CHAPITRE II
DiirisloD» — § I. Établissement de la France et de l'Angleterre sur le
Niger.
§ II. Établissement de la France et de la Belgique sur le
Congo.
§ III. L'Europe conteste les droits exclusifs du Portugal sur
ce fleuve.
§ IV. Traité anglo-portugais.
§ V. Protestations de la France et de l'Allemagne.
§ V\ — Établissement de la France et de TAngleterre
sur le Niger.
Le Niger, nous l'avons vu, n'avait pas retenu les premiers navigateurs qui découvrirent ses embouchures au xv^ siècle ; longtemps cette région resta ignorée. Au milieu de notre siècle, on découvrit que si Ton avançait un peu dans les terres, on trou- Bibliographie : Annuaire de l'Institut de droit international, 1879, 1880 ; — Archives diplomatiques, 1884 ; — Arnstz, Le Gouvetmetnent Portugais et VInstitut de droit international ; — Cameroun, A travers V Afrique ;
— Engeliiardt, Rapport annexé au Livre jaune, Affaires du Congo, 1885;
— Fauchille, L'Annexion du Congo à la Belgique {Rev. de droit inteimat. public, 1895) ; - Laveleye, Rev. de droit internat., 1883 ; — Livingstone,
— Dernier journal ; Livre jaune. Affaires du Congo, 1884 et 1885, 2 vol. ;
— DE Martens, La Conférence du Congo à Berlin et la Politique coloniale des États modernes {Rev. de droit internat., 1886) ; — Sir Trawers Twis (Rev. de droit internat., 1883, n- 5\
vail une contrée fertile, traversée par un immense fleuve (1) en grande partie navigable.
La France et l'Angleterre qui prirent la tête du mouvement colonial moderne, résolurent alors de s'y établir.
La voie leur avait été préparée par de courageux explorateurs qui furent trop souvent victimes de leur hardiesse, sur cette terre inhospitalière d'Afrique.
Ce fut d'abord Mungo Park, qui de 1795 à 1806, découvrit la partie supérieure du grand fleuve et le Soudan oriental. En 1830, John et Richard Glapperton, accompagnés des frères Lander, visitèrent le Bas- Niger ou Kouarra, et en reconnurent les embouchures dans le golfe de Bénin. Caillé, Barth (1852), Mage (1867) visitèrent le cours moyen. Zweifel, en 1879, découvrit les sources mêmes du fleuve.
Notre colonie du Sénégal commençait à ce moment, à prendre une grande extension, après la sage administration de Faidherbe (1854-1865), et de Brière de risle (1876-1881). Nous marchions vers le Haut-Niger.
Les Anglais résolurent de nous devancer et de nous couper la route de la mer : pendant que nous prenions les sources du Niger, eux s'emparaient des embouchures; ils commandaient ainsi le fleuve. Dans ce but, plusieurs maisons anglaises fondèrent, après 1870, une trentaine de comptoirs sur le Bas-Niger; en 1879 une
(1) Le Niger mesure 3,;)00 kilomètres.
association, grâce à l'impulsion de sir George Taubman Goldie, le futur président de la Compagnie, les réunit sous le nom de United African Company, au capital de un million de livres sterling.
En même temps, se formaient les sociétés françaises de l'Afrique équatoriale et du Sénégal ; celles-ci établissaient aussi de nombreuses stations sur le Niger et son affluent de gauche, le Bénoué. Mais vaincues par la concurrence étrangère et n'étant pas soutenues par le Gouvernement français, elles cédèrent aux Anglais leurs postes (i). C'est pourquoi, en 1884, le plénipotentiaire anglais put déclarer à la Conférence de Berlin, sans être contredit par personne que tout le commerce de la région du Niger, se trouvait entre les mains de ses compatriotes.
Voici donc les Français et les Anglais installés en Afrique, au Nord de l'Equateur, sur un territoire qui avant leur établissement pouvait être regardé comme « res nuUius ». Ils voulurent s'étendre également au Sud ; mais là, nous l'avons vu, se trouvaient les Portugais, qui malgré la décadence de leur puissance maritime, étaient encore solidement fixés dans le bassin du Congo et sur la côte d'Angola. Il revenait seulement aux Français et aux Belges de les faire reculer.
(1) La Compagmie anglaise désormais sans rivale se fit octroyer plus tard en 1886, une charte royale, et devint la Royale Niger Company ; le gouvernement de la Reine prit sous son protectorat les territoires dont elle s'arrogeait la possession.
§11. - Établissement de la France et de la Belgique sur
le Congo.
Nous sommes vers l'année 1883 ; la région du Congo commence à être connue grâce à Livingstone, à Cameroun, et surtout à Stanley et à Brazza.
Livingstone, de 1866 à 1873, visita les lacs Moëro et Bangouélo ; il reconnut qu'ils communiquaient entre eux par le Louapoula et donnaient naissance à un grand fleuve qui remontait vers le Nord et recevait les eaux du lac Tanganika. Mais Tillustre voyageur se trompait lorsqu'il croyait que ces immenses réservoirs d'eau de l'Afrique équatoriale allaient se déverser dans le Nil (1).
Camerotui, lieutenant de la marine britannique, explora le lac Tanganyka (1873-1875), en fit le tour et découvrit à l'Ouest, la rivière Loukouga qui lui sert de déversoir ; il arriva ensuite au Loualaba qu'il ne put descendre (2).
Il appartenait à l'Américain Stanley de faire le relevé exact du mystérieux Congo en le descendant (1874-1877) du lac Tanganyka à Cabinda, port situé sur l'Océan Atlantique. Il franchit avec peine les Stanley-Falls situés à l'endroit où le fleuve traverse TEquateur, suivit l'immense boucle qu'il décrit alors,
(1) Livingstone, Dernier journal.
(2) Cameroun, A travers l* Afrique.
retraversa ^Equateur en se dirigeant vers le Sud, et arriva sur les côtes de l'Océan, à Tembouchure du grand fleuve dont il venait de suivre le cours en entier, et auquel il donna le nom de Livingstone (1).
M. de Brazza (1875-1878) partit avant le retour de Stanley, ignorant par conséquent le cours véritable du Congo. Il remonta alors le cours de TOgoué, affluent de droite, dans un premier voyage.
En septembre 1876, le roi des Belges, Léopold II, convia à Bruxelles les hommes les plus compétents par leurs travaux ou leurs voyages en Afrique, à une Conférence qui comprit les délégués de la Belgique, de r Autriche-Hongrie, de T Allemagne, de T Angleterre, de ritalie et de la Russie (2). On convint de créer une Société, sous le nom d'Association internationale africaine, sous le patronage de Léopold II.
Cette Société avait pour but :
1^ L^exploration scientifique des régions inconnues
de l'Afrique centrale;
2^ La découverte de l'Afrique centrale pour y répandre la civilisation et le commerce européen ;
3° L'abolition de la traite des nègres.
De ces trois points, le deuxième nous intéresse plus particulièrement ; c'est celui que nous retiendrons, et
\\) Ce nom, ainsi que celui de Zaïre, ne lui est pas resté.
(2) Fauchille, l'Annexion du Congo à la Belgique {Hev. de droit inteimat. publiCy 1893, n" 4, p. 400) ; — de Martexs, La conférence du Congo à Berlin et la politique coloniale des Étala modernes {Rev. de droit internat. ^ 1886, n« 2, p. 141).
nous verrons quel rôle immense joua le fleuve du Congo, cette grande artère qui facilita la marche de la colonisation jusqu'au cœur du continent noir.
L'Association internationale africaine avait son administration centrale à Bruxelles et des comités locaux dans les différents Etats de l'Europe pour recueillir les fonds nécessaires à son entreprise. Le comité de Bruxelles, le plus important, prit le nom de « Comité d'études du Haut-Congo » (1). Le roi Léopold se fit remarquer par son inépuisable libéralité, versant à la caisse du Comité l'argent de sa liste civile.
Des expéditions furent organisées. Stanley, revenu en 1877, faisait partie du Comité de Bruxelles. De 1879 à 1882, tandis que Brazza faisait un deuxième voyage et cherchait une route terrestre de la mer au Congo, par les vallées de TOgoué et de l'Alima (2), Stanley remonta le fleuve même, afin de s'assurer s'il n'existait pas un moyen pratique d'établir une communication régulière entre le bas et le moyen Congo. Un million avait été souscrit pour celte entreprise. Stanley établit sur sa route des stations, mais il arriva
(1) Lire l'intéressante comparaison faite par sir Trawers Twis entre le but poursuivi par le Comité d'études du Haut-Congo, et le rôle joué par certaines institutions du Moyen-Age pour faire participer les populations païennes et sauvages, aux bienfaits de la civilisation chrétienne, telles que rOrdre des Chevaliers Porte-Glaives, TOrdre teutonique^ l'Ordre St-Jean de Jérusalem. La libre navigation du Congo [Rev. de droit internat. y 1883, no 6, p. 552).
(2) Instructions générales données à M. de Brazza, par le Ministre des Aflaircs étrangères [Livre jaune^ Affaires du Congo^ 1884, p. 10).
au lac de Stanley-Pool plusieurs mois après son concurrent, M. de Brazza, qui venait de signer avec le roi du pays, Makoko, un traité nous donnant la rive droite du fleuve. Stanley traversa alors le lac et établit, en face de notre station de Brazzaville, celle de Léopold ville.
§ III. — L'Europe conteste les droits exclusifs du Portugal
sur le Congo.
Il semble que le récit que nous venons de faire, de ces explorations, nous ait mené un peu loin du Portugal et du droit de souveraineté qu'il prétendait avoir sur les côtes occidentales d'Afrique. Mais cet exposé était nécessaire pour permettre de compi*endre la portée de plusieurs incidents qui se produisirent à cette époque.
Dans l'appréciation de ces incidents, le Portugal ne sut pas toujours faire une distinction exacte entre les vœux désintéressés d'hommes de la science pour la libre navigation d'un fleuve, et les vues politiques d'Etats rivaux, visant l'annexion de territoires. Il donnait d'un côté l'assurance de ne pas entraver la circulation des navires étrangers, et d'un autre côté, se contredisait par ses propres paroles, par ses actes ou ses traités.
Le Congo commence alors à être assez connu pour que l'on puisse voir en lui la principale voie de péné-
tration dans TAfrique centrale ; on parle déjà de lui en Europe, et on Tétudie non plus seulement au point de vue géographique, entre explorateurs, mais aussi au point de vue économique, politique et juridique. Quel parti peut-on tirer de sa navigation ? Quelles nations pourront se servir de ses eaux? Telles sont les questions que commencent à se poser les commerçants exportateurs, les diplomates et les jurisconsultes.
Les Portugais eurent des inquiétudes, lorsqu'ils virent les Français et les Belges s'établir sans façon à droite et à gauche des rives du Congo (1). Ils réclamèrent alors la souveraineté de toute la région qui s'étend des deux côtés de ce fleuve entre les degrés 5<> 12' et 8^ de latitude sud, et vers l'intérieur jusque bien au-delà de Staiiley-Pool, en se fondant sur les traités antérieurs du JO février 1763, du 30 janvier 1786 et du 22 janvier 1815, que nous avons déjà étudiés. Ils tirèrent même parti d'un fait qui s'était produit plusieurs années auparavant, au cours de la guerre francoallemande. Un brick allemand Hero avait été capturé en septembre 1870 par la corvette française le Loiret dans les eaux de Banane (2). Ce brick fut relâché par les autorités françaises. Le Portugal en concluait que si cela avait eu lieu, c'était parce que la France avait reconnu que cette prise avait été effectuée à tort dans
(1) Consulter dans le Livre jaune {Affaires du Congo, 1884), la correspondance diplomaUque entre la France et le Portugal.
(2) Port situé à l'embouchure du Congo.
les eaux portugaises. M. Jules Ferry répondit dans une dépêche du 29 décembre 1883 (1) que « les recherches faites dans les archives du département de la Marine, ont montré que si le Hero est effectivement retourné à Banane, cela n'impliquait nullement la reconnaissance de la souveraineté portugaise sur cette partie du littoral ».
Un incident très caractéristique marque bien Fétat d'esprit anxieux et ombrageux du Portugal. Lors de la réunion du Congrès de géographie commerciale tenu à Paris en 1878, au cours de la séance tenue le 27 septembre, Tune des sections émit le vœu que « les Chambres de commerce s'associassent aux efforts faits par les Gouvernements, les Sociétés de géographie et les particuliers pour faciliter et multiplier les expéditions ayant pour but l'exploration du bassin du Congo et de l'Afrique équatoriale » (2). Mais les délégués portugais s'élevèrent formellement contre cette prétention : « C'est un vœu tout à fait politique, direntils ; il porterait atteinte aux droits indiscutables du Portugal sur le Congo. Les délégués seraient forcés de se retirer si ce vœu était discuté, car ils ne peuvent autoriser par leur présence, quelque discussion ou délibération que ce soit, directe ou indirecte, renfermant l'idée d'une ingérence étrangère quelconque dans la politique et dans l'administration coloniale du
(1) Livre jaune^ 1884, p. 22.
(2) Compte-rendu, p. 182.
Portugal ». Le Gouvernement portugais approuva pleinement ces paroles (1). Plus tard, pour bien affirmer ses droits, leur roi rendit un arrêté, le 18 août 1881, prescrivant la fondation de stations portugaises « hospitalières, scientifiques et commerciales ».
Les Portugais qui pourtant, jusqu'à présent, semblaient les seuls intéressés, n'eurent pas le monopole des protestations : les Hollandais, les Anglais eux aussi, élevèrent la voix.
Une Société africaine fondée à Rotterdam, rédigea une adresse, ratifiée par la Chambre de commerce de cette ville, aux Etats généraux, pour leur demander de s'opposer aux prétentions de la France et du Portugal sur le Congo. Elle réclama le statu quo, sous prétexte que les prétentions exclusives de la France et du Portugal sur le fleuve, seraient contraires aux droits antérieurs de la Hollande qui avait des comptoirs sur la côte de Loango (3), depuis un siècle et demi, et sur l'embouchure du Congo.
Des Sociétés africaines fondées en Angleterre, plusieurs Chambres de commerce, notamment celle de Manchester (13 novembre J882) et l'Antislavery Society, s'adressèrent au Foreign office pour demander
(1) La question du Zaïre, droits du Portugal {Mémorandum^ p. 48).
(2) Annuaire Institut de droit international^ t. VU, p. 260.
(3) Loango se trouve au Nord du cap Padrào, à l'embouchure du Kouilou et fait partie aujourd'hui du Congo français.
que le gouvernement anglais maintienne la liberté du
Congo.
Les jurisconsultes commencèrent alors à s'occuper
de ces questions, et Tlnslitut de droit international ne
resta pas indifférent. Dans la session tenue à Paris, le
5 septembre 1878, M. Moynier avait attiré Tattenlion
sur le Congo et en avait proposé la neutralisation ^1),
mais ses paroles trouvèrent à ce moment peu d'écho.
M. de Laveleye reprit cette idée en 1883 (2), et les hommes les plus compétents, notamment M. de Lesseps, l'appuyèrent.
Un voyageur allemand, M. Gerhard Rohlfs, parla, la même année, non plus de neutraliser, mais d'internationaliser le Congo (3). (( Internationaliser le Congo, écrit-il, serait peut-être moins facile que la neutralisation des bouches du Danube. Mais si TAUemagne et l'Angleterre voulaient appuyer cette solution, elle cesserait de paraître irréalisable. La France, Tltalie, le Portugal seraient forcés de les suivre, et le Congo serait sauvé. Liberté pour tous sous la protection de règlements arrêtés à la suite d'un accord international, tel doit être notre mot d'ordre ».
Les partisans de la neutralisation du Congo se fondaient sur le caractère international de l'œuvre humanitaire et désintéressée, créée par le roi des Belges.
(i) Annuaire Institut de Droit international y 1879, 1880, p. 155.
(2) Rev, de droit internat., 1883, n" 3.
(3) Allgemeine Zeitung, 22 avril 1883.
Après M. Gerhard Rohlfs, sir Trawers Twiss combattit cette idée de neutralisation (1), car le bas Congo, dit-il, doit pouvoir recevoir la visite des navires armés des Etats civilisés, la piraterie et la traite infestant encore ces contrées. Il voudrait, lui aussi, internationaliser le fleuve, mais seulement dans la section voisine de la mer. Après avoir parlé du régime adopté par l'Europe pour la partie inférieure du Danube, il ajoute : « Un pareil système appliqué à la navigation du Bas-Congo pourra apaiser le conflit de juridiction qui existe entre le Portugal et les Puissances maritimes européennes ». Cette section du fleuve serait administrée par une commission internationale (2). Quant au Moyen et au Haut-Congo, « les conditions du pays qu'ils arrosent sont tellement anormales, que le régime adopté dernièrement dans l'Europe pour les bouches du Danube, n^ saurait être appliqué. Mais on peut demander l'application d'un autre principe que les puissances européennes ont déjà approuvé dans la question d'Orient, par la signature d'un protocole de désintéressement ».
Jusqu'à présent nous avons passé en revue une série de propositions émanées d'hommes d^une compétence incontestable, voyageurs, jurisconsultes.... ; mais ces propositions apparaissaient isolément sans aucun lien d'entente entre elles. Il était temps de donner à
(1) Rev. de droit internat., 1883, n» 5, p. 437.
(2) Rev. de droit internat., 1883, n» 5, p. 442.
ces revendications une force plus grande et une tournure quasi-officielle. Ce fut l'œuvre qu'accomplit l'Institut de droit international réuni à Munich en 1883.
M. Moynier qui, nous l'avons vu, avait dès 1878 demandé la neutralisation du Congo, reprit son idée ; il envoya une lettre-circulaire qui fut lue dès la première séance tenue par l'Institut, et un mémoire que nous examinerons bientôt.
Dans sa lettre, il écrit (1) : « Les Etats hésitent à se mettre en avant pour provoquer une entente en ce sens. La question se trouve dans une phase analogue à celle qui en 1864 a précédé la signature de la Convention de Genève. Aujourd'hui, de même, quoique l'idée de neutraliser le Congo, ne paraisse devoir soulever d'objections majeures, la diplomatie hésite à en prendre l'initiative et pour qu'elle s'y décide, il suffirait peut-être de la mettre formellement en demeure d'agir » . M. Moynier continua, en disant que cette démarche rentre dans le rôle de l'Institut de droit international ; il doit exprimer des vœux et demander à un souverain d'inviter les autres Etats à une conférence ad hoc.
Celle lettre était accompagnée d'un mémoire dont nous extrayons le passage suivant : « On (la conférence de Munich) vise à ce que le droit de circuler sur ce vaste réseau fluvial ne puisse pas devenir l'objet d'un monopole, à ce que l'accès en soit toujours permis et à ce qu'aucune entrave ne soit mise à l'activité civili-
(1) Annuaire Institut de droit internat.^ 1883.
32 PRISMIÈRE partie:. — CHAPITRE II.
satrice d'un peuple quelconque dans ses parties navigables ». L'auteur du mémoire voudrait que Ton fît quelque chose d'analogue à ce que le Traité de Paris de 1856 a fait pour le Danube; il voudrait que Ton appliquât la règle proposée par Bluntschli, à laquelle souscrivent lous les jurisconsultes : « Les fleuves et les rivières navigables qui sont en communication avec la mer libre, sont ouverts en tout temps aux navires de toutes les nations. Le droit de libre navigation ne peut être aboli ni restreint au détriment de certaines nations » (1). M. Moynier estime en outre qu'il serait indispensable d'établir, comme pour le Danube, une Commission internationale composée des représentants des Etats intéressés et qui serait chargée de remplir pour le compte de la communauté, certaines fonctions administratives ou techniques.
L'Institut de droit international approuva de point en point toutes ces propositions, et, dans sa séance du 4 septembre, il émit un vœu en faveur de la liberté complète de la navigation de tout le Congo et de ses affluents. Il chargea ensuite son Bureau de transmettre ce vœu aux diverses Puissances, en y joignant, mais à titre d'information , le mémoire présenté par M. Moynier.
(1) Bluntschli, Moderne vôlkerrecht der civUisaten S/a/en, art. 314. W'enn die schiffbaren Strôme oder Flûsse mit den olTenen Meer in Verbindung stehen, so sind dieselben den SchifTen aller Nationen im Frieden ofTen zu halten, die freie Schiffahrt darf nicht zum Nachteil einzelner Nationen gehemmt, noch ungebûbrlich bel&stigrt werden.
Ces travaux de rinstitut de droit international, comme bien on peut le penser, ne laissèrent pas indifférent le Gouvernement portugais. Celui-ci adressa, le 20 octobre 1883, une dépêche-circulaire (1) à ses représentants à l'étranger, dans laquelle il proteste énergiquement contre le projet d'immixtion de TEurope sur son territoire dont la souveraineté lui appartient incontestablement entre le 5° et le 8* 12' latitude sud. « L'illustreSociété (l'Institut de droit international), semble avoir perdu de vue les droits que le Portugal possède sur le territoire traversé par la première partie navigable du Congo, à partir de son embouchure, et elle présuppose, tout à fait contrairement à la vérité, que le Portugal, en désirant occuper cette partie du territoire, a Tintenlion de séquestrer ou de monopoliser, pour son propre et exclusif avantage, la splendide voie d'eau qui traverse quelques-uns des plus grands territoires de l'intérieur de l'Afrique australe ». Et ici une pointe injuste lancée à l'Institut : « En ce qui concerne l'impression erronée qui semble avoir dominé l'Institut de droit international, que le Portugal désire opposer des difficultés ou des entraves à la libre navigation sur le Congo, une semblable erreur est excusable chez des hommes qui sont plus absorbés par le soin de relever l'étude de la science que versés
(1) Texte dans le Times du 5 novembre 1883, et passages dans Tarticlede M. Arntz, Le Gouvernement portugais et rinstitut de droit international {Rev. de droit internat., 1883, n« 6, p. 537).
PILLIAS 3
dans la connaissance des événements politiques qui occupent la presse quotidienne ». Puis la dépêche continue plus gravement : « Le Gouvernement portugais, ni dans ses publications officielles ou autres, ni dans ses négociations avec le gouvernement britanique, n'a jamais manifesté le désir de restreindre ou d'entraver la parfaite liberté de navigation sur le Congo, comme le ferait supposer le vote émis par l'Institut de droit international ».
M. E. Arntz se chargea de répondre à cette attaque du Portugal ; il le fit dans un article publié à la fin de 1883, par la Revue de droit international (1). Il n'eut pas de peine à prouver combien étaient peu fondées les accusations de vues politiques qu'on avait imputées à l'illustre Compagnie.
D'ailleurs, le Gouvernement portugais, malgré sa dépêche du 20 octobre 1883, et les protestations qui y sont contenues, se chargea lui-même de démontrer qu'il entendait confisquer à son profit la navigation du Congo. Il signa en effet un traité avec la Grande- Bretagne, traité que nous allons maintenant étudier.
§ IV, — Traité anglo-portugais du 26 février 1884.
Le 26 février 1884, l'Angleterre (2) et le Portugal signèrent à Londres un traité (3) dans lequel sa Majesté
(1) Le gouvernement portugais et Tinstitut de droit international.
(2) Sous le Ministère de M. Gladstone.
(3) Texte dans Archives diplomatiques^ 1884, p. 299.
LES NATIONS EUROPEENNES EN AFRIQUE. iS
Britannique consent à reconnaître la souveraineté de sa Majesté Très Fidèle sur la partie de la côte occidentale d'Afrique située entre le 8^ et le 15^ 12' latitude sud; la frontière orientale à Tintérieur doit coïncider avec les frontières des possessions actuelles du Portugal et des tribus riveraines (article 1). Les deux nations sont d'accord pour déclarer ce territoire ouvert à toutes les nationalités et les étrangers doivent y jouir du même traitement que les sujets du Portugal (art. 2) ; le commerce et la navigation des fleuves Congo et Zambèze et de leurs affluents seront entièrement libres pour les sujets et les pavillons de toutes les nations (art. 3). Mais ici se place une restriction pleine de grosses conséquences et rendant presque vains les beaux principes de liberté qui venaient d'être mis en avant : « Une commission mixte composée des délégués de la Grande-Bretagne et du Portugal, sera nommée pour rédiger des règlements concernant la navigation, la police et la surveillance . . . . , pour veiller à leur exécution, et pour percevoir certaines taxes établies » (art. 4, § 2). C'était d'une façon déguisée, mettre le fleuve aux mains des Anglais et des Portugais. A cela s'ajoutaient d'autres avantages commerciaux faits aux Anglais : « Les navires anglais et les marchandises anglaises seront sur le même pied que les navires et les marchandises portugaises » (art. 9).
Enfin, vient un article sur la teneur duquel on n'a pas assez insisté et dont on n'a pas assez envisagé les
conséquences possibles ; c'est Tarticle 13, ainsi conçu : « Les dispositions du présent traité affectant le territoire indiqué à Tarticle premier, seront pleinement appliquées à tous les territoires qui y sont «.ontigus en Afrique, et qui pourront par la suite être placés sous la souveraineté de Sa Majesté Très Fidèle ». Ainsi, le Portugal ne se contentait pas d'aflirmer sa souveraineté sur le territoire indiqué par l'article 1^^, il se préparait aussi à mettre la main sur toute l'Afrique centrale, et il faisait constater, approuver même, ses intentions officiellement, par une deuxième puissance, dans une convention.
Il y avait donc bien là, comme dans tout le reste du traité, de quoi éveiller l'attention des autres Etats européens, et même de quoi leur faire prendre ombrage. C'est, en effet, ce qui arriva.
§ V. — Protestations de la France et de PAllemagne.
A peine ce traité fut-il connu en Europe, qu'il souleva contre lui un fort mouvement d'opinion ; la France, l'Allemagne, firent des réserves, et le public anglais lui-même, n'approuva pas l'œuvre de ses ministres qui l'avaient signé.
La France la première, en la personne de M. Jules Ferry, déclara qu'elle entendait faire observer le traité conclu entre elle et le Portugal au Pardo, le 30 janvier 1786 ; il rappela que les droits de souveraineté
du Portugal sur cette région du Congo, n'étaient pas aussi absolus que le Gouvernement portugais voulait le faire entendre (1), et qu'ils s'étendaient seulement à la côte d'Angola, sans qu'il soit fait aucune allusion au fleuve même et aux territoires riverains.
Le prince de Bismarck considéra comme non avenu ce traité, à la rédaction duquel l'Allemagne n'avait pris aucune part, et contesta les titres mis en avant par le Portugal, dans une dépêche du 7 juin 1884, adressée à lord Gran ville.
Il jugea cependant qu'une entente avec le Gouvernement français au sujet des choses d'Afrique, était utile. Le baron de Gourcel, notre ambassadeur à Berlin, eut plusieurs conférences à Varzin avec le prince de Bismarck dans le cours de l'élé de 1884. Les protestations des Etats-Unis d'Amérique, de l'Espagne, des Pays-Bas, montrèrent à ces diplomates que l'Europe était de leur côté. Ils formèrent alors le projet de créer une sorte de « ligue des neutres », à caractère défensif, à laquelle pourraient adhérer tous les autres Etats intéressés (2), dans le but de proclamer le régime de la liberté commerciale du bassin du Congo, et en même temps de celui du Niger, afin d'appliquer à ces deux fleuves les règles du droit fluvial édictées à Vienne, en 1815, et à Paris, en 1856.
(1) Annexe à la dépêche du 14 mars 1881 (Livre jaune^ 1884, p. 27).
(2) Rapport de M. Engelhardt {Livre jaune, Affaires du Congo, 1885i p. 3 et 4).
C'est à ce moment que le Portugal, voyant la tournure que prenaient les choses, résolut de prendre les devants et de proposer lui-même de réunir une Conférence dans laquelle seraient traitées toutes les questions alors pendantes en Afrique (1). Le gouvernement de la Grande-Bretagne, qui n^avait pas trouvé dans le public l'appui sur lequel il comptait, car le Parlement s'était montré peu favorable au traité du 26 février, adhéra à cette proposition.
L'Allemagne était ainsi encouragée ; elle pensa d^abord inviter seulement les Etats directement intéressés au commerce africain, savoir : l'Angleterre, la Belgique, l'Espagne, les Etats-Unis, les Pays-Bas, le Portugal. Puis, sur la représentation de l'Italie tenue à l'écart, elle invita toutes les grandes Puissances. En conséquence, après avoir fixé Berlin comme lieu de réunion de la Conférence (2), des invitations furent adressées par le gouvernement allemand , d'accord avec le gouvernement français, à T Autriche, à la Belgique, au Danemark, à TEspagne, aux Etats-Unis, à la Grande-Bretagne, à l'Italie, à la Hollande, au Portugal, à la Russie, à la Suède et Norvège et à la Turquie.
La France recommanda de son côté, à ses représentants auprès de ces Gouvernements, de se mettre en
(1) Livre jaune, p. 36.
, (2) Dépêche du prince de Bismark, datée do Friederichsruhe 30 sept. 1884 à M. de Courccl {Livre jaune, 1884, p. 60).
rapport avec leurs collègues allemands (l), en vue d'établir un accord international sur les principes suivants :
l^ Liberté du commerce dans le bassin et les embouchures du Congo ;
2** Application au Congo et au Niger des principes adoptés par le Congrès de Vienne, en vue de consacrer la liberté de la navigation sur plusieurs fleuves internationaux, principes appliqués plus tard au Danube ;
3° Définition des formalités à observer pour que les occupations nouvelles sur les cotes d'Afrique soient considérées comme effectives.
(1) Livre jaune, 1885, p. 43.