X. Mois de juin
Pendant le mois de mai, nous avions découvert trente-quatre tombeaux. Durant le mois de juin, nous devions en rencontrer encore trente-trois.
Dès le premier jour, on arrive à une tombe construite en belles dalles. L’auge mesure 2m30 de longueur, 1 m30 de hauteur et 0m6^ seulement de largeur. Le mobilier se compose d’une hachette de bronze et des six poteries réglementaires. Mais une des urnes, plus grande que d’ordinaire, est de forme cylindrique, à double oreillon, sans col et à base conique. La panse porte une inscription punique écrite à l’encre noire.
Le 3 juin, dans une simple fosse, outre les poteries habituelles, on trouve un vase ayant la forme d’un obus, à double oreillon, une petite fiole de terre commune à base pointue et à un seul oreillon, un vase de forme sphérique, sorte de gourde à orifice minuscule et à double oreillon tout juste suffisant pour passer un cordon, un petit vase grec, une pierre en forme de tronc de pyramide, à base et à sommet rectangulaires, pesant 130 grammes (peut-être un poids), des dents d’animaux et neuf osselets1, une sorte de
Louvre, p. 10, pl. XII, n° 5. Gf. Vigouroux, Dict. de la Bible, art. Astarté, et G. Perrot, Hist. de l’art , t. III, p. 200-201 .
1. Ces osselets sont des tranches d’astragales comme celui dont le dessin a été donné plus haut (fig. 15).
hachette ou de bêche en fer, enfin deux sonnettes de bronze et un ornement de même métal destiné à être emmanché sur une canne
Fig. 47. Objet de bronze.
ou sur un bâton servant à un autre usage. C’est peut-être un manche de miroir (fig. 47).
Au-dessus de la virole, dans laquelle s’enchâssait une baguette ronde, on voit un oiseau qu’un serpent semble attaquer. La tête de l’oiseau manque et l’objet a été déposé dans cet état incomplet près du mort.
Le 5 juin, une simple fosse renfermant le pendant en or, deux anneaux de bronze, des amulettes, des figurines minuscules, une statuette d’Astarté en terre cuite, des morceaux d’œufs d’autruche avec traits d’une face humaine, venait augmenter nos collections d’un brûle-parfum (petit autel en pierre blanche), de deux petites tables taillées dans la même espèce de pierre (fig. 48), l’une carrée, l’autre, sorte de ban-
quette, plus longue que large (fig. 49), et enfin d’un disque d’ivoire très mince, de six centimètres et demi de diamètre. La face de ce disque est ornée au centre d’une rosace à six branches dont les
intervalles sont remplis de petits ronds, le tout
Fig. 49. Petite banquette en pierre blanche.
inscrit dans une série de cercles concentriques
(fig. 50).
Le 6 juin, on ouvre le tombeau d’un pêcheur. Avec les six poteries ordinaires, on trouve un
hameçon de bronze et plusieurs morceaux de plomb ayant servi sans doute à lester son filet.
Une tombe découverte le même jour renfermait comme objets accessoires une bague de bronze et un scarabée à hiéroglyphes et cartouche royal (fig. 51).
Fig. 51. Scarabée.
Le 7 juin, un mobilier très varié sortait d’une simple fosse fermée de dalles. Les poteries accessoires étaient des coupes à double oreillon, de petites tasses ayant renfermé du vermillon, des coquilles (pecten et patelle) ayant eu le même usage, ainsi qu’un godet en pierre blanche à double oreillon horizontal terminé par une fleur de lotus. L’argent se montrait dans une bague sigillaire, le bronze dans un miroir, une hachette et une grande fibule (fig. 52), longue de dix centimètres. Outre les simples grains de collier, cubiques et sphériques, cette tombe renfermait cinquante-huit scarabées avec sujet ou hiéroglyphe moulé sur le plat, puis quatre-vingt-sept autres amulettes, parmi lesquelles onze masques cornus,
sept coquilles, cinq hippopotames, quatre lions avec emblème ou hiéroglyphe sur la base, six
urœus dont deux avec l’œil d’Osiris, trois cynocéphales, trois mains ouvertes dont une en argent, cinq représentations de Bès ou Phtah, deux figures d’Isis, deux Anubis, deux éperviers, le bœuf Apis, un crocodile, une tête avec hiéroglyphe, une hache minuscule en argent, à double tranchant, etc. Enfin, pour compléter cette longue série de talismans auxquels les Carthaginois attachaient une influence superstitieuse, cette tombe punique avait aussi reçu une statuette d’Astarté (fig. 53). La figurine, de terre cuite, mesure dix-neuf centimètres et demi de hauteur. Cette fois, la déesse tient la colombe de la main droite tandis qu’elle soutient son manteau de la main gauche. Elle est d’ailleurs vêtue et coiffée comme dans la statuette
Fig. 52. Fibule.
Fig. 53. Déesse debout. — Astarté.
que nous avons précédemment décrite. Mais l’orifice en forme de couronne qui surmonte la tête est peint en rouge, ainsi que les lèvres de la figurine, et cinq touches de cette même couleur ont été distribuées au hasard à droite et à gauche sur le vêtement. Nous avons donc là une variante des représentations de la fameuse déesse Astarté, l’Astaroth de la Bible, la Tanit des Carthaginois.
Le 8 juin, tombeau dans lequel le mobilier réglementaire est complété par un vase de la grosseur et de la forme d’un œuf d’oie allongé, à orifice conique et à une anse, et par deux gros hameçons de bronze.
Le 12 juin, la tranchée que nous pratiquions à travers la nécropole atteignait un tombeau dans lequel nous trouvions un beau vase grec d’une forme particulière que nous n’avions pas encore rencontrée et qui me paraît moins ancien que les aryballes et les alabastres précédemment découverts dans la nécropole de Douïmès, c’est-àdire qu’au lieu de remonter au VIe ou au VIIe siècle avant notre ère, il date peut-être seulement du IVe. D’ailleurs, peu de jours auparavant, on avait trouvé des ossements calcinés, accompagnés d’une bague sigiüaire de bronze, d’un œil d’Osiris et d’un scarabée, appartenant à la même époque, car nous savons que les Carthaginois n’adoptèrent que très tard et jamais d’ailleurs d’une façon générale l’usage de la crémation.
Le vase grec que je dois signaler ici mesure
dix-huit centimètres et demi de hauteur et est de forme très élégante (fig. 54). La partie supé-
Fig. 54. Vase grec orné de peintures noires.
rieure est ornée d’une palmette entre deux personnages tournés l’un vers l’autre, et au-dessous
de ce sujet la face du vase est ornée d’une scène composée de quatre autres personnages. Les ornements et les figures sont peints en noir, tandis que, sur les aryballes et les alabastres précédemment décrits, les animaux et les oiseaux sont peints, partie en violet, partie en rouge.
19 juin. Grande chambre funéraire dont l’entrée regardait la Taenia. Nous la trouvons en partie détruite et ne pouvons en mesurer que la largeur qui était de 1 m50 et la hauteur qui atteint 1m78. Le plafond était formé de beaux blocs parfaitement équarris, larges de 0m55, épais de 0m50 et longs de 2m20. Au fond de la chambre, il y avait, comme dans les hypogées de la nécropole de la colline de Saint-Louis, deux niches de forme cubique mesurant juste un demi-mètre d’arête. Ce caveau, vidé et détruit en partie depuis longtemps, conservait des traces d’un badigeonnage intérieur à la chaux.
Parmi les énormes blocs de tuf dont il était construit, on en voit un excessivement dur, renfermant d’innombrables coquillages écrasés, et, dans ce poudingue, des rognons de grès et des galets de mer.
Malgré les difficultés qu’un tel conglomérat devait offrir au tailleur de pierres, ce bloc a été parfaitement dressé sur ses différentes faces. Certes, il fallait des ouvriers habiles pour travailler de cette façon des pierres aussi ingrates.
En même temps qu’on découvrait ce grand
tombeau, on trouvait dans les déblais une tête de lion en terre cuite conservant des traces bien marquées de couleurs bleue, rouge et blanche. La gueule et les oreilles étaient peintes en rouge et un point blanc marquait les yeux. Ces trois couleurs qui se détachent vivement sur le ton pâle de la terre cuite donnent beaucoup de vie à cette tête.
Le %% juin, dans une sorte de niche creusée dans le sol et que rencontre la tranchée, on trouve le petit masque en argent dont nous donnons ici le dessin (tîg. 55).
Il est muni d’une bélière, ainsi que la plupart des amulettes que renfermait cette niche, avec des grains de collier, avec six bagues, les unes en argent, les autres en bronze, avec une coquille, une sonnette de bronze et une belle main en ivoire longue de près de huit centimètres. Le poignet de cette main aux longs doigts est percé d’un trou qui permettait de l’enfiler et la suspendre avec les autres talismans.
Le même jour, on ouvre deux tombeaux ren-
fermant chacun les six poteries ordinaires, des morceaux d’œuf d’autruche, le pendant en or, les débris d’un bracelet en argent et des éléments de collier.
Dans le premier, le mobilier était complété par des cymbales et un hameçon de bronze et des coquilles.
Dans le second, il y avait en outre quatre petits vases grecs à double anse, une grande patère noire, deux supports de vases de forme allongée et élégante, un miroir, une bague en argent, une autre de bronze, des pastilles de verre irisé, deux oiseaux minuscules en ivoire d’un travail très fin, aux ailes à demi ouvertes, une petite figurine représentant un personnage debout, les bras croisés sur la poitrine, et enfin une statuette en terre cuite figurant le dieu Dès. Le dieu égyptien à l’aspect ignoble, aux formes trappues et au ventre rebondi, est à demi accroupi et porte sur l’épaule gauche un pygmée qui est absolument la reproduction du même grotesque personnage. Tous deux d’ailleurs ont les mains largement posées sur le ventre avec un air de sensuelle satisfaction.
25 juin. C’est avec la hachette de bronze, un pendant d’argent, un pecten et une autre coquille, et des grains de collier qu’on trouve, dans une simple fosse, deux beaux masques égyptiens et deux curieux disques de terre cuite (fig. 56).
Les deux masques mesurent dix-sept centimètres et demi de hauteur. L’un est de terre
Fig. 56. Masque de terre cuite,
rouge et l’autre de terre grisâtre. C’est un double
Fig. 57. Moule de terre cuite.
exemplaire et une double variante des masques égyptiens que nous avons déjà décrits plus haut1.
Les deux disques mesurent chacun dix centimètres de diamètre.
Le premier est un moule destiné à reproduire une rosace simple à six branches, inscrite dans une torsade disposée en cercle. Le travail est d’ailleurs assez grossier. A la partie supérieure, ce moule est muni d’un appendice saillant servant de poignée (tîg. 57).
Voici la description du second : disque de terre cuite, à face plane et à revers lisse légèrement convexe. Sur la face se détache une scène en relief. On y voit un guerrier monté sans selle sur un cheval au galop qu’il guide vers la droite au moyen d’une bride (fig. 58). Le guerrier aux traits effilés, au menton pointu, porte une abondante chevelure; il est coiffé d’un casque muni d’un haut cimier. Il est, en outre, armé d’une lance et d’un bouclier rond ornementé de cercles concentriques2. Au-dessous du cheval, un chien portant un collier court aussi à droite. Dans le champ, il y a à droite, en avant du cheval, une fleur
1. Un de ces masques a été offert par le Musée de Saint- Louis au Musée du Louvre.
2. C’est vers la seconde moitié du vme siècle avant notre ère qu’apparaît dans les peintures de la Grèce le bouclier rond s’attachant au bras : G. Perrot, Journal des Savants, déc. 1895, p. 730-734.
de lotus ou de lis, et à gauche, derrière le guerrier, un croissant, les cornes en haut, embrassant le disque.
Fig. 58. Disque de terre cuite.
26 juin. La tombe, de laquelle nous allons voir encore sortir une variante de la déesse Astarté, renfermait huit vases grecs, six petites tasses placées deux par deux l’une dans l’autre, des morceaux d’œuf d’autruche, des grains de collier, une bague sigillaire en argent, un pendant
d’or, un anneau d’or, un bracelet en or formé d’une lamelle travaillée au repoussé et ornée de palmettes accompagnant le scarabée sacré, une petite banquette et trois petits coffrets minuscules en pierre blanche (fig. 59), de différentes
Fig. 59. Cassettes en pierre blanche.
dimensions. Dans ces derniers, le couvercle est indiqué par une moulure et la charnière, ou la fermeture, par deux cabochons.
Quant à la statuette d’Astarté, de forme élancée comme celles que nous avons déjà décrites, elle a les bras pendants et ne porte pas la colombe. De chaque côté de la tête tombe une longue tresse de cheveux qui ne se dédouble pas comme dans les figurines précédentes (fig. 60).
Le lendemain, ^9 juin, un masque des plus curieux sortait d’une simple fosse au mobilier très varié, comprenant des objets d’argent (pendant et bague sigHlaire) , de bronze (miroir et bague),
Fie. 60. Déesse debout. — Astarté.
de fer (anneau), des coquillages (patelle et pecten), une dent d’animal formant croissant, une quinzaine de morceaux d’œufs d’autruche, trois galets de mer noirs1, des éléments de collier (grains, amulettes, scarabées), un alabastre de verre, à double oreillon, de couleur verdâtre, un brûle-parfum en forme d’autel, de pierre blanche, moucheté de points noirs et conservant des traces de peinture rouge, une boîte ronde avec son couvercle, en terre excessivement fine, ornée de points et de barres de couleur noire groupés cinq par cinq, un godet de terre assez grossière, un vase d’argile noire, forme de poire, à orifice circulaire et à une anse, deux vases grecs et enfin les six poteries ordinaires.
Mais voici la description de la pièce la plus intéressante retirée de cette tombe : masque de terre cuite, haut de 0m195, y compris un appendice supérieur percé d’un trou qui servait à le suspendre (fig. 61).
Ce visage ovale, à favoris ras, n’a ni moustaches aux lèvres ni barbe au menton. La partie barbue est accentuée par une double ligne creuse qui, partant de l’extrémité des sourcils, délimite la partie nue des joues, passe au bout des lèvres et se termine en laissant le milieu du menton à découvert. La chevelure est crépue et s’arrête sur le front, suivant une ligne directe allant du sommet d’une oreille au sommet de l’autre. Les yeux