CHAPITRE IV
La région ealtivée des terres basses. — La Zétande. — La Flandre des États. — Les polders et les «c/ion'en. — W«lcheren — Les chevaui. — Wèstkappel et Nehalennia. — Les polders calamiteux. — La garance. — Les aardalHcers. ^ La fertilité dasol. — Le Wilhelmina polder.
Le territoire de la Néerlande est formé, on Ta vu, d'un grand banc de sable recouvert tout le long de la côte d'une couche de terre limoneuse ou tourbeuse que la mer et les rivières ont successivement déposée et fait surgir des eaux. Cette zone argileuse est divisée en deux moitiés à peu près égales. La première, couverte d'herbages et mise en valeur par le système pastoral, est celle que nous avons-visitée. La seconde, qui, remuée par la charrue, donne des produits non moins riches, est celle qu'il nous reste à parcourir; elle comprend les grandes îles de la
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Zélande et de la Hollande méridionale, l'ancien lac de Haarlem, tout le nord de la Frise et de la Groningue, enfin les grasses terres qui bordent les eaux du Rhin et de la Meuse.
La province de Zélande est formée par les îles de Walcheren, de Noord-en Zuyd-Beveland, de Tholen, de Schouwen, et par une partie de terre ferme qui s'étend au sud de l'Escaut et qu'on appelle Staats-Vlaanderén (Flandre des États), parce qu'elle appartient depuis longtemps aux Etats néerlandais. On s'étonne toujours que, contrairement au partage naturel que la géographie semble indiquer, ce lambeau détaché de la Flandre ne fasse point partie de la Belgique ; mais l'histoire nous apprend que ce sont les flots de la mer qui ont conservé ce pays, essentiellement protestant, à la république protestante du seizième siècle. Les cartes de la contrée faites à différentes époques nous racontent en traits saisissants les étranges vicissitudes de ce petit coin de terre, conquis d'abord sur la mer par six cents ans de travaux, tout à coup noyé en un jour d'exaltation patriotique, puis de nouveau reconquis par trois siècles d'efforts persévérants. Au moyen âge, la Flandre zélandaise n'existait
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pas encore; c'était un vaste golfe parsemé de quelques îlots, Cadsand, Biervliet, Axel et Hulst. Au commencement du seizième siècle, ce golfe a disparu ; il est comblé, ^semble-t-il, et de riches polders, entourés de digues, réunissent tous ces îlots entre eux. Les guerres de religion éclatent, la Hollande est acquise à la réfopme ; la Zélande, où le nouvel État est né dès que fut pris le fort de Brielle, devient un centre ardent de patriotisme et de foi. Persécutés dans les provinces du Midi, les protestants fuient vers l'Escaut. Alors, pour arrêter les soldats de l'Espagne, on perce les digues, et on livre ces riches campagnes aux flots de l'Océan plutôt qu'aux bandes.de Philippe II. Le grand poète national Cats , qui possédait de vastes, propriétés dans cette partie du pays, a célébré en vers triomphants l'acte héroïque qui le ruinait, mais qui arrêta l'ennemi.
Depuis le dix-septième siècle, on a repris sur la mer, pas ki^SiS, polder Si^rès polder, tout l'ancien territoire ; mais il est demeuré acquis à la Hollande et au protestantisme. Tout ce pays porte encore la vive empreinte du seizième siècle : les costumes, lesmœurs, les croyances, les idées, rien n'a
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changé. Les habitants de la campagne racontent les récits de la grande lutte contre l'Espagne comme si c'étaient des événements d'hier ; ils en •relisent sans cesse les traditions dans des livres du temps. La physionomie des maisons, les trophées de leurs victoires sur les Espagnols, reliques du patriotisme soigneusement conservées dans leurs temples austères, dont elles forment l'unique ornement, les bo;['nes même qui s'élèvent le long des routes, et qui portent encore les armes et le nom de leurs hautes puissances les États, tout nous transporte ici à deux siècles en arrière. Le fils d'un fermier que je visitai dans un endroit reculé du pays m'avoua que la première fois qu'il rencontra un prêtre catholique, son imagination, toute remplie de l'image des effroyable^ tortures subies par ses coreligionnaires et racontées dans les livres des martyrs, lui fit voir dans cet homme à la soutane noire un messager du duc d'Albe et de l'inquisition qui venait le saisir pour le brûler vif. Les populations rurales présentent ici un caractère qu'on ne trouvera guère ailleurs. Complètement isolées de la Flandre par leur religion et par la frontière, et de la Hollande par un bras de mer,
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elles ont de l'aisance, des mœurs sévères, beaucoup d'instruction : chacun sait lire et lit beaucoup. Les petites villes et môme les gros villages ont des imprimeries qui ne restent pas oisives. Les fermiers exercent la bienfaisance d'une manière intelligente : ils se réunissent et déterminent ce que chacun d'eux cultivera de plantes industrielles pour donner du travail aux indigents. On rencontre donc dans les campagnes de la Zélande une civilisation qu'on ne trouve point dans celles de la Belgique ou de la France; mais c'est exactement la culture intellectuelle et* morale du temps de la fondation de la république néerlandaise..
La Flandre zélandaise est un pays de grande culture. Les fermes ont en général de 40 à 50 hectares d'étendue, et l'on ne voit point de petites exploitations. Les ouvriers agricoles demeurent avec le fermier, sauf quelques journaliers, qui sont parvenus, profitant de la tolérance des ad-' ministrations àes polders, à se creuser une hutte dans les digues ou à s'y élever peu à peu une chaumière. La terre, partout composée d'une riche argile, ne demande de fumier que tous les sept ans ; mais on lui accorde aussi tous les neuf
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ans une année de repos, qu'on prétend nécessaire pour extirper les mauvaises herbes. Toutefois la culture de la betterave, qui se répand de plus en plus, modifie déjà l'assolement, et amènera probablement la suppression complète de la jachère. Les principaux produits sont la garance, le lin, le colza surtout, puis le froment et les féveroles. Il y a peu de pâturages, et les vaches sont relativement en petit nombre ; mais on tient beaucoup de chevaux, parce qu'il en faut trois et quatre pour traîner la gigantesque • charrue généralement en usage. La terre se vend de 3,500 à 4,000 francs l'hectare, et se loue environ 100 francs. Dans les îles, le fermage s'élève jusqu'à 120 et 140 fr. Vers 1800, les prix de .vente n'étdent encore que de 1,000 à 1,200 francs, et le& prix de location de 40 à 50 francs. Comme le sol, naturellement fertile, réclame peu de travail et qu'il n'y a dans le pays nulle industrie, on ne remarque guère d'activité dans les campagnes. Les fermes se dérobent sous de grands bouquets d'ormes. La fièvre paludéenne règne pendant l'été et écarte les étrangers. Sur tout le paysage pèse une teinte mélancolique que ne parvient pas à dissiper la vue
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de cette grasse terre d'alluvion, toute chargée des plus riches produits; mais plus triste encore est l'aspect des petites villes, jadis ports de mer florissants, aujourd'hui reléguées au milieu des terres par l'envasement graduel des baies, des passes et des cours d'eau. Quand, au printemps de 1863, je visitai Biervliet, la patrie de Beukels, l'inventeur de la méthode hollandaise d'encaquer le hareng, la marée était basse; devant le port s'étendait à perte de vue un immense schorre non encore endigué, c'est à dire un relais limoneux complètement couvert de plantes salines, qu'un grand troupeau de moutons broutait avec avidité. Un étroit canal ou plutôt une rigole presque à sec ouvrait encore une dernière communication avec la mer. Deux navires y gisaient couchés sur la vase ; quelques ouvriers étaient occupés à enlever du chenal le limon déposé par la dernière marée, afin que les bâtiments pussent repartir avec le reflux. L'inanité de ce labeur serrait le cœur. Dans quelques années, * tout sera fini, car l'homme est impuissant contre le lent et irrésistible travail de la nature, qui poursuit silencieusement le cours de ses éternelles transformations. Ainsi meurent les ports
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que la mer abandonne, et le même phénomène se reproduit partout en Zélande. Une tradition locale rapporte que des pêcheurs ayant pris une sirène dans leurs filets, son époux désolé les suivit, demandant avec larmes qu'on lui rendît sa compagne. Les marins ne Técoutèrent pas.
Alors le glauque enfant de l'Océan plongea, reparut, et lança dans le port une poignée de sable et d'herbes marines : « Malheur à vous, s'écriat-il, car cette boue que je viens de jeter dans les flots comblera vos havres et vos bassins, et dans vos villes il ne restera debout que les tours des églises. » La prédiction jnenaçante se réalise en effet ; la plupart des villes zélandaises, jadis ports de mer, comme l'Ecluse, Arnemiuden, Veere, Goes, Axel sont aujourd'hui reléguées dans l'intérieur des terres. Middelbourg ellemême, cette capitale si fière jadis de ses grands navires des Indes et de ses vaisseaux de guerre, n'est pas épargnée. Heureusement l'agriculture gagne ce que perd le commerce, et bientôt le chemin de fer qui reliera la Zélande au conti- ' nent par une ligne non interrompue ouvrira à l'activité de tous des voies de communication perfectionnées. Nous pouvons dire avec le poète
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Ewoud, 1 auteur de la Wakhersche Arcadia :
« Terre merveilleuse, où l'Océan se solidifie, et où fleurs, arbres et moissons couvrent ce qui était naguère un golfe profond, toi que les flots et les. vents menacent en vain, tu ne périras point, car TOcéan, ton éternel ennemi, étend tes limites,* et sans cesse tu grandis dans la lutte ! » Mais il est temps de quitter la Flandre des États, Un bateau à vapeur ou une barque nous transportera bien vite, au delà du grand bras de l'Escaut, qu'on appelle de Hond (le chien), dans la Zélande proprement dite. Quand on passe dans ces bras de mer qui séparent les différentes îles, le l-ivage prend un aspect d une uniformité fatigante. IL est partout défendu par , de hautes digues gazonnées qui arrêtent la vue, et que domijient seulement à de rares intervalles la flèche aiguë d'une église, le grand toit rouge d'une grange ou la tour des grands fours où l'on fait sécher la garance. On dirait qu'on navigue sur les immenses fossés et entre l'escarpe et la contrescarpe d'une gigantesque citadelle. Voici d'abord l'île de Walcheren. En venant du midi, on y aborde par Flessingue, port militaire qui, situé sur la mer du Nord, conserve encore sa
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profondeur; mais on regrette en arrivant de ne plus passer sous cette ancienne porte où on lisait cette belle inscription latine du seizième siècle : Hœc porta, quœ prima portarum omnium belgicor rum servituti aditum clausit, libertati aperuit. L'île de Walcheren, si uniforme vue du dehors, présente à Tintérieur un aspect enchanteur. Les fermes de moyenne grandeur, — de 20 à 25 hectares, — sont admirablement tenues. Les bâtiments soigneusement blanchis au lait de chaux, et les portes, les fenêtres, les barrières, les granges peintes à l'huile, les haies exactement tondues, les fossés partout creusés pour faciliter l'écoulement des eaux, les champs sarclés et nettoyés à la main de façon à ne pas y laisser la moindre mauvaise herbe, les routes dans le meilleur état, et les chemins de tprre même maintenus sans ornières, tout révèle le travail bien entendu d'une population active et intelligente. C'est le soin minutieux de la culture flamande appliqué à un sol d'excellente qualité. Plus de cinquante maisons de campagne, avec leurs beaux et antiques ombrages, leurs pelouses semblables à des tapis de velours vert, leurs massifs de fleurs aux mille nuances, donnent à
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la contrée un air d aisance et de prospérité. Le costume pittoresque des paysans, si souvent reproduit par les artistes, complète le caractère original du paysage. Les hommes portent un chapeau à petits bords, presque toujours orné d une fleur, une veste courte et de larges hauts de chausses en velours noir, relevés de boutons d'or ou d'argent; les femmes, un chapeau de paille garni de rubans bleus, des jupons courts rayés bleu et blanc, un corsage noir et les bras toujours nus, suivant cette coutume de leurs aïeules les Germaines, dont Tacite n a pas dédaigné de nous conserver le souvenir : partemque vestitus superioris in manicas non extendunt^ nudœ brachia àc lacertos.
. Ici la terre ne se repose jamais : elle porte alternativement des céréales, froment, seigle et avoines; des plantes industrielles, colza, lin, garance; des légumineuses, féveroUes, pois et trèfles, et des plantes sarclées, pommes de terre, betteraves, etc. On obtient aussi, comme en Flandre, des navets en seconde récolte, ce qui permet de donner au bétail une nourriture verte pendant l'hiver. La variété de pois récoltés dans les îles, et connue aif-
leurs en Hollande sous le nom de pois zélandaîfe, zeeuwsche erwten, ocôupe une place importante dans la rotation. C'est un excellent produit, qui donne autant que le froment — par hectare 21 hectolitres, au prix moyen de 22 francs l'hectolitre '— et qui a l'avantage de moins épuiser la terre et de lui accorder ''un demi-repos. Les étables sont généralement bien tenues et les fumiers mieux conservés que dans la plupart des régions de bonne terre. Cependant on ne rencontre pas encore partout des fosses à purin, et trop souvent on constate qu'il se perd des matières fertilisantes dont on pour- . rait faire un bon usage. Les vaches sont de race hollandaise, améliorée déjà par l'introduction du sang durham. On se loue ici des résultats du croisement, parce que les pâturages des îles sont d'assez bonne qualité pour engraisser des bêtes de boucherie et pour per-. mettre de profiter ainsi de l'aptitude à l'engraissement que présentent les bœufs de sang an-, glais. Les chevaux zélandais sont très différents de ceux des autres parties de la Néerlande. Ce sont des animaux d'un poids énorme, plus- gros encore que les chevaux flamands. C'est cepen-
dant montés sur le dos de ces coursiers géants, lancés au galop, que les fermiers essaient ô enfiler la bague dans les courses de ce genre, ringsteking, qui forment le principal divertissement des campagnes. Cette race gigantesque remonte haut, et déjà ail moyen âge sa réputation s'étendait au loin, car en 1058 levéque de Théroanne, Drogo,- parle avec éloge des chevaux puissants de Tîle de Walcheren : equi roboreprœstantes.
Les belles cultures et même les grands arbres, chose rare sur toute cette côte, s'avancent à l'oitest sous la protection des dunes jusque prés de la mer, et sous les magnifiques ombrages du parc de Westhoven on entend le bruit des vagues qui viennent se briser sur la plage .voisine. C'est non loin de là, à Domburg, lieu de bains assez fréquenté, qu'on a trouvé, en 1649, les restes d'un temple antique et la statue d'une divinité mystérieuse, orientale probablement, dont le nonà harmonieux, Nehalennia, exerce encore la science divinatrice des étymologistes, mais dont les attributs, la corne d'abonàance, une corbeille pleine de pommes et le chien gardien des troupeaux, ré-
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vêlaient assez une déesse de l'agriculture. C'est ici encore que, d'après la légende rapportée par l'historien Procope, les âmes des morts venaient réveiller les pêcheurs pour qu'ils les transportassent dans leurs barques de l'autre côté de la mer, en Bretagne. Près de Domburg commence la grande d'igue de Westkappel, l'un des travaux hydrauliques les plus importants des Pays-Bas, et qui a déjà tant coûté, affirme-t-on, qu'avec les sommes dépensées pour l'entretien de cette digue on pourrait la revêtir complètement d'une couche d'argent massif. Toutes les côtes des îles zélandaises, comme -celles de la Hollande, de la Belgique et de la Gascogne, sont défendues contre les assauts de l'Océan par une ligne de dunes que le vent d'ouest élève naturellement; mais à Westkappel, précisément à la pointe extrême de l'île, une interruption s étant produite dans la chaîne protectrice, il a fallu la remplacer par une digue en gros blocs de pierre de taille, assez forte et assez bien reliée pour résister aux vagues formidables que les hautes marées et les tempêtes accumulent et soulèvent sur cette plage, exposée aux lourdes lames qui accourent du large.
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Quand on visite les îles de la Zélande, on ne peut s'empêcher de frémir en songeant que tant de richesses agricoles sont réunies sur quelques bancs de boue figée, dominés de toutes parts par les eaux à marée haute. On conçoit que l'entretien et la conservation des digues sont ici plus que partout ailleurs une question de vie ou de mort. La moindre négligence peut entraîner de terribles désastres. Aussi les administrations des différents polders lèvent-elles une contribution spéciale pour l'entretien des digues. Cet impôt est extrêmement variable :
il monte de 10 francs à 20 ou 30 francs et même plus haut encore. J'ai visité dans l'ile d'Overflakkee des terres qui payaient 23 florins, soit environ 50 francs de dyk-lasten ou frais de digues sur un revenu de 120 francs. Quand la charge devient par trop lourde et qu'on peut craindre que le propriétaire ne recule devant les dépenses d'un bon entretien, le polder est déclaré calamiteux^ et alors la province et l'État interviennent dans les travaux qui s'exécutent sous la direction des ingénieurs publics. Le. principal danger qui menace les digues, ce n'est pas le choc direct des vagues : on parvient
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à en rompre les coups au moyen de pilotis, de fascines ou de revêtements en pierre ; mais le mal est à peu près sans remède quand, par suite des variations incessantes que subit le cours des eaux de la mer et des fleuves toujours en lutte, il s'établit un fort courant parallèlement au rivage, car ce courant creuse le fond et mine la base même de la digue, qui tout à coup s'effondre et disparaît, livrant passage à l'inondation, qui envahit les campagnes. Des polders, des villages florissants, comme Borrendamme, Rengeskerk, et tous ceux qui couvraient jadis la grande île remplacée aujourd'hui par le Biesbosch, des communes, des cantons entiers, ont disparu ainsi sous les flots. Rien cependant n'effraie le Zélandais, habitué à lutter contre la mer; rien ne lasse son indomptable persévérance. Quand il voit qu'une digue est ruinée et que rien ne peut la sauver, il se résigne^ il fait la part de l'eau, et reconstruit une nouvelle digue quelques centaines de mètres en arrière (1). De cette ma-
(1) L'historien Van Meteren estimait que déjà en 15-90, les digues de la Zélande étaient longues de 40 milles (le mille me-.
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nière il gagne du temps, et il peut attendre que le courant change de direction: Il ne faut pas qu'on croie au reste que, par la rupture d'une digue, toute une île soit perdue. Les eaux débordées n'envahissent que le premier polder, le plus récemment conquis ; elles sont arrêtées par la digue du polder plus ancien, car les îles zélandaises sont formées, comme on peut s'en assurer en consultant une carte un peu détaillée, d'une série de polders successivement endigués, et qui sont venus se grouper l'un après l'autre autour d'un noyau primitif, à la façon des éléments qui s'agglomèrent en cristaux.
Malgré les pertes faites de temps à autre, les conquêtes l'emportent de beaucoup, et comme les trois fleuves, le Rhin, la Meuse et l'Escaut, continuent à apporter leur limon, qui se dépose au fond des bras de mer, il est certain qu'un jour viendra où toutes les eaux intérieures de la Zélande seront comblées, et où les îles devenues terre-ferme ne laisseront plus ouvertes entre elles que les bouches des rivières.
surait 16,800 pieds), et avait coûté 560,000 livres de Flandre, on environ 7,000,000 francs.
L'île de Walcheren nous a montré la culture zélandaise modifiée par l'influence d'une population très . dense et enrichie par le commerce; pour en connaître les caractères propres, il faut visiter d'autres îles, celles de Zuid-Beveland ou de Tholen par exemple.
Là, comme dans la Flandre des États, on ne rencontre que de grandes fermes et des champs à perte de vue dégarnis d'arbres. La rotation en usage et qui caractérise réellement l'agriculture de cette région est celle-ci : première année, jachère fumée; deuxième, colza ou orge; troisième, froment; quatrième, féveroles; cinquième, froment ou seigle; sixième, pois, lin, avoine; septième, pommes de terres et trèfles venus dans l'avoine. A la huitième année, la rotation recommence par la fumure et la jachère. Cependant on intercale souvent dans cet assolement une culture industrielle qui donne de grands profits et qui est aussi particulière à la zone des îles, celle de la garance. Ce n'est pas sans surprise qu'on rencontre dans ce climat humide et sous le souffle furieux des vents de l'Océan cette plante délicate et fine qui se plaît dans les chaudes campagnes d'Avignon, et ce-
pendant elle réussit parfaitement et elle paraît avoir été introduite iiei dès le cinquième siècle. Voici comment on la cultive : on donne à la terre un labour profond, puis on la dispose en lits de 70 centimètres de large sur 14 de haut qu'on roule avec soin. On y plante ensuite de jeunes drageons qu'on recouvre l'hiver, à la charrue, de 10 centimètres de terre. La seconde année, on sarcle la terre, on la bine et on la tient meuble et propre. Parfois on conserve la plante trois ans, et alors le produit augmente de plus d'un tiers; mais d'ordinaire on la récolte au mois de septembre de la deuxième année. Déterrer, au moyen de grandes bêches, les longues racines minces et fragiles qui contiennent la matière colorante est une opération importante, qui demande des soins et qui coûte de 70 à 90 Serins par hectare. D'abord exposées au soleil, puis débarrassées de la terre qui les entoure encore, les racines sont portées ensuite au séchoir {mee-8toof)j où elles sont séchées au four froid, puis au four chaud, concassées et réduites en poudre. Les experts répartissent ensuite le produit en différentes catégories, d'après la qualité. Huit ou neuf personnes sont
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employées dans ces séchoirs, d'ordinaire établis à compte commun par quinze ou vingt cultivateurs qui y envoient leurs récoltes.
Aujourd'hui les fours à vapeur commencent à s'introduire et donnent d'excellents résultats. Les relevés officiels portent le produit moyen d'un hectare planté en garance à 1,500 kilos, ce qui ferait une valeur de 1,500 francs au prix ordinaire de 1 franc le kilo. Le plant de trois ans livrerait environ 1,000 kilos de plus. Cependant je dois ajouter qu'on m'avouait en général un produit supérieur, et dans l'île de Schouviren notamment on portait le produit de 1,000 à 1,500 kilos par gemet de 44 ares pour la garance de deux ans. La valeur de la garance produite dans les îles de la Zélande et de la Hollande méridionale s'élève annuellement à 11 ou 12 millions de francs.
Une autre culture que je citerai plutôt comme une curiosité agronomique que pour son importance, c'est celle d'une légumineuse à bulbe comestible qu'on trouve en grande abondance dans les moissons des argiles d'alluvion, en Zélaîide et en Gueldre, mais point du tout en Frise et en Groningue, le lathyrus
bulbosuSj en hollandais aardakker. Ce petit tubercule, de couleur noirâtre, a un goût très fin, et les indigents de la campagne vont déterrer cette truffe végétale qui est très recherchée pour la table des personnes aisées. Dans nie d'Overflakkee, on la cultive régulièrement. On la plante à 10 centimètres de profondeur sur bonne fumure. Au printemps, elle se développe avec vigueur et orne la campagne de ses charmantes grappes de fleurs papillonacées. Le produit est d'environ 1,500 kilos à l'hectare qui représentent une valeur brute de 1,200 à 1,300 francs et un bénéfice net de 600 à 700 fr. La Zélande est certainement, sous le rapport agricole, la plus riche province des Pays-Bas. Sur les 174,000 hectares qu elle comprend, si l'on déduit 10,000 hectares pour les chemins, les dunes, les bâtiments, les eaux, tout le reste est productif, et de toute première qualité.
80,000 hectares sont en terre à labour et 66,000 en prairie. Ses principaux produits sont le froment, qui occupe 20,000 hectares et donne 21 hectolitres par hectare, les féveroles, qui prennent 10,000 hectares et donnent 22 hectolitres, le colza (5,000 hectares à 17 hectolitres).
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le lin (2,800 hectares à 500 kilos par hectare). La valeur totale des récoltes est estimée 17 millions de florins . ou 36 millions de francs, d'où Ton peut conclure que chaque hectare de terre labourée donne en moyenne un produit brut de 450 francs. C'est là sans doute un résultat ma- •gnifique, exceptionnel et rarement atteint ailleurs, même dans les régions les plus favorisées et les mieux cultivées; mais si Ton songe à la fertilité prodigieuse de la riche terre d'alluvion qu'on trouve ici, on doit avouer que, l'île de Walcheren mise à part, l'agriculture zélandaise a encore beaucoup de progrès à faire. Confiant dans la fécondité en apparence inépuisable du sol, le cultivateur néglige l'étable. On ne compte dans la province que 47,000 bêtes à cornes, soit moins de 30 par 100 hectares de superficie productive, tandis que le chiflfre moyen pour le royaume est 67. Les animaux sont en général mal nourris en hiver et ne reçoivent pas de nourriture verte. Quoiqu'on signale une amélioration sous ce rapport, l'engrais est encore très mal recueilli et peu soigné. Les machines perfectionnées, qui nulle part ne seraient plus utiles que dans ce pays fertile et faiblement peuplé.
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ne sont guère encore en usage. Ces défauts frappent d'autant plus, q^u'on peut voir dans les îles mêmes un magnifique exemple des résultats qu'obtient lart agricole moderne appliqué à cette terre féconde. On voudra bien me permettre d'invoquer à ce sujet les souvenirs de l'une de mes excursions agronomiques en Hollande.
En 1862, au mois de juin, je m'étais rendu à Middelbourg pour assister au dix-septième congrès d'économie rurale de la Néerlande. Ces congrès, qui réunissent pendant quatre ou cinq jours lès agriculteurs des différentes provinces, fermiers et propriétaires, au nombre de quinze cents à deux mille, sont une institution excellente qu'on ne saurait trop recommander à l'étude et à l'imitation des autresnations. Chaque année, l'une des provinces reçoit tour à tour le concile général des agronomes théoriques et pratiques du pays. De cette façon toute jalousie locale est évitée, et les membres du congrès ont l'occasion de visiter successivement, dans les meilleures conditions -d'hospitalité et d'information, les diverses régions agricoles du royaume. Un programme est distribué quelque temps à
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l'avance; les questions posées sont nombreuses, mais simples, et si bien à la portée de tous, que les cultivateurs peuvent venir exposer les résultats de leur expérience journalière. Il en résulte une de ces enquêtes modestes, sans éclat, mais nourries de faits, comme en ouvre parfois le parlement anglais quand il désire approfondir une question. Les savants mis en relations personnelles avec les travailleurs voués à un labeur quotidien, la diffusion des méthodes perfectionnées, les résultats d'une machine ou d'une culture nouvelle contrôlés, discutés dans un débat public et contradictoire, des rapports suivis et une sorte de fédération établie entre les agriculteurs des districts les plus éloignés, les bons livres, les journaux utiles cités, prônés, portés à la connaissance de ceux à qui ils sont nécessaires, les divers systèmes de culture étudiés sur place l'un après l'autre, enfin un foyer de lumière promené successivement dans toutes les parties du pays, tels sont quelques-uns des avantages qu'offrent ces assemblées périodiques, dont les excellents effets sont reconnus et appréciés par tout le monde. Le premier congrès agricole s'est réuni, il y a dix-huit ans, sous l'inspiration
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de M. le baron Sloet tôt Oldhuis, économiste émînent, membre distingué des assemblées législatives, homme de science et d'initiative, qui présidait encore, en 1862, à Middelbourg les grandes assises de l'agriculture néerlandaise. La session close, nous fûmes tous invités à visiter le Wïlhelmina- Polder, et un bateau à vapeur fut mis à notre disposition pour nous y conduire. Or voici ce que c'est que le WilhelminorPolder. En 1809, vingt-trois négociants de Rotterdam achetèrent à l'État, en vente publique, pour la somme de six tonnes et demie ou 1,400,000 fr. environ les schorren, c'est à dire les relais limoneux qui s'étaient formés entre les deux îles de Oost et Zuid- Bevéland ; 1,100,000 fr. furent consacrés à endiguer les schorren et à réunir les deux îles. Un bras de mer fut supprimé ainsi, et 1,434 hectares conquis à la culture moyennant une avance de 2 millions 1/2. Ces 1,434. hectares de terre, tous de première qualité, d'un seul tenant, et mis en valeur sous la direction unique d'un agronome du plus grand mérite, M.J. G. J. Van den Bossche, forment aujourd'hui, sans contredit, l'une des plus belles exploitations agricoles
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qui existent dans le monde. La superficie du domaine est divisée en champs réguliers de 10 hectares par des avenues qui se coupent en ligne .droite. Les digues et une .centaine d'hectares de terrains bas et peu nivelés restent en prairie permanente.. Tous les champs sont entourés de haies vives, afin qu'on puisse y lâcher les animaux pendant les deux années de la rotation qui y ramène les prairies artificielles. Six grandes agglomérations de bâtiments, placés à peu .prés à distance égale, abritent le bétail, les instruments aratoires et les récoltes. On peut y admirer des étables modèles, des granges dune dimension inouïe, de grands yards pour le fumier, et teus les engins perfectionnés en usage en Amérique et en Angleterre, une batteuse locomobile de Hornsby, une batteuse fixe de Ransome et Sims, les brise-mottes de Croskill, un excellent couperacine de Bentall, une faucheuse de Mac- Cormik, la charrue américaine, etc. Pour préparer la garance récoltée sur la propriété, un séchoir, avec moulin à vapeur, a également été érigé. Au centre du domaine s'élève le village, Wilhelmina-Dorp, situé le long du canal, qui
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va de la ville de Goes à la mer. Son église, son école, ses demeures d'ouvriers et ses petites boutiques, tout est également correct et bien entretenu. Le bétail mérite aussi de fixer l'attention. Par le croisement de la vache zélandaise avec le taureau durham, M. Van den Bossche a obtenu une race intermédiaire dont les qualités sont si précieuses, que toutes les jeunes bêtes dont il consent à se défaire sont enlevées à de très hauts prix par les propriétaires allemands. Les moutons ne* sont pas moins remarquables : ils appartiennent à une race fixe désignée par le nom d'iman, et obtenue par le croisement des béliers dishley avec les brq)3is zélandaises. J'ai vu tous ces magnifiques animaux dans de gras pâturages ou dans les champs de trèfie avec du fourrage jusquaii ventre, et l'hiver ils sont nourris de paille hachée mêlée avec des racines râpées et un peu de tourteau. Les bêtes grasses sont envoyées au marché de Londres à mesure qu'elles atteignent le poids voulu. Nous fûmes très étonnés, pendant notre visite, de voir qu'on drainait à 1"*,50 une terre que les hautes marées inonderaient; mais on profite de la marée basse pour évacuer
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les eaux, et le drainage donne les meilleurs résultats. Toutle polder serait déjà drainé, si une partie n'en était pas soumise à la dîme, car la dîme, qui le croirait? existe encore dans certains districts des Pays-Bas, non plus en faveur du clergé, mais au profit de l'État ou des particuliers. Le contraste entre les champs asséchés et ceux qui ne Tétaient pas sautait aux yeux, et montrait ainsi par une preuve irrécusable les funestes effets d'un droit suranné, qui met obstacle aux améliorations coûteuses, parce que l'on sait qu'on devait en partager les bénéfices avec le titulaire de la dîme. Depuis longtemps déjà les chambres se sont occupées de l'abolition et du rachat des dîmes; mais aucun projet n'a. pu encore aboutir malgré les incessantes réclamations des agriculteurs.
Dans le Wilhelmina-Polderj la rotation complète est de vingt et un ans, qui comprennent trois années pour la garance et une année de jachère, jugée nécessaire afin de nettoyer parfaitement le sous-sol des longues racines du chiendent. Les produits qu'on récolte sont du froment, des pois, des féveroles, de l'orge, du lin, de la garance, de l'avoine, du trèfle, des
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betteraves et des navets. Les tumeps sont semés comme en Angleterre, et pour l'instruction des visiteurs le directeur fit faire l'opération sous nos yeux. La charrue ouvrait le sol, le fumier * était placé dans la raie qui était ensuite fermée et sur laquelle le semoir à cheval déposait la graine. La racine, trouvant ainsi l'engrais à sa portée, se développe avec une vigueur extraordinaire. On éclaircit plus tard, et la houe à cheval maintient le sol dans d'excellentes conditions d'ameublissement et de propreté. Il est assez connu que la plupart des grandes entreprises agricoles conduites par des gérants ont échoué : celle-ci fait une brillante exception, car les parts de propriété qui valaient primitivement 18,000 florins se vendent maintenant 34;000 florins et au delà, et sur ce prix l'action- ' naire touche encore 6 pour cent, quoique les profits des années exceptionnellement favorables soient employés à des améliorations foncières telles qu'empierrement des routes, drainage, plantations, constructions, etc. L'exemple du Wilhelmina-Polder montre parfaitement comment une opération rurale peut donner les plus fructueux résultats à la condition qu'elle soit
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dirigée par un homme intelligent, actif, énergique, et disposant dun capital suffisant; il nous offre aussi le modèle d une association de • la grande culture et de la moyenne propriété, combinaison rare encore, mais qui, il faut l'espérer, deviendra la règle dans l'avenir.