard, en 1847, M. Dupuis - Delcourt s'associa au docteur belge Van tiecke, qui avait imaginé une combinaison par laquelle on espérait également procurer l'ascension et la descente facultative du ballon, sans le secours du lest et sans déperdition du gaz, par l'emploi d'une sorte de pale en soie tendue sur des châssis d'acier, et frappant l'air soit de haut en bas, soit de bas en haut. Van Hccke et Dupuis-Delcourt firent, le 24 septembre 1847, un essai de cet appareil, dont les effets se réduisirent à peu près à rien. La compagnie qui s'était formée pour l'exploitation de leur système, sur lequel on avait tonde des espérances, se refusa alors à fourtiii* de nouvelles ressources , et la tentative ne put être poussée plus loin.
Nous arrivons à l'essai le plus sérieux, sans contredit, qui ait été fait en vue de la navigation aérienne avec les ballons. Cet essai est celui de l'ingénieur Henri GifTard , le savant constructeur des ballons captifs de Paris et de Londres.
M. GifTard construisit, en 1852, un ballon de forme très allongée, terminé en pointe à ses deux extrémités, ayant douze mètres de diamètre en son milieu , et quarante-quatre mètres de long, et cubant deux mille cinq cents mètres. Cet aérostat était enveloppé d'un filet duquel partaient, de chaque côté, des cordes venant s'attacher à une traverse de bois horizontale de vingt mètres de longueur. Cette traverse portait à son extrémité une espèce de voile triangulaire , assujettie par un de ses côtés à la dernière corde partant du filet, et qui lui servait de charnière ou d'axe de rotation ; car la voile dont il s'agit n'était point destinée à faire marcher le nouveau vaisseau aérien , mais simplement à faire fonction de quille et de gouvernail. — Le moteur du navire, c'était une machine à vapeur, mais une machine présentant des dispositions spéciales, combinées avec une rare habileté, de manière à éviter tout danger d'incendie. Laissons parler sur ce sujet l'inventeur lui-même.
« La chaudière, écrivait- il dans sa relation, publiée dans le journal la Presse, du 26 septembre 1852, est verticale et à foyer intérieur sans tubes ; elle est entourée extérieurement ,
en partie d'une enveloppa en tôle, qui, tout en utilisant Inieut la chaleur du charbon , permet aux gaz de la combustion de s'écouler à une plus basse température ; la cheminée est dirigée de haut en bas, et le tirage s'y opère aU moyen de la Tapeur, qui vient s'y élancer avec force à sa sortie du cylindre, et qui , en se mélangeant avec la fumée , abaisse encore considérablement sa f empératiire , tout en la projetant rapidement dans une direction opposée à celle de i'aérostat. La combustion du charbon a lieu sur Une gtille coûiplèlement entourée d'un cendrier, de sorte qu'en définitive il est impossible d'apercevoir extérieurement la moindre trace du feu. »
Le combustible qu'employait M. GifTard était dû coke de bonne qualité. Quant à Tappareil propulseur, c^était une hélice à trois ailes de trois mètres quarante centimètres de diamètre, animée d'une vitesse d'environ cent dix tours par minute. Là force développée par la machine pour obtenir ce mouvement était dé tirois chevaux, représentant ta force musculaire de vingt- cinq à trente hommes. Le poids du moteur proprement dit , indépendathment de Tapprovisionnement et de ses accessoires , était de cent kilogrammes pour la chaudière , et cinquante-trois kilogrammes pour la machine; en tout, cent cinquante kilogrammes , soit cinq à six kilogrammes par force d*homme ; en sorte que , poiir produire le même effet à l'aide du travail musculaire, il eût fallu enlever vingt- cinq à trente hommes, pesant ensemble environ mille huit cents kilogrammes, c'est-à-dire douze fois plus que la machine. De chaque côté de celle-ci se trouvaient deux bâches contenant, l'une la provisloh de coke, l'autre la provision d'eau. Cet approvisiohnement représentait la quantité de lest dont il faut toujours se iliunir, ne fût-ce que pour parer aux fuites de gaz à travers le tissu ; de sorte qu'ici la dépense de la machine , loin d'ôlre nuisible, avait cet effet, très avantageux, de délester graduellement l'aérostat sans qu'on eût besoin de recourir aux projections de sable et autres moyens employés dans les ascenisions ordinaires.
La force ascensionnelle, fournie par deux mille six cents mètres cubes de gaz d'éclairage , était de mille huit cents kilogrammes. L'aérostat , avec sa machine , ses agrès et une personne montée sur le châssis de la machine , pesait mille cinq cent cinquante kilogrammes. En ajoUant h ce poids les dix kilogrammes de force ascensionnelle nécessaire au départ, on pouvait encore disposer d'une force de deux cent quarante-huit
kilogrammes qu'il convenait d'affecter uniquement à Vapprovisionnement d'eau et de charbon, c'est-à-dire au lest. Tout cela posé, la stabilité de l'appareil assurée et le danger d'incendie écarté, M. Giffard comptait sur une vitesse, en air calme, de deux à trois mètres par seconde , laquelle devait s'ajouter à la vitesse du vent ou en être retranchée, selon que l'aérostat marcherait avec ou contre le vent , absolument comme cela a lieu pour un bateau descendant ou remontant un courant quelconque. Dans tous les cas, l'appareil devait pouvoir s'écarter plus ou moins de la ligne du vent, et former avec celle-ci un angle dépendant de la vitese de ce dernier.
Confiant dans la justesse de ses calculs, M. Giffard s'éleva de l'hippodrome de Paris, le vendredi 24 septembre 1852, à cinq heures du soir. S'élever, c'était déjà plus que n'avait pu faire aucun de ses devanciers. « Le vent, dit- il dans la relation déjà citée, soufflait avec une assez grande violence. Je n'ai pas songé un seul instant à lutter directement contre la violence du vent ; la force de la machine ne me l'eût pas permis ; cela était prévu et démontré par le calcul. Mais j'ai opéré avec le plus grand succès diverses manœuvres de mouvement circulaire et de déviation latérale.
« L'action du gouvernail se faisait parfaitement sentir, et à peine avais -je tiré légèrement une de ses deux cordes de manœuvre, que je voyais immédiatement l'horizon tournoyer autour de moi. Je suis monté à une hauteur de mille cinq cents mètre«, et j'ai pu m'y maintenir horizontalement à l'aide d'un nouvel appareil que j'ai imaginé, et qui indique immédatement le moindre mouvement vertical de l'aérostat.
« Cependant , la nuit approchant , je ne pouvais rester plus longtemps dans l'atmosphère. Craignant que l'appareil n'ariivat à terre avec une certaine vitesse, je coimnençai à étouffer le feu avec du sable ; j'ouvris tous les robinets de la chaudière. La vapeur s'écoula de toutes parts avec un fracas horrible ; j'^us un moment la crainte qu'il ne se produisît quelque phénols eue électrique, et pendant quelques instants je fus enveloppé d'un nuage de vapeur qui ne me permettait plus de rien distinguer. J'étais en ce moment à la plus grande élévation que j'aie atteinte ; le baromètre marquait mille huit cents mètres. Je m'occupai immédiatement de regagner la terre, ce que j'effectuai très heureusement dins la commune d'Emcourt, près Trappe, dont les habitants m'accueillirent avec le plus grand empressement , et m'aidèrent à dégonfler l'aérostat. »
M. Giffard perfectionna encore son système, d'après les données que- lui avait fournies cette première expérience, et il exécuta en 1855, avec un nouveau ballon de trois mille deux cents mètres cubes , une nouvelle ascension en compagnie de M. Yon, qui Tavrit déjà aidé dans son premier essai. Cette seconde expérience ne fut pas moins heureuse.
« Au moment du départ, dit M. G. Tissandier, la machine était chauffée à toute pression, et les spectateurs présents virent avec admiration l'appareil tenir tête au vent pendant quelques instants ^ »
Plus tard encore , M. Giffard réussit à obtenir très économiquement, comme nous l'avons vu au chapitre précédent, le gaz hydrogène pur à bon marché par la déconiposilion de Tcau sur le charbon ; ce qui permettait de donner au ballon un moindre Tolume , tout en réalisant une force ascensionnelle plus considérable. Mais ce progrès même serait presque comme non advenu, si M. Giffjrd n'avait résolu aussi un autre problème vainement poursuivi ju8qu'aloi*s, en préparant une étoffe parfaitement imperméable au u subtil fluide ».
Est-ce à dire que, comme on Ta dit et répété, comme M. G. Tissandier lui-même le déclare, M. Giffard ait « résolu en principe » le grand problème de la direction des ballons ? Nous ne le pensons pas, et nous en dirons tout à Theure la raison. Mais disons d'abord quelques mots des essais qui ont iuivi celui de M. Giffard.
Pendant le siège de Paris , un membre de l'Académie des sciences , occupant une haute position dans le corps du génie maritime, et qui faisait alors partie du « conseil de défense », M. Dupuy de Lôme, obtint du gouvernement une allocation de quarante mille francs pour la construction d'un aérostat dirigeable, dont il possédait, disait-il, tous les éléments théoriques. Le siège suivit son cours, et l'armistice fut conclu avant que M. Dupuy de Lôme eût achevé la construction de son aérostat ; ce fut seulement le 2 février 18J2 que l'appareil put être essayé.
Nous croyons inutile d'analyser la minutieuse description que M. Dupuy de Lôme en a donnée à l'Académie des sciences dans le courant du même mois. Quelques mots nous suffiront pour en donner une idée. Ce ballon était de même forme que celui de M. Giffard, mais un peu moins allongé. Sa longueur
< Les Ballons dirigeables, brochure grand in-18 de soixante-deux pages. Paris, 1872.
totale élait de trente-six mètres douze centimètres, sur un diamètre maximum de quatorze mètres quatre-vingt-quatre centimètres. Il était couvert, à sa partie supérieure et jusqu*à son équateur horizontal, d'une enveloppe à laquelle s'attachaient deux Clets : Tun extérieur, servant d'attactie à la nacelle ; Tautre intérieur, destinée à donner à l'ensemble les conditions de stabilité jugées nécessaires par l'auteur. Le ballon portait à l'arrière, comme celui de M. Giffard, une voile triangulaire servant de gouvernail. La nacelle, très allongée, pouvait donner pince à quatorze personnes, dont huit hommes d'équipage pour faire tourner à force de bras Tarbre d'une hélice. L'étoffe du ballon se composait d'un taffetas blanc et d'un nansout soudés ensemble par sept couches de caoutchouc et recouverts d'un vernis à la gélatine.
Pour assurer la permanence à la forme de l'aérostat sans ondulations sensibles à la surface de son enveloppe, M. Dupuy de Lôme plaça à l'intérieur un ballonnet dont le voluitie élait le dixième de celui du grand ballon, et dans lequel, au moyen d'un ventilateur placé dans la nacelle, il injectait de l'air au fur et à mesure du dégonflement produit par le jeu des soupapes. Le gaz employé pour goniler le grand ballon était de l'hydrogène pur produit par la décomposition de l'eau au moyen du fer et de l'acide sulfurique.
M. G. Tissandier, dans l'opuscule que nous avons cité plus haut, établit sans peine ce qu'on a déjà pu constater d'après la description sommaire que nous venons de donner, à savoir que l'aérostat soi-disant dirigeable de M. Dupuy de Lôme reproduit dans ce qu'il a de rationnel et de bien conçu toutes les dipositions précédemment imaginées et appliquées par M. Giffard. Là où M. Dupuy de Lôme a innové ou cru innover, il est resté fort en arrière et au-dessous de son devancier, dont , soit dit en passant , il n'a pas même prononcé le nom dans le long mémoire consacré à exposer la structure et à faire valoir les mérites de sa prétendue invention. Ainsi M. Giffard avait réussi le premier, par un ensemble de combinaisons merveilleusement habiles, à appliquer la machine à vapeur à la navigation aérienne. M. Dupuy de Lôme n'a rien su trouver de mieux, pour mettre son hélice en mouvement, que la force musculaire de huit hommes. C'est l'enfance de l'art ! Quant ad ballonnet intérieur faisant fonction de vessie natatoire, on sait que c'est là une idée déjà ancienne, puisqu'elle avait été mise en avant pour la première fois par M. Meusnler, et reprise
ensuite par Lennox. Ajoutons que Taërostat de M. Dupuy de Lôme fut construit par M. Yon, qui avait travaillé pendant plusieurs années sous la direction de M. Giffard. « M. Dupuy de Lôme ne se doute certainement pas , dit M. G. Tissandier, des services immenses que son constructeur lui a rendus en lui apportant à chaque moment , pour chaque ][)roblème de détail , une solution puisée à Técole de M. Giffard. »
Et maintenant, quel a été le résultat obtenu le 2 février 1872, dans Tunique essai qui ait été fait de ce ballon modèle, tant vanté par son auteur et , sur la foi de ce dernier, par des gazetiers complaisants et incompétents ?
« L'ascension, dit M. G. Tissandier, a été exécutée le 2 février 1872, à onze heures du matin. L'aérostat était gonflé au fort de Vincennes. MM. Dupuy de Lôme, Zédé, Yon, Dartois et dix autres personnes , en y comprenant les hommes de manœuvre, prennent place dans la nacelle. Le « ballon dirigeable » s'élève ; il eî>t emporté par le vent et s'oriente dans Tatmosphère sous Taclion du gouvernail. Les hommes de manœuvre font agir l'hélice , et le navire a pu être légèrement dévié de la direction du vent. Quoi qu'il eu soit, le vent soufflait vers le nord-est ; M. Dupuy de Lôme a touché terre dans celte direction; s'il y a eu déviation, elle n'a été que peu sensible. »
C'est-à-dire que le ballon dirigeable de M. Dupuy de Lôme a été aussi peu dirigé que possible.
La livraison du 7 février 1875 des Annales industrielles contient la description d'un autre ballon dirigeable construit par un Allemand , M. Hanlein , qui s'est , dit l'auteur de l'article , M. L. Dreyfus , emparé de l'idée de M. Dupuy de Lôme. C'est de M. Giffard qu'il aurait dû dire, d'autant que M. Hanlein s'est gardé de recourir, pour la mise en mouvement de son propulseur, à l'action du travail humain. 11 n'a pas fait usage d'une machine à vapeur, mais , ce qui revient à peu près au même, d'une machine à gaz, système Lenoir, de la force de trois chevaux et demi. « Des essais, dit M. Dreyfus, ont été faits à Briinn avec ce ballon, mais en le maintenant captif. La grande densité du gaz dont on disposait ne permettait pas, paraît -il , d'avoir une force ascensionnelle suffisautc *. L'espace
* On voit d'après cela que Taéronaute allemand n'a pu employer que le gaz d'éclairage. Il lui eût été cependant facile de faire usage de l'hydrogène pur comme ses devanciei-s français | qu'il a d'ailleurs si bien imités.
libre dans lequel le ballon pouvait se mouvoir était toutefois encore assez considérable : six cenfs mètres environ. Ainsi restreints, les essais auraient donné les résultais les plus satisfaisants y et le ballon se serait montré parfaitement dirigeable (c'est au moins un journal allemand, \q 'M achinen- Constructeur, qui rafBrme). Dans la marche, vent contraire, la vitesse relative du ballon a été estimée à cinq mètres. La consommation du gaz par la machine a été de cinq à sept mètres cubes par heure , et la quantité d'eau vaporisée dans le même temps, de dix à douze kilogrammes. »
En résumé, de toutes les tentatives faites depuis Torigine de Taérostation pour diriger les ballons, une seule, celle de M. Henri Giffard, se présente avec les caractères d'une conception vraiment scientifique. De là vient que plusieurs écrivains compétents, et parmi eux M. G. Tissandier, ont cru pouvoir déclarer que, grûce à M. Giffard, le problème était résolu en pnncipe, comme s'il n'y avait plus à réaliser que des perfectionnements de mécanisme et de construction pour que le problème soit résolu en fait, d'une manière pratique, et qu'on n'eût qu'à marcher devant soi dans une voie désormais ouverte et frayée.^
Nous avouons ne pas partager cette manière de voir. Selon nous , M. Giffard a fait pour la direction des ballons tout ce qu'il est possible de faire dans l'état actuel de nos connaissances et de nos moyens d'action. Après lui , selon l'expression populaire , (( il faut tirer l'échelle , » on n'ira pas plus loin , et la question reste en l'état où elle était dans la première moitié de ce siècle. Les systèmes proposés ou essayés peuvent se ramener tous à deux ordres d'idées. Dans le premier, on renonce à diriger réellement le ballon , et l'on prétend simplement mettre à profit les courants qui régnent aux diverses hauteurs de l'atmosphère, et dont quelques-uns ont une direction plus ou moins régulière et une durée plus ou moins longue. Cette méthode est exempte d'ambition ; elle se soumet de bonne grâce au despotisme des vents ; elle se résigne à attendre leur bon plaisir, à n'aller à l'est que lorsque le vent souffle de l'ouest, au sud que lorsqu'il souffle du nord ; et ainsi de suite. Cependant elle se heurte contre une difficulté qu'on n'a point encore surmontée : la difficulté de monter et de descendre avec une aisance suffisante , sans épuiser trop vite le lest qu'il faut jeter pour monter et le gaz qu'il faut perdre pour descendre. Ce n'est pas là une solution : c'est un aveu d'impuissance.
Dans le second système , on se prëoccupe de chercher la forme et les dispositions <pi'il faut donner au ballon et à sa nacelle , les agrès, le propulseur et surtout le moteur dont il faut le pourvoir pour le diriger au besoin contre le vent , et cela avec une vitesse telle qu'il devienne un véhicule plus rapide , plus commode , plus sûr que la locomotive et le bateau à vapeur ; car remarquons bien que l'aéronautique, tant qu'elle n'aura pas rempli ces conditions , qu'elle ne réalisera pas un progrès effectif sur nos moyens actuels de transport, ne sera qu'une chose de fantaisie , un tour de force stérile.
Or, il ne faut pas l'oublier, le ballon, quel que soit sa forme, n'est autre chose qu'une bulle de gaz tenue en suspension dans Tair, devenue partie intégrante de ce fluide, impliquée forcément dans toutes ses fluctuations , et d'autant plus incapable d'acquérir un mouvement qui lui soit propre , que son volume sera plus considérable. En effet , pour qu'un corps puisse se mouvoir dans un fluide , il doit présenter un faible volume avec une masse suffisante où le mouvement produit par la force motrice dont il est animé s'accumule de façon à vaincre la résistance du milieu. En outre, la force doit être très considérable par rapport à la masse et surtout au volume ; Car le volume augmente la résistance du milieu, en même temps que celui-ci, en raison même de sa fluidité, n'offre qu'un point d'appui fugitif aux agents de propulsion , quels qu'ils soient, que la force fait mouvoir. 11 est évident que le ballon, ne remplit aucune de ces conditions ; il est nécessairement très volumineux , et il n'a qu'une masse très faible ; et son volume devra croître et sa densité spéciûque diminuer d'autant plus qu'on lui adjoindra un moteur plus puissant , et par conséquent plus lourd, puisque dans l'état présent de nos ressources mécaniques, ces deux termes sont inséparables et adéquats. Ah ! si on avait un moteur... électrique, par exemple, capable de développer, sous un petit volume et avec des organes très légers , une force de plusieurs chevaux ! — Alors. . . mais alors la même force qui ferait avancer le navire aérien contre le vent saurait aussi le soutenir, et il faudrait se bâter d'abandonner le ballon , qui non seulement ne serait plus d'aucun secours, mais deviendrait un impédiment, un boulet, une bouée, selon l'expression de Nadar, paralysant la marche de l'appareil par son inertie et par l'immense surface qu'il offre à l'action du vent.
Malheureusement nous ne possédons encore d'antre moteur
que la machine à vapeur, et nous avons vu que cette machine , réduite à son maximum de simplicité et à son minioQum de poids, comme, celle de M. Giffard, pèse encore, avec ses accessoires, sa provision d'eau et de coke, près de six cents kilogrammes. Avec cela on n'ohtient qu'une force de trois chevaux ; comme le coke est vite hrûlé et Teau promptement vaporisée, on ne va pas loin , et l'on ne va toujoure qu'avec le vent : un peu à droite ou un peu à gauche , un peu plus ou un peu moins vite , voilà tout. Même résultat !
Parmi les, inventeurs de systèmes de direction de hallons, les uns se sont efforcés de faire de leur machine un navire aérien ; ils ont méconnu les conditions élémentaires de la statique et de la mécanique , appliquées à un corps qui se meut ou veut se mouvoir dans un gaz ; ils ont oublié que le navire marche sur Teau et non dans l'eau, ce qui est absolument différent. D'autres, tenant compte de cette circonstance, ont cru prendre pour modèle le poisson , et ils se sont persuadés qu'il suffisait de donner au ballon une forme allongée imitant celle d'un poisson. Ils n'ont pas songé que le poisson n'est qu'un muscle, qu'il page bien, moins par le mouvement de ses nageoires et de sa queue que par les vigoureuses et rapides ondulations de son corps, et qu'ainsi conrorn\é d'une façon si admirable pour se mouvoir au sein de l'élément liquide , il ne s'y meut encore qu'avec une vitesse relativement médiocre. Enfin ils n'ont pas remarqué que l'ingénieuse nature s'est bien gardée de donner à traîner au poisson, non plus qu'à l'oiseau, un sac volumineux rempli d'un fluide plus léger que le milieu ambiant.
. Ces considérations , il faut le reconnaître, n'ont point échappé à M. Nadar et aux autres partisans de Vaviation, Ceux-ci^ quoique peu versés dans la physique et la mécanique, ont bien compris la nécessité d'abandonner le ballon et de revenir au pigeon d'Archytas. Us voulaient construire quelque chose comme un oiseau artificiel , et ils insistaient sur ce point que l'appareil projeté devrait être plus lourd que l'air. Plus lourd que l'air ! c'est très bien ; mais après ? Comment M. Nadar comptait>il accomplir la <c conquête de l'air » et faire du « droit au vol », revendiqué bruyamment dans un de ses écrits , une réalité pratique? — Comment ? avec l'hélice , avec sa chère hélice, qui remplacerait avec avantage , pour le vol humain , les fonctions affectées à l'aile pour le vol de l'oiseau. Très bien encore, mais cela n'est que secondaire : l'hélice est un organe propulseur, et
non point un nwiieuT, Gomme Petin et plusieurs autres de ceux qu'il traite avec un dédain superbe, M. Nadar a négligé justement le point fondamental , le seul point sur lequel repose le to 60 OT noi to be de la navigalion aérienne : la production du mouvement. Sa chère hélice ne tournera pas toute seule. Qui lui imprimera le mouvement énergique qui enlèvera , soutiendra , entraînera , en un mot, fera voler le navire ? Une machine. Quelle machine ? Nous retombons toujours sur cet x, sur cette inconnue faute de laquelle tous les projets de direction aéro* nautique échoueront misérablement.