NOTIONS GÉNÉRALES
Le public ignore en France presque tout de nos voies navigables; il en sait à peine les noms et ne connaît ni leur consistance exacte, ni leurs conditions de navigabilité, ni leur trafic actuel, ni celui qui serait réalisable si elles étaient mieux utilisées.
P, FERRADOU, 8
Cette ignorance déplorable tient à ce que nos voies navigables sont, en général, exploitées d’une façon insuftisante et à ce qu’il est très difficile de renseigner le public en cette matière; les entreprises de toute nature qui s’occupent de navigation intérieure gardent avec un soin jaloux le secret de leurs affaires et répugnent à fournir des renseignements; aussi, pour le commerçant ou l'industriel, il faut une inlassable persévérance, et même une véritable initiation, pour arriver à bien connaître la question; c’est là une des causes du développement insuffisant des transports par eau en France ().
L'Etat a longtemps limité son action à la construction, à l'entretien et à la police des voies navigables sans s'occuper de l’exploitation; il est cependant intervenu en faveur de celle-ci, en 1912, par la création de l'Office national de la navigation. |
Cet Office peut rendre, et il a rendu effectivement de grands services, à la condition de rester dans son rôle qui est de conseiller, de renseigner, et non de se substituer aux organismes déjà existants.
Les services officiels de la navigation intérieure sont centralisés au ministère des Travaux publics, direction des voies navigables, l'Office national de la navigation ayant sa mission limitée aux questions d'exploitation.
L’essence même de la navigation est la liberté; le marinier est maître de son bateau et de ses tarifs; il faut bien signaler ce désir de liberté chez les mariniers, qui sont très épris de leur indépendance et qui, se méfiant un peu des organismes officiels, répugnent à traiter leurs affaires au grand jour.
Nous pouvons distinguer deux catégories de transporteurs par eau, les mariniers indépendants et les sociétés de transport.
(1) Cf. Jacquinot, Le réseau navigable français, p. 7.
Cette distinction est d’ailleurs capitale pour comprendre la vie du réseau français.
Mariniers indépendants et sociétés de transports sont un peu antagonistes; quand ils se trouvent sur une même voie, ils se font une concurrence dont profitent les intérêts généraux.
D'ailleurs, sans cette concurrence, un monopole de fait pourrait être réalisé sur une voie navigable par .une société, et comme la plupart de ces sociétés ne sont soumises à aucun cahier des charges, rien n'empêcherait vraisemblablement celle qui parviendrait à réaliser le monopole d'établir des tarifs légèrement inférieurs à ceux des chemins de fer voisins.
D'un autre côté, une société qui a un monopole de fait a tendance, dût-elle réduire son trafic, à rechercher les transports les plus rémunérateurs, c’est-à-dire ceux pour lesquels les voies navigables ne sont pas faites; de là des réclamations justifiées de la part des chemins de fer et des représailles sous forme de tarifs spéciaux pour attirer sur la voie ferrée les matières pondéreuses au détriment des autres transports, logiquement réservés au chemin de fer (2).
Ces inconvénients disparaissent sur les voies navigables où les sociétés de transport sont nombreuses et prospères; mais si un fléchissement se produisait dans le trafic, un trust serait à redouter, car il aurait à peu près les mêmes effets que le monopole de fait d’une seule société; la batellerie indépendante peut enrayer ce danger.
L'Etat, loin de prendre parti pour l’une ou l’autre des deux catégories de transport, doit veiller à ce que cette concurrence existe,
Néanmoins, la batellerie indépendante est souvent tributaire de compagnies de navigation, ne serait-ce que
(2) Cf, Jacquinot, Le réseau navigable français, p. 11.
pour le remorquage, et là il faut bien convenir qu'elle perd un peu de son indépendance.
On ne rencontre guère sur nos voies navigables que des compagnies et la batellerie libre; mais sur le canal de Saint-Quentin, l'Etat a réalisé une innovation : un organisme nouveau a vu le jour : «les entrepreneurs de traction »; l'Etat passe un contrat avec eux dans l’unique intérêt de la navigation et il leur impose un cahier des charges et des tarifs. Il conviendrait de multiplier ces initiatives, qui ne coûtent rien à l'Etat et qui avantagent tout le monde. ;
Cependant, la batellerie indépendante dominant nettement sur le réseau navigable français, nous devons l’envisager brièvement, avant de passer à l’étude des sociétés de transport par eau.
SECTION II