III. Le Style
L’ensemble des observations que suggère l’étude du style des terres cuites dans la collection de Myrina peut se résumer dans les cinq caractères suivants :
i° Certaines traditions persistantes de fabrication, subordonnées sans doute à des motifs religieux, y ont conservé des types très anciens, qui remontent aux débuts mêmes de l’art des coroplastes.
2° Le style des terres cuites subit en général l’influence de l’école dite hellénistique qui caractérise toutes les productions de l’art grec depuis la mort d’Alexandre jusqu’à l’Empire romain.
3° Les coroplastes d’Asie-Mineure s’attachent en particulier à reproduire les motifs les plus connus de la grande sculpture, avec une liberté d’imitation qui leur conserve une originalité propre.
4° L’influence plus directe des grandes écoles asiatiques, comme celles de Pergame, de Tralles et de Rhodes, est sensible dans quelques-unes de leurs compositions.
5° Ils empruntent aussi leurs modèles et leurs moules aux coroplastes de la Grèce propre, en particulier à ceux de Tanagre.
1° Persistance des modèles anciens. — On ne peut pas juger des terres cuites comme des œuvres originales de l’art libre. Avant de chercher à dater une terre cuite d’après l’exécution et le style, il faut se souvenir que l’usage des moules a donné souvent aux compositions une forme définitive qui ne varie plus et qui se transmet do siècle en siècle dans les fabriques des coroplastes. C’est ce qu’on peut appeler le style de tradition. Il est surtout sensible dans les représentations de divinités que leur caractère hiératique mettait plus que les autres à l’abri des changements du goût et de la mode et auxquelles le respect religieux imposait un type immuable. A Myrina, par exemple, nous trouvons plusieurs masques représen-
LES FIGURINES DE TERRE CUITE
tant un visage de femme sous des traits tout à fait archaïques 1 : on y reconnaît Déméter, la tête couverte d’un voile, portant d’une main une colombe et tenant de l’autre une fleur de lotus. Les yeux fendus en amande, les coins de la bouche relevés, les doigts raides et minces permettent d’en faire remonter le type jusqu’au commencement du ve siècle. Et pourtant toutes les autres statuettes, trouvées dans le même tombeau avec ces masques, sont loin d’appartenir à une époque aussi reculée : d’après le style on les attribuerait tout au plus au 11e ou au Ier siècle avant l’ère chrétienne 2.
La même remarque s’applique à d’autres représentations de Déméter, assise sur un siège, les mains allongées sur les genoux ou tenant un petit enfant assis sur elle 3. Ce type a déjà été signalé dans la plupart des nécropoles grecques et il est fort commun à toutes les époques. Il rappelle les fameuses statues assises des Brancbides : c’est la même attitude, le même style hiératique, et il est hors de doute que la création en remonte à une époque fort ancienne. On l’a reproduit pendant cinq ou six siècles' sans y rien changer.
Nous reconnaîtrons encore un type primitif, bien que les traits du visage soient d’un style plus récent, dans une série nombreuse de femmes nues ou drapées, les jambes repliées dans la position d’une personne assise, mais sans siège, portant la main au sein avec le geste consacré des divinités courotrophes 4. L’attitude et le geste rappellent les représentations les plus anciennes de l’Astarté phénicienne. Quelques-unes de ces figurines portent de hauts diadèmes dont les fines découpures sont ornées de volutes et de petits personnages ailés; elles ont aussi des colliers et des bracelets sur le corps et sur les jambes; sous les pieds nus est fixé une sorte de cothurne très élevé. On est tenté d’y voir l’imitation de quelque idole ancienne de l’Aphrodite orientale, en particulier de l’Anaïtis babylonienne5, et le croissant qu’on remarque parfois dans les orne-
1. Catalogue, nos 19!, 192. Voir plus haut p. 91, tombeau n° 9G.
2. Rappelons que nous avons déjà déterminé la date approximative de la nécropole au moyen des monnaies et des inscriptions funéraires. V. plus haut, p. 107 et 113.