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rhoinnie dont s'enorgueillit ajusta titre la Néerlande fôt un poète de premier ordre. Ses moralités sont prolixes. Cette grande expérience, cet inexorable bon sens, cette droiture naturelle sont des qualités qui commandent Pestime ; mais^ au point de vue de Part, on désirerait peut-être chez un poète, et même chez un poète moraliste, le rayon de la fantaisie. Bilderdyk prétendait que les œuvres de Gats contiennent un trésor : je le yeuai bien ; seulement c'est plutôt un trésor de sagesse que de génie. Je crains que le caractère éminemment moral du vieux Jacob Gats et des autres poètes nationaux n'ait conduit les Hollandais à s'exagérer la valeur de leur littérature. Le. bon n'est pas toujours le beau; et l'intention, si vertueuse qu^elle soit, ne suffit point à immorta'- User les œuvres de l'esprit.
Les traces de Cats ont été suivies : presque tous les poètes anciens et modernes, presque tous les romanciers ont fait servir l'imagination à un but d'utilité morale. Pour d'autres nations, le vêtement sous lequel ces écri* vains ont présenté les idées traditionnelles du devoir serait trop transparent et trop peu orné ; maisen HollandCi oit l'on s'attache surtout au fond des choses, on sait gré au talent de ses aspirations vers le juste et l'honnêtei La littérature néerlandaise est un arbre dont il faut encore moins rechercheif le feuillage et les fleurs que les fruits. On peut sans crainte rapporter à l'influence de cette nourriture spirituelle une partie des bons sentiments qui distinguent et animent les unes envers les autres les diffé-
ET LA VIB HOLLANDAISE. tfS
rentes classes de la société. Grâce à rintervention d'im principe intelligent^ la vie de famille^ quoique très-forte, . n'est point exclusive ; la charité entraîne l'homme à la vie sociale. La source de cette charité est dans Péducation religieuse et dans les lectures. Cette circonstance tient peut-être à la constitution même de l'église protestante^ dont les jeunes ministres sont généralement des hommes instruits^ quelquefois même des poètes et des écrivains distingués. Lagravité de leurs fonctions ire leur interdit point de se livrer aux œuvres de la fantaisie, mais ils ap« portant dans les arts d'agrément un peu de la lumière évangélique dont ils sont ou doivent être un jour les conducteurs naturels. Il ne faut pas oublier en effet que dans ce pays, où. les sectes sont très-nonibreuses, Tinfluence chrétienne est restée debout, et a, pour ainsi dire, rencontré dans l'amour du prochain une sorte d'unité morale qui surnage au-dessus de la division des croyances et des formes religieuses.
La question de l'assistance publique chez les différents peuples civilisés se pose en quelque sorte avec un redoublement de gravité dans les temps difficiles où nous sommes. On a vu que le système de secours s'étaiHormé dans la Néerlande, comme le sol lui-même, d'une série (l'alluvions isolées. Entée sur le sentiment religieux et individuel ou sur l'association libre, dégagée de toute contrainte, responsable seulement de ses actes devant Dieu et devant les pauvres, la charité hollandaise n'en est pas moins très-efficace. Il n'est peut-être pas d'État en
Europe où^ relativement à l'étendue et aux ressources de la population^ une si forte masse d'aumônes descende des classes aisées vers les classes nécessiteuses. La lutte contre les eaux, la pèche, Tindustrie des tourbières, nous ont montré ce qu'il y a de puissant chez la race batave ; Tétude de la bienfaisance publique nous découvre ce qall y a en elle de noble et de généreux. Ces deux points de vue sont inséparables.. Les nations ne s'honorent pas moins par la bonté que par la grandeur et par la richesse.
LBS UNIVERSITÉS, LES ÉGLISES ET LA LITTÉRATURE. LEYDE. — UTRECHT. — GRONINGUE.
En Hollande^ le mouvement intellectuel est enveloppé dans le mouvement religieux. Cette alliance de la foi et de la pensée humaine est une conséquence des événements qui ont présidé à la régénération du pays. On le sait^ la Néerlande est Tœuvre de la réfoï'mation. Son existence nationale émane des doctrines sacrées qui proclamaient dans le monde le droit au libre examen. Quoique les circonstances ne sofent plus les mémes^ le principe social continue de subir Tinfluence du dogme. Depuis]plus d'un demi-siècle^ le progrès a séparé l'ordre religieux de Tordre civil et politique ; mais les constitutions^ si bonnes qu'elles soient, changent plus vite les lois qu'elles ne modifient les mœurs et le caractère historique d'un peuple. Dans ua pays où le protestantisme a joué un si grand rôle, il est naturel que Ton n'épargne ni les efforts moraux ni les sacrifices matériels pour soutenir l'édifice des croyances nationales. Attaqué, le principe 'religieux se défend en Hollande par des armes
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puissantes et nombreuses. Une foule de sociétés ont été organisées pour centraliser ce mouvement^ — YUnitoi^ fondée par des protestants dont la plupart appartiennent à la magistrature et au haut commerce ; VAMi8tancechr&' tienne y à laquelle on s'affilie moyennant uner contribution hebdomadaire de 2 cents (1 florin par an) ; la société 7Wm/a; celle du Bien-Être^ qui s'efforce de soutenir* les protestants malheureux que l'Église romaine voudrait attirer dans son sein ; la société Phylacterion^ qui interdit de se marier avec une personne catholique. Les adversairéb du protestantisme hollandais traitent de sociétés secrètes ces affiliations, dont le but est pourtant avoué. Secrètes ou non, ces associations ne se proposent pas de détruire, mais de conserver. Leur rôle est de servir de bouclier à la foi néerlandaise. Au nombre de ces moyens de défense, il ne faut point oublier la publication de certains journaux. A Thiel, par exemple, il parait une feuille intitulée /e Flambeau, que les catholiques désignent sous le nom d'organe du protestantismçrouge. Indépendamment des sociétés plus ou moins occultes et des journaux, la religion nationale, qui a cessé d'être religion d'Etat, mais qui n'a point abjuré son action sur les consciences, possède, anime, inspire les universités. La Néerlande a trois universités ; celles de Leyde, d'Utrecht et de Groningue, et deux athénées, situés l'un à Amsterdam, l'autre àDeventer. La vie littéraire et scientifique se trouve en quelque sorte concentrée dans ces institutions, la vie morale et religieuse du pays s'y ratta-
che par des liens qu'il est facile de saisir : rhistoire des idées y est inscrite dans le personnel du corps enseignant. Nous aurons quelquefois Toccasion de comparer le présent au passé. Puisse ce rapprochement de faits ranimer Tardeur engourdie d'une nation qui^ selon TexpressioD d'Hugo GrotiuSj tient une place honorable sur la mer comme sur Tocéan des connaissances humaines !
La ville de Leyde est le YersaiUes de la Hollande pour . son air de grandeur déchue^ de tristesse souveraine et de solitude imposante. Elle ne pleure point les fêtes ni les grandeurs évanouies d'une ancienne cour^ mais elle regrette son industrie éteinte^ ses fabriques de drap, autrefois célèbres dans le monde entier^ aujourd'hui perdues. Ces fabriques^ berceaU' d'une aristocratie nouvelle^ avaient été fondées en partie par des réfugiés français^ qui^ après la Saint-Barthélémy et après la révocation de l'édit de Nantes, portèrent en Hollande leur activité, leurs richesses, leurs lumières. Le désir de ressaisir une patrie les rendit entreprenants et supérieurs à l'adversité. Leyde devint alors par leur concours ce que devait plus tard devenir Manchester pour la Grande-Bretagne, le centre d'une industrie forte et productive. De cette grandeur économique et de cette richesse, il ne lui reste plus qu'une maison de ville, édifice magistral du quinzième
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siècle» deux grandes églises» de superbes canaux avec de largesquais plantés d'arbres» desmaisons qui se souviennent encore des beaux temps de la république» et surtout une université.
L'origine de cette université fameuse se lie au siège que soutint» en 1573» la ville de Leyde. On connaît les causes qui avaient soulevé les Provinces-Unies contre la domination de l'Espagne. La liberté de conscience indignement violée» le despotisme politique et religieux» l'inquisition» la censure» les impôts arbitraires» tout avait exaspéré le sentiment national, a En ce temps-là» dit rhistorien Hoofdt (i)» les rangs, les sexes» les âges furent ' confondus dans une persécution générale. On ne voyait partout que des instruments de supplice. Les gibets et les roues n'y pouvaient suffire. Les arbres qui bordaient les routes étaient surchargésde cadavres. Ailleurs s'élevaient des flammes de bûchers sans nombre. Chaque jour se dressaient des échafauds où coulait le sang. L'air méme^ source de la vie» en était comme infecté et ressemblait à un immense tombeau. » Alors on vit un spectacle unique dans l'histoire du monde. Quelques centaines d'honunes
(1) Hoofdt a été SQraommé le Tacite de la hollande. Imitateur paUent et quelquefois heureux de Thistorien romain, il a raronté dans un style énergique les principaux é?énement8 de la guerre de l'indépendance. Nous avons d'ailleurs puisé à une source d'iudicalions non moins précieuses et plus pittoresques. Un membre distingué des états généraux, M. Wintgens, a bien voulu nous communiquer une collection d'anciennes gravures qui embrasse toute l'histoire du pays avec les costumes, les figures, le style de chaque époque.
poussés au désespoir, des pêcheurs, des bergers, des négociants, s'unirent pour luttercontre l'écrasante oppression d'un gouvernement fort et contre des armées réputées invincibles. Suivant l'exemple donné par d'autres villes de la Hollande, lès habitants de Leyde s'étaient déclarés en faveur de l'union des provinces, mais dans les derniers jours d'octobre ils furent attaqués et cernés par les Espagnols. Le prince d'Orange leur écrivit d'organiser à tout prix la résistance. Il s'engageait de son côté à chercher tous les moyens devenir à leur secours, a Tenez trois mois, leur disait-il ; quand même le siège durerait plus longtemps, ne perdez pas courage. Si vous persévérez malgré les angoisses de la faim, la délivrance est certaine ; si au contraire vous fléchissez, une servitude éternelle vous attend. » L'ennemi cherchait cependant par de flatteuses promesses à s'ouvrir l'entrée de la place. A de telles avances, les insurgés ne répondirent que par ce vers latin :
Fistula dulce canit, volucrem dum decipit auceps.
La défense de la ville fut confiée à Janus Douza. Les citoyens s'engagèrent par serment à s'ensevelir sous les débris de leurs maisons plutôt que de céder. On créa une monnaie de détresse (i). Quoique l'on eût renvoyé
(1) Cette monnaie était primitivement du papier; on la remplaça bientôt par une monnaie d'argent. Des pièces frappées pendant le siège sont conservées à la Haye dans la riche collection des médailles. Les inscriptions sont signiflcatlves : Hœc libertatis ergo. — Deus servet Leidam, — Nummus obse.'isœ urhU leidimenn^ \'ufj gu/jer-
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tout d'abord les bouches inutiles, la famine ne tarda point à sévir. Depuis sept semaines^ on n'avait point vu de paindans la ville. Les provisions de loute sorte étaient épuisées. L'herbe^ les feuilles^ Técorcé des arbres, le poil des bétes tuées et dévorées depuis longtemps, la terre même, tout devint une nourriture. A la fomine succéda la peste. Sur seize mille habitants que renfermait la place, six ou sept mille périrent. On ne voyait plus que des cadavres vivants occupés à ensevelir des morts. Cette ville, défendue par des ombres, se soutenait néanmoins contre lafureiirde Tarmée ennemie et contre ses propres divisions. Aux soldats qui leur criaient : a Vous mourez de faim, rendez-vous, et vous recevrez une distribution de vivres^ » ils répondaient du haut des remparts : a Quand lesprovisions nous manqueront tout à fait, nous mangerons nos mains gauches en gardant notre main droite pour défendre notre liberté. » Un jour pourtant, des bandes d'affamés se présentèrent devant le bourgmestre de Leyde^ Pieter Adriaanszoon van der Werfi ; elles demandaient péremptoirement du pain ou la redditioi^ de la ville. (X J'ai juré de défendre cette cité, répondit le magistrat civil, et avec l'aide de Dieu, j'espère tenir mon serment. Du pain, je n'en ai pas; mais si mon corps peut vous servir à continuer la lutte, prenez-le, coupez-le et divisezle entre vous, o Les malheureux se retirèrent en silence.
natione illustrissimi principis Auriaci. Une de ces pièces porte pour efflgie un lion armé d'un glaive, avec ces mots : JPtigna pro
Le sort de la Hollande était dans les mm*s de Leyde : toutes les Provinces-Unies avaient les yeux sur cette ville héroïque; mais la place était si vigoureusement bloquée^ qu'il était très-difficile de lui venir en aide. Le prince d'Orange se décida enfin à percer les digues. C'était un parti extrême. Néanmoins le vieux proverbe batave prévalut : Mieux vaut pays désolé que pays perdu. Les terres furent donc désolées par les eaux et les moissons englouties. La mer^ cette ennemie naturelle de la Hollande^ accourut au secours de Leyde ; mais elle accourut lente* ment. Le vent ne portait pas les flotSà Sur ces vagues paresseuses^ qui ne poussaient point jusqu'à la ville^ on vit apparaître des barques avec du canon. Ces barques^ sans rames ni voiles^ et qui se mouvaient au moyen de mues, étaient montées par les terribles marins zélandais, presque tous mutilés dans la guerre de Tindépendance. C^étaient des hommes à mine farouche, pour la plupart défigurés par d'afireuses et honorables blessures (1). Ils venaient donner à la ville en ruine l'exemple et le conseil d'une résistance désespérée. Les assiégés voyaient du haut de leurs remparts la flottille, ils pouvaient parler avec les équipages ; mais, contrariée par un vent Mu nord-est, l'eau refluait au lieu d'avancer, et éloignait avec elle Tespérance : les murs mêmes étaient ébranlés. L^ennemi, au contrsdre, quoique chassé de quelques po-
(1) Ces intrépides marins portaient des cliapeaux surmontés d'une médaille d'argent en forme de croissant de lune, avec cette devise : € En dépit de la messe, plutôt Turcs que papistes. *
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sitions avancées par le débordement des eaux^ se maintenait encore sur les principales digues* Leyde semblait perdue^ lorsque la lune^ entrant dans son plein^ enfla la masse des eaux. Le vent tourna au sud-ouest. Une de ces tempêtes violentes et continues^ qui^ dans les temps ordinaires^ causent de si vives inquiétudes pour la sûreté du payS; éclate sur les côtes. La mer^ n'étant plus retenue^ élargit les brèches déjà pratiquées dans les digues et se précipite sur les terres^ portant devant elle l'épouvante^ la désolation et le salut. Surpris et submergés^ glacés d'effroi par le bruit extraordinaire de la tempête et d'une partie des murs qui s'écroulent^ les Elspagnols abandonnent tumultueusement leurs postes^ jetant leurs canons dans Teau. La même marée qui les emporte conduit la flottille zélandaise, chargée de provisions^ jusque devant les portes de Leyde. Un combat terrible^ un combat amphibie, pour nous servir de l'expression d'un historien hollandais^ s'engage au milieu des branches d'arbres, en partie sur les digues, en partie dans les barques. Les marins libérateurs entrent dans la ville ; mais au milieu de la joie quel triste spectacle s'offre à leiArs yeux! Sur les deux rives du grand canal, des hommes exténués demandent des vivres à grands cris. Ils saisissent avec une avidité bestiale les pains, les harengs qu'on leur distribue, et plusieurs d'entre eux, qui avaient supporté la famine, succombent à cette nourriture (i).
(I) Il y a quelques années Jes étudiants de Tunlverslté de Leyde
Une telle délivrance parut tenir du prodige. La redoutable armée espagnole^ attaquée^ noyée^ dispersée dans rintérieur des terres par les eaux de la mer^que semblait conduire une main invisible^ avait disparu comme celle de Pharaon. On crut voir dans cette dispersion subite une faveur directe de Dieu^ qui aimait maintenant la Néerlande comme il avait autrefois aîmé Israël. Les chroniqueurs racontent même qu'une jeune Hollandaise^ nourrie sans doute dans les traditions de PAncien Testament, Madeleine Hdons^ avait fait traîner le siège en longueur^ en occupant par ses charmes le cœur de Valdez, qui commandait en chef Tannée espagnole. Voici un fait plus sérieux. Retenu par une maladie, le prince d'Orange n'avait pu se porter en personne devant les murs de Leyde. Il était à Delft^ et à peine rétabli, il assistait au prêche dans une des églises de la ville, quand on vint lui apprendre Theureuse nouvelle de la levée du siège. Il fit passer le message au prédicateur, qui en donna lecture à haute . voix. Les larmes tombèrent de tous leâ yeuxavec des actions de grâces. Quoique la peste fit encore des victimes dans cette malheureuse cité de Leyde, le Taciturne n'hésita point à s'y rendre. Entouré par les habitants, qui oubliaient leurs maux en voyant dans cet homme le rempart vivant de la liberté recon- <j[uise, il leur demanda ce qu'ils préféraient, ou l'exemption de certains impôts, ou la fondation d'une université
célébraient encore l'anniversaire de la levée du siège par une semblable distribuUon de vivres aux pauvres de la ville.