CHAPITRE V
LesalluvioDs de rivière. — Le bassin de la Meuse, da Waal, da Rhin et de l'Yssel. — La Betuwe.— Le Bommelerwaard. — Le tabac. — La culture du lin. — Les inondations. — Le lac de Haarlem. — La région cultivée de la Frise. — Les digues. — Les loadden. — Los assolements et les produits. — Le Tesck-loaw.
Le système de culture zélandaise avec son assolement septennal, où le froment occupe le quart de la terre labourée, s'étend sur les bords de la Meuse et du Rhin aussi loin que se fait sentir la marée. Au delà de Dordrecht, dans la Yallée qui s'ouvre entre les collines de sable de la Gueldre et celles du Brabant, commence une région nouvelle, celle des alluvions de rivière, formées d une argile plus compacte, moins fertile, plus humide, et qu'à défaut du jeu des marées on ne peut aussi bien débarrasser des eaux
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102 LA ZONK AUGiLEUSE.
de pluie. Cette région comprend les grandes îles intérieures dessinées par les bras multiples de la Meuse, du Leck, du Waal et du Vieux-Rhin, c'est à dire les districts du Tielerwaard, du Bommelerwaard, du Land-van-Altena, de Bueren, de Maas-en-Waal, de la Betuwe, le grand bassin de l'ancien Rhin, qui s avance en pointe vers Utrecht, et celui du Rhin principal jusquauprès d'Emmerich sur la frontière d'Allemagne. Là terre est encore de très bonne qualité, mais la culture est peu avancée ; quoiqu'on récolte du colza, des féveroles et des pommes de terre, le froment occupe cependant la place principale. L'introduction du trèfle ne date que de la fin du siècle dernier. La jachère revient tous les quatre ou cinq ans, et l'on ne fume que tous les cinq ou six ans ; parfois même seulement tous les huit ou dix ans. La rotation suivante peut être considérée comme le type dominant, plus ou moins modifié suivant les usages et les conditions des diverses localités : première année, jachère avec fumure ; deuxième, colza; troisième, froment; quatrième, pois, avoine, féveroles; cinquième, froment; sixième, trèfle; septième, froment; huitième, jachère avec fu-
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mure ; neuvième, froment ou seigle ; dixième, pois ou pommes de terré. Trop souvent aussi on met deux années de suite des céréales dans le même champ, et la moitié de la terre embla- \vée porte du froment. Les engrais sont mal recueillis, et môme le fumier de mouton est vendu pour la culture du tabac. Le binage est peu pratiqué; les champs sont infestés de sinapis arvensiSy qui souvent au printemps cache complètement les jeunes céréales sous un tapis de fleurs jaunes. Les instruments aratoires sont de forme antique : la charrue, par exemple, est mal faite et tellement lourde, qu'il faut quatre chevaux pour la mettre en mouvement. Les fermes ont une étendue de 30 à 35 hect&,res, dont une vingtaine sont labourés ; on y entretient six chevaux, une quinzaine de bêtes à cornes et un troupeau de moutons. Les chevaux sont bons, assez légers, et les meilleurs sont achetés en grand nombre par la Belgique et par la France, où ils servent de chevaux de train et de carrosse. On rencontre ici, du .côté de Munster, cette variété de bœufs sans cornes que les Scythes possédaient déjà,- suivant Hérodote qui attribue cette anomalie à l'intensité du froid :
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ne arrnentis quidem suus honor aut gloria frontis^ comme dit encore Tacite en parlant des troupeaux des Germains.
L élevage du bétail est singulièrement favorisé par lexcellente qualité des herbes des Uytèrwaarden, c'est à dire des prairies hors digue arrosées l'hiver par la crue des rivières et enrichies de leur limon ; elles produisent 6,000 kilos d'un foin assez nourrissant pour engraisser les animaux de boucherie. Elles se louent pour un an, de 180 à 220 francs l'hectare, et le regain seul, pour pâturer, se paie de 60 à 70 francs. Les baux sont de quatre ou de six ans, et le fermage s'élève' de 60 à 100 francs par hectare. L'entrée eil jouissance est au l^^ janvier pour les bâtiments, et au P' mai pour les terres. Toutes les fermes sont entourées de vergers, où l'on récolte en abondance des pommes, des prunes et surtout des cerises qui, expédiées pour Londres, donnent. un bon profit. Indépendamment du colza, deux autres plantes industrielles sont aussi cultivées avec succès, le chanvre et le j;abac. Le chanvre, qu'on ne trouve guère en Hollande que dans le district de Maas-en-Waal, livre en moyenne 600 kilos de filasse et 14 hec-
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tolitres de graines par hectare, d'une valeur totale de 500 fr. environ. Le tabac, introduit dès 1647, est cultivé dans la Betuwe, l'ancienne Batavie, et dans les environs d'Amersfoord, non loin d'Utrecht, d'après une méthode qu'il n'est pas inutile de faire connaître. Les champs destinés au tabac sont divisés en carrés allongés d'une vingtaine d'ares par des haies d'aunelles destinées à couper le vent. On y élève des lits de 50 centimètres de large çur 32 de haut, qu'on garnit de fumier de mouton dans la mesure de 25,000 kilos à l'hectare. Le tabac, semé sur couches couvertes de papier huilé, est ensuite repiqué et planté en lignes sur 'les lits ainsi préparés. Après la cueillette, les feuilles sont séchées sous des hangars ouverts au vent de tous les côtés. On estime le produit par hectare à 1,500' kilos de première qualité- et à 1,500 kilos de seconde qualité, d'une valeur totale de 2,000 à 2,500 francs.
Quoique le lin ne soit pas cultivé ici, on rencontre cependant dans l'Over-Maas, surtout aux environs de Dordrecht, un grand nombre de cultivateurs de lin qui exercent leur industrie d'une manière vraiment extraordinaire. Comme
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le lin épuise beaucoup le sol, ainsi que le remarquait déjà Virgile, urit enim Uni campum seges, cette plante ne peut revenir dans la môme terre que tous les sept ou huit ans. Il est donc nécessaire d'avoir une vaste superficie à sa disposition quand on veut en récolter une grande quantité chaque année. Les cultivateurs de TOver-Maas ont pris, en conséquence, pour champ d'exploitation, toutes les terres des Pays-Bas propres à la culture du lin, et voici comment. Us ne craignent pas de louer des terres très loin de leurs demeures dans toute la Zélandô, en Hollande jusqu'au delà d'Alkmaar, et môme en Frise et en Groningue au delà du Zuyderzée, partout enfin où s'étend la zone argileuse. Ils ne prennent la terre que pour un an : le fermier ou le propriétaire doit la préparer, et eux arrivent pour semer le lin, qu'ils font ensuite sarcler et récolter à leurs frais. Ils paient par hectare de 210 à 260 francs, ou bien de 315 à 375 fr., quand ils louent op beraad, et, dans ce dernier cas, ils ont le choix à la Saint-Jean, c'est à dire le 24 juin, ou d'accepter le lin quand il promet un bon produit et de payer la somme convenue, ou bien de renoncer au marché en abandonnant le Un qui est
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en terre. Cette dernière clause est très en usage, parce qu elle partage entre les deux parties les bonnes comme les mauvaises chances. Lorsque la plante textile est séchée sur place, le cultivateur (vlasboer) la charge sur des bateaux et la transporte près de sa demeure, où il la fait rouir pour la revendre ensuite. Ces sortes d'entreprise», à la fois commerciales et agricoles, ont quelque chose d'aléatoire qui attire beaucoup de concurrents. Les grandes facilités qu'offrent à la navigation les rivières et les canaux si multipliés dans toutes la région basse rendent seules possible une exploitation entamée à la fois sur tant de points si éloignés les uns des autres. C'e^t un curieux exemple de l'influence qu'exerce le bateau dans les pratiques de l'économie rurale.
Les agronomes hollandais sont unanimes à déclarer que, de toute la zone argileuse, la région des alluvions de rivière est le moins bien cultivée, et qu'elle est moins avancée, sous ce rapport, que la Groningue, la Frise ou môme que la Zélande. « Presque partout, dit M. Staring, de maigres récoltes et la quantité de mauvaises herbes qui infestent les champs montrent
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qu'on épargne beaucoup trop le travail et lengrais(l). 9* Il est cependant certains districts où de grands progrès ont été réalisés, et, en tête de ceuxci, on peut citer le Bommelerwaard (2). D après les données invoquées par M. J. W. Dingemans, qui réside à Rossum, dans le Bommelerwaard même, ce district, sur les 12,000 hectares qu'il contient, nourrirait 17,000 habitants et entretiendrait un nombreux bétail : 2,003 chevaux, 7,473 bêtes à cornes, 3,175 moutons, 1,240 porcs et 2,932 chèvres. Les produits s élèveraient par hectare, pour le froment, de 16 à 28 hectolitres ; pour le seigle, de 16 à 30; pour l'orge d'hiver,
*(1) Hutsboek voor den landman in Nederland, pag. 631.
(2) J'emprunte la plupart des faits qui suivent à un excellent article publié 'par M. J. W. Dingemans, dans le supplément du Landbonic Courant ^ du 3 mars 1864, en réponse à une de mes études sur rcconomie rurale de la Néerlande, insérée dans la Uevue des Devx Mondes, M. Dingemans prend à tâche de démontrer que l'appréciation que j'ai faite de la culture de la région des alluvions de rivière ne s'applique pas exactement au Bommelerwaard. Pour dissiper tout malentendu, il suffira de faire remarquer qu'en caractérisant l'ensemble de la région, je n'avais pas en vue tel ou tel district particulier. De ce que' des ])rogrès ont été faits dans l'un de ceux-ci, il n'en résulte pas que toute la région soit aussi avancée.Or pour l'ensemble de celle-ci, m*appuyant sur un grand nombre de documents concordants, je crois devoir maintenir mon appréciation.
de 26 à 52 ; pour le colza, de 14 à 46. La distance qui sépare ces chiffres extrêmes indiijue des récoltes très inégales et bien plus irréguliéres qu elles ne le sont généralement. En fait de plantes industrielles, on cultive du lin qui donne de 200 à 450 florins, et un peu de houblon qui livre une valeur de 400 à 1,200 florins à l'hectare. Sur les prés en dedans des digues, on obtient de 2,5Q0 à 5,000 kilos de foin, et sur les prés en dehors des digues (Uyterwaarden), de 3,000 à 6,000 kilos. Les pâturages de très bonne qualité permettent d'engraisser les bœufs, et il est telle commune de 700 hectares, qui, en automne, envoie 120 bœufs au marché de Londres. — On élève aussi de bons chevaux, qui, aux foires de Zalt-Bommel, Brakel et Hedel, sont achetés en partie pour la Belgique, la France, l'Allemagne, et même l'Espagne.- La jaôhère est presque entièrement supprimée , et une rotation assez fréquemment suivie est la suivante : P pommes déterre sur bonne fumure ; 2"* graines oléagineuses sur fumure légère ; 3*" froment; 4° pommes de terre; 5** froment; 6** avoine, féveroles, pois ou lin.
Les baux se font d'ordinaire pour le tprme de
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six ans et à des prix extrêmement élevés. Les terres de première qualité se louent -à Thectare, environ 140 florins; celles de seconde qualité, 80 fl., et celles de troisième qualité, 50 fl., ce qui est encore, il faut l'avouer, un très gros chiffre. Et cependant les charges que la propriété foncière supporte, tant pour l'entretien des chemins, des digues, des écluses, que du chef de l'impôt foncier, sont extrêmement élevées; elles montent, dans certain polder, à 10 et même 20 florins l'hectare. Et, néanmoins, les cultivateurs propriétaires trouvent encore les moyens de s'exonérer peu à peu de la dîme, en les rachetant aux titulaires, qui se montrent, paraît-il, très accommodants dans ce district. Tel est le tableau que nous trace, dé la culture du Bommelerwaard , un de ses habitants qui semblé la connaître parfaitement, et, s'il ne nous en offre pas une image un peu flattée, on ne pourra méconnaître ici les marques incontestables d'un progrès réel.
.En résumé, malgré l'esprit d'initiative que montrent quelques districts, on peut affirmer, je crois, ainsi queje l'ai fait plus haut, qu'eu égard à sa fertilité naturelle, la vallée de la Meuse et du
LES ALLUVIONS DE RIVIÈRE ET LA FRISE. lit
Rhin est la partie la plus mal cultivée de la zone argileuse. Un seul fait suffit pour le prouver sans réplique. Tandis que la moyenne des produits en froment s'élève pour le royaume à près de 20 hectolitres par hectare, il n'est dans ces bonnes terres d'alluvion que de 16 hectolitres. Sans doute, dans ces dernières années, grâce à l'intérêt puissant qu'inspire ici comme partout ailleurs en Europe, tout ce qui touche à l'agriculture, de grandes améliorations ont été opérées, et déjà il serait facile de citer plus d'une ferme qui pourrait servir de modèle; mais en général il reste encore beaucoup à faire. Il est vrai aussi que cette région est exposée à ces terribles inondations dont' les désastres prennent parfois les proportions d'une calamité publique qui émeut tout le pays, et les dangers qui chaque année peuvent renaître inspirent sans doute un sentiment d'insécurité qui doit ralentir un peu le zèle des propriétaires. Ajoutez la dîme et les locations publiques , et vous aurez l'explication de l'état peu avancé de l'agriculture.
On sait généralement comment le lac d'Haarlem a été mis à sec et livré à la culture. On peut apprécier maintenant les résultats de cette
112 LA ZONE AUGILËUSË.
magnifique entreprise (1). Sur les 18,500 hectares que contenait le lac, 16,822 ont été vendus au prix total de 7,798,700 florins, ce qui établit une moyenne de 463 florins par hectare. Aujourd'hui cette valeur a presque doublé, et Toin .tend couramment la terre au prix de 1,000 à 1,200 florins l'hectare. Le fermage est de 35 à 50 florins, dont à déduire une dizaine de florins pour les contributions du polder et les charges diverses. Comme le lac desséché a été peuplé par des cultivateurs venlis de différentes régions, on trouve ici tous les systèmes de culture, et l'on peut visiter successivement dans l'espace de quelques heures des fermes organisées à la manière du Brabant, de la Frise, de la Zélande, de la Hollande et delà Groningue. Chacun s'efforce à l'envi de prouver par son exemple la supériorité des méthodes qu'il a apportées de sa province, ou qu'il a empruntées aux pays voisins. L'agronome assiste ainsi, dans cette vaste arène, à une sorte de concours agricole permanent , et il n'est point d'étude plus instructive. 17,402 hectares sont mis en valeur, dont la moi-
(1) Voyez aux annexes &<» 1.
tié environ est en herbages. Les produits des différentes cultures vont sans cesse en augmentant. En 1860, le froment a donné près de 24 hectolitres,. les féveroles 26, le colza 16, les pommes de terre 205 à Thectare. La récolte totale a été estimée à peu près 2^700,000 francs, sans la valeur des produits du bétail, qui comprend 2,000 chevaux, 6,200 vaches, 12,500 moutons et 1,500 porcs, de telle sorte que cet ancien lac, qui ne rapportait rien autrefois, livre maintenant au pays un produit brut annuel d'environ 4 millions de francs. N'est-ce pas là un des plus beaux travaux dont un pays puisse s'enorgueillir, et l'un des plus éclatants triomphes de l'industrie moderne?
Dans le Nord-Hollande, au milieu de la régiou verte, on trouve quelques terres labourées, et là on remarque une plante qui n'est guère cultivée ailleurs, je crois. C'est le karweizaad {carum carvi), dont les semences servent à donner un goût pimenté à une certaine espèce de fromage appelé comyne kaas, de même que dans le canton de Glaris on relève le goût du schabsigre, en y mêlant une plante des montagnes, le melilotm cœi^ka. Le produit dans la province s est élevé
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en 1859, à 22,000 hectolitres récoltés sur 740 hectares, et valant 12 florins Thectolitre. L'importance de cette culture tend à augmenter, car en 1851 elle n'était que de 2,000 hectolitres. On récolte aussi du karweizaad en Frise.
Pour compléter le tableau de la zone argileuse, il nous reste à visiter les terres d allùvion qui occupent l'extrémité septentrionale du royaume, depuis le Zuyderzée jusqu'au Hanovre. En quittant le lac de Harlem, prenons à Amsterdam le bateau à vapeur de Harlingen; en moins de sept heures, il nous débarquera dans ce port, qui est le principal de la Frise, et qu'une voie ferrée relie déjà à Leeuwarden. A partir de Harlingen, s'étend tout le long de la côte une lisière très fertile formée par les relais limoneux que les eaux ont successivement déposés dans la mer qui baignait jadis les murs de Leeuwarden et de Groningue, deux villes qui avaient des ports et qui sont aujourd'hui éloignées du rivage par quatre ou cinq lieues de terre ferme. Ici encore il a fallu protéger par des digues tout le territoire que menacent les hautes marées ; celles qui défendent la côte de l'ouest, sans cesse en butte à un fort courant et
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aux lames qui viennent du large, sont vraiment de prodigieux ouvrages, où Ton a mis en œuvre toutes les ressources de l'art hydraulique. Qu'on se figure deux rangées d'énormes pilotis reliés ensemble par des madriers transversaux, et toutes ces pièces de bois complètement revêtues de grands clous à tête plate, afin de les préserver de l'atteinte des petits animaux marins qui détruisent le bois en s'y logeant eux-mêmes ; entre ces pilotis et complètement enfoncées dans le sable, de fortes planches ou plutôt des poutres sciées en deux et placées les unes à côté des autres; derrière ces planches, un revêtement de gros blocs de granit rouge amenés à grands frais des sables diluviens de la Drenthe, et derrière ces blocs cyclopéens un puissant clayonnage toujours soigneusement entretenu.
Voilà le quadruple moyen de résistance que ces digues offrent aux assauts de la mer , et elles s'étendent ainsi sur plusieurs lieues de distance (1).
(1) L'entretien des digues incombe presque entièrement aux. communes (Qrietényen) ^ qui longent la mer, et les frais en sont répartis par hectare, mais d'une manière très irrégulière, parait-il. Chaque hectare doit payer une part appelée floreen^ et
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116 LA ZONB ARGILEUSE.
En examinant les formidables travaux accumulés ici, je fus surpris d'apprendre que la côte septentrionale n est protégée que par une levée d'aigle gazonnée, et je résolus d'aile? m'assurer moi-même par quel miracle une aussi faible barrière pouvait résister aux fureurs des tempêtes et arrêter les flots soulevés par les vents et les marées. Il est d'ailleurs intéressant de voir comment se rencontrent la terre et la mer. Le mariage ou la lutte des deux éléments m'a toujours paru un des plus beaux spectacles de la nature, qu'on le contemple soit des grèves de sable en pente douce qui se relèvent en dunes, et sur lesquelles le flot vient dérouler ses volutes expirantes , comme en Hollande, soit du haut des côtes déchiquetées des régions granitiques, où les lames se brisent, en hurlant aveo fureur, contre des rocs à pic qu'elles couvrent
cejloreen s'élève tantôt à 4.20 florins, tantôt seulement à 2.30. est
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de leur écume, comme en Bretagne, soit au pied des pittoresques corniches des roches calcaires, où lés vagues creusent des arcades et s'engouffrent, limpides et bleues, en des cavernes retentissantes, comme à Capri ou à Amalfi. Je m'attendais à trouver une mer dure et sévère, assombrie déjà aux approches du nord. Pourtant j'avais atteint-les limites extrêmes du pays, sans que rien m'annonçât la proximité du rivage. Je marchais dans une campagne admirablement cultivée et limitée devant moi par un relèvement de gazon où paissaient d'énormes moutons. Je gravis la digue, qui était peu élevée, et quand je fus sur la crête, un air frais et vivifiant vint me frapper au visage. J'avais devant moi les horizons infinis de cette mer du Nord qui n'a plus d'autres bornes de ce côté que les glaces éternelles du pôle. C'était bien cette mer lourde et presque immobile que Tacite a peinte en deux mots : pigrum ac prope immotum. Là finissait, croyait-il, l'univers : illuc usque tantum natura; là apparaissaient les formes gigantesques dès divinités germaniques. Au pied de la digue commençaient les relais limoneux, déjà recouverts, sur une assez grande étendue, de plantes •
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verdoyantes; au delà, c'était de la boue figée, mais déjà de la terre; puis venait de la boue humide, insensiblement transformée en une eau épaisse et trouble ; enfin çà et là des bancs de sable brillaient au soleil, et se relevaient même en dunes pour former les îles de Rottum, de Schiermonnikenoog, de Rottumeroog et de Borkum. Ces bancs et ces îles étaient la suite de ces collines sablonneuses que les flots et le vent font naître sur la côte à partir du Pas-de-Calais, et qui servent de défense à la terre ferme. Les bras d eau limoneuse que j'avais devant les yeux, c'étaient les wadden, c'est à dire despolders en voie de formation, un sol encore noyé à marée haute, mars qui s'élève peu à peu, à mesure que les courants de l'Ems et du.Zuyderzée viennent y déposer de nouvelles couches d'argile. A marée basse déjà, c'est à peine si quelques passes restent navigables pour des barques, et les troupeaux qu'on met dans les îles peuvent regagner la côte à gué. Des nuées d'oiseaux marins s'abattent alors sur ces bas-fonds pour s'y nourrir des coquillages que le reflux abandonne à leur voracité, puis ils vont déposer sur les bancs de sable des quantités d'œufs qu'on apporte aux
marchés des villes, et qui forment un objet d'exploitation régulière (1). Avant cent ans, barques, oiseaux, bas-fonds et bras de mer auront disparu ; les îles seront des djines qui borderont la terre agrandie, et la charrue fera sortir de ce sol nouveau d'incalculables richesses.
Nulle part mieux qu'ici on ne peut étudier comment la végétation hâte la formation de ces relais qui étendent sans cesse le territoire néerlandais. D'abord au printemps la grasse argile se couvre d'une espèce de conferve qui en rougit légèrement la superficie, et qui produit ce qu'on appelle la floraison de la boue ; puis vient la salicomia herbaceaj qui prospère même sur un dépôt vaseux que la mar§e submerge tous les jours. A la salicomia succède toute une famille
(1) Les auteurs anciens racontent que les tribus qui vivaient vers les embouchures du Rhin et aux abords du \&c Flevo se nourissaient des œufs des oiseaux de mer (voy. Casar de Bel, ^al.f VI. 10). Dans une petite île, près de Rotterdam, Schollevaars-eiland, on peut voir en grande abondance tous ces oiseaux aquatiques, entre autres certaines espèces devenues assez rares colhme les lepelaars, dont le bec aplati a la forme d'une spatule. Une seule personne vit dans cet îlot marécageux ; elle n'enlève les œufs qu'avec grande précaution, et sans effrayer les palmipèdes dont le retour annuel assure seul ses moyens d'existence.
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de plantes marines dont les feuilles épaisses, charnues et luisantes rappellent celles des plantes grasses, et qui résistent très bien à larrosement bi-mensuel d eau salée que leur apportent les marées de sizygies : le glaux maritima, Yaster tripolîum, la glyceria maritima , le plantaga maritima^ le scoberia maritima, le ehenopodium glaucum^ etc. Quand apparaissent le lepigonum salinum, le juncus ccmipressus et le trifùlium fragiferum^ le mouton vient paître ces prés salins, où Ton ouvre de distance en distance de petites rigoles se^ dirigeant vers la mer, afin que les eaux puissent, en descendant, se diviser et s'écouler doucement, sans emporter le limon fraîchement déposé. Dès lors les progrès defalluvion sont rapides, et bientôt on peut songer à l'enceindre dune digue, afin de livrer à la culture le sol nouvellement formé.
Les terres argileuses de la Frise exploitées à la charrue sont toutes situées au nord de Leeuwarden, qui est ainsi le point de partage de deux systèmes différents : d un côté le pâturage, de l'autre le labour. Parmi les terres labourées, les meilleures sont celles de Dokkum, du Wie-
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LES ALLUVIONS DE RIVIÈRE ET LA FRISE. 42f
rumadeel, du Menaldumadeel, du Ferwerderadeel, et surtout celles du Bildt, qui n'ont été conquises que depuis le seizième siècle. La qualité de la terre est inférieure à celle de laZélande, maïs la culture est plus soignée. Les champs sont divisés, comme en Flandre, en ados de 3 mètres de largeur, afin de faciliter l'écoulement des eaux. Les semailles d'été commencent à se faire en ligne, non avec le semoir à cheval, mais avec un petit semoir à la main. Les terres sont admirablement sarclées : céréales, féveroles, colza, tout est nettoyé avec le plus grand soin par des femmes qui •arrachent jusqu'à la moindre mauvaise herbe moyennant un salaire de 10 centimes par heure. On est parvenu ainsi à extirper presque complètement la moutarde sauvage {sinapis arvensis), qui faisait naguère autant de tort ici que dans les argiles de rivière de la vallée du Rhin. L'assolement s'est aussi singulièrement amélioré. Tandis . qu'il y a cinquante ans il se rapprochait beaucoup de celui de la Zélande, avec repos tous les sept ou huit ans, aujourd'hui la jachère a presque complètement disparu, et le froment n'occupe plus que la cinquième partie du sol. Depuis qu'on- récolte
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i22 LA ZONE ARGILEUSE.
beaucoup de chicorée et de lin (1), et qu'on a introduit le trèfle , la rotation varie beaucoup dans chaque exploitation. Voici cependant le type dominant : P colza fortement fumé ; 2^ froment ou orge d'hiver; S"" féveroles ou pommes de terre; 4^ chicorée ou lin. On fume ainsi tous les quatre, et non tous les huit ans. L'étendue ordinaire des fermes est de 35 à 50 hectares. Comme d'habitude dans les terres fortes, le nombre des chevaux est grand par rapport à celui des vaches : on trouve dans une ferme de 50 hectares environ 12 chevaux, de 6 à 7 vaches à lait, autant d'élèves, et 9 ou 10 bœufs à l'engrais.
En général la terre n'appartient pas aux fermiers, et les grandes exploitations se morcellent parce qu'un grand nombre de petits cultivateurs, — on les appelle en Frise kooltsjersougnieren^ — sont disposés à payer un prix très élevé pour
(1) J'ai remarqué qu'on semait beaucoup en Frise un lin particulier à fleur blanche plus vigoureux, mais moins fin que le lin à fleur bleue. Cette variété, qui est constante, s'est produite, paraît- il, en 1816, chez un fermier de la commune de Temaard, qui en a recueilli la graine et Ta perpétuée. C'est un fait curieux qui n'est pas indigne de l'attention des botanistes et des agpronomes.
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des parcelles. Les propriétaires en profitent, et, au lieu d'un prix de 150 à 190 fr., obtiennent 200 ou 250 fr. par hectare. Il se forme ainsi, chose exceptionnelle dans la zone argileuse,. une classe de locataires pauvres et presque indigents qui, dans les mauvaises années, faute de travail industriel, tombent à la charge des communes. On sefiraie à juste titre de cette situation, car elle a déjà eu pour conséquence une sorte de taxe des pauvres qui, d'après un observateur bien informé, M. Beucker Andrese, prélèverait le dixième du revenu des terres.
Quoiqu'ils n'obtiennent que des baux de sept ans,* les fermiers ont fait faire à la culture des progrès très marqués. L'engrais liquide desétablesestrer cueilli dans des fosses voûtées, ou bien dirigé vers le fumier, qu'il arrose. L'informe et massive charrue jadis traînée par quatre et même six chevaux, ou par deux couples de bœufs, est remplacée par *de bonnes charrues légères et fortes, que deux ou trois chevaux tirent avec facilité (1).
(1) Corn. Eempias dit dans son livre : de Origine^ quantUate et qualiiaie FrUia, que de son temps on labourait la terre au moyen d'une- cbarrue tirée par quatre on cinq paires de bœufs et deux cheyanz.
L'avantage d'avoir de bonnes routes est parfaitement compris. Quoique les voies fluviales ne manquent point, les communes rurales s'imposent de lourdes charges pour empierrer les chemins, et récemment encore les trois communes du Bildt ont voté 20,000 florins pour un travail de ce genre.
Malgré les relations fréquentes avec l'Angleterre, qui font pénétrer dans les campagnes toutes les nouveautés agricoles les plus récentes, dans les endroits reculés du pays se conserve encore plus d une coutume nationale, et parmi celles-ci une des plus curieuses est le tesck-loaw, jadis en usage dans toute la zone argileuse de la Frise et de la Groningue. Dans cette région, la culture du colza occupe depuis longtemps une place importante ; il semble que les Frisons aient apporté avec eux cette plante utile lors de leurs premières migrations dans la contrée, car on a trouvé des siliques de coKa à douze pieds de profondeur dans lun de ces terpen qui servaient de lieu de refuge aux populations primitives. Comme les graines de colza s'échappent très facilement de la silique qui les renferme, il faut battre la récolte en place sur
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LES ÂLLUyiONS DE RIVIÈRE ET LA FRISE. 125
une vaste toile à voile étendue à terre, et avec un nombre d'hommes assez grand pour expédier chaque meule en un seul jour. Le cultivateur ne peut donc faire Touvrage avec son personnel ordinaire. Dès le moyen âge, on voit qu'il se présentait alors un entrepreneur muni de la grande toile et à la tête d'une brigade de batteurs, composée souvent de vingt ou trente hommes. Ce chef, qui présidait à toute l'opération, était le tesck-graaf (le comte du battage), et ce nom ne doit pas nous étonner, car dans ces pays libres, où le guerrier était en même temps cultivateur, les travaux des champs avaient le caractère à la fois d une expédition militaire et d'une cérémonie religieuse, et les rois frisons et saxons, qui luttèrent si longtemps contre les rois francs, même après que ceux-ci eurent conquis la Gaule, n'étaient rien de plus que des chefs élus, riches propriétaires de grands trou- , peaux. On possède encore, rédigé en vieux frison, le tesck'loaw (1), c'est à dire la loi du battage qui réglait tous les détails de l'importante opé-
(1) Le tesck'loaw a été publié dans le Tydschri/é^ de M. Sloet lot Oldhuis, seizième année.
ÊGONOMU AURiLB. ii
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ration dont les usages rappelaient les traditions du paganisme germanique. Le tesck-graaf immolait un bélier avec un couteau orné de fleurs, et on en mangeait la chair aux cris de ram, rmn {ram signifie bélier), souvenir évident de l'ancien sacrifice du bouc fait en Thonneur d*Odin. Les jeunes filles qui aidaient au battage, en avançant les gerbes, se lavaient d'abord la figure dans de leau de source parsemée de fleurs, et tâchaient de se frapper l'une l'autre avec des chardons, autre réminiscence de l'antique mythologie. Le battage terminé, un banquet rustique réunissait tous les travailleurs. Le fermier et le tesek" graafj présidaient. Les fortes boissons n'étaient pas épargnées, et la fête se terminait par un bal étrange, où les couples, au lieu de tourner en dansant, comme dans la valse ordinaire, tournaient en se roulant à terre. Ces jeux violents (A^< walen), origine païenne et grossière de la valse allemande, se sont perpétués malgré les réprobations de l'Église (1), qui n'a cessé de poursuivre
(1) L'usage de ces valses se retrouve chez toutes les populations des côtes de la Néerlande; on le rencontre jusqu'en Zélande et même en Belgique. Les couples se pincent an haut des dunes^
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de ses anathèmes ces vallationes, lusa diabolica^ comme les appelle un saint de ces contrées, saint Eligius. Toutes les primitives religions de la nature ont consacré ainsi les travaux agricoles, qui, en effet, n'étaient que la mise en œuvre de la force mystérieuse des éléments qu'on adorait. 'Aujourd'hui les cérémonies du tesck'loaw ne i sont plus scrupuleusement suivies; presque partout une machine, mettant en fuite les rites symboliques du culte d'Odin, a dépouillé de sa signification mythique l'opération agricole, qui s'accomplit avec la célérité grave et monotone du travail moderne. Cette machine, qui a fait ce que n'avaient pu accomplir les foudres de l'église, est le dorschblok (1),
puis se laissent rouler ensemble sur la pente de sable fin jusqu'à la plage. Ces coutumes naïves, tradition des anciens âges, disparaissent rapidement ou deviennent des jeux d'enfants, comme les héroïques légendes dégénérées en kindermarchen ou contes d'enfants.
(1) Le dorschblok est un cône tronqué d'une dizaine de pieds de long et de quatre pieds de haut, fait en grosses lattes de bois, et qu'un ou deux chevaux font tourner autour d'un pieu fixé en terre. Le dorschblok exige, pour étaler les gerbes à terre, deux hommes par cheval attelé. Il ne fait pas autant de besogne qu'une batteuse anglaise; mais il est d'une construction très simple, ne se dérange jamais et ne coûte presque rien à établir.
dont lorigine remonte déjà très haut, et qui est employé dans la zone argileuse pour battre tous les grains.