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LA PLUIE

A Marcel Collière.

Dans le jardin déjà triste de l'automne

Où défaillent feuille à feuille les roses.

Quelle tardive fleur lucide se pose

A des tiges pour un baiser en qui frissonne

Et s'épeure leur langueur si meurtrie ?

Une fleur ensoleille la brume ;

Clartés lointaines qui pâles allument

A des cimes leur sourire de féeries,

Que sont-elles et d'où venues?

Rayons qui se glissent des nues

D'un peu de joie égayer nos chemins?

Espoir des ailes ingénues,

Fuir l'assaut des lendemains ?

Rêves de caresses par les mains De frêles déesses inconnues?

L'automne s'avive et s'évertue A faire renaître palpitants Les parfums défunts du printemps.

L'heure passe. Une angoisse nue sanglote

Dans l'étreinte impatiente du crépuscule;

La volupté d'automne s'annule,

Presque l'hiver I Des voix de l'horizon chuchotent

Et le jardin s'endort plus triste où se dorlote

Un veuvage désert et taciturne.

Nulle haleine ne circule,

Paix mortuaire, silence nocturne,

Rien ne bouge,— et les rameaux immobiles,

La terre épaisse des feuilles tombées,

Toute la vie a succombé.

Or, voici, pressantes et menues, Par les sentiers et l'avenue Que s'élèvent du silence Et des ombres de la nuit tombée Des rumeurs et des cadences :

Rythmes vivaces, nette harmonie, Un fourmillement de la danse a frémi, Des pas qui crépitent s'élancent Et scintillent sur la terre endormie.

Tout le jardin accueille, où l'automne s'ennuie, Languissant et monotone, en sa douceur, Le passage soudain des merveilleuses sœurs, Les magiciennes de la pluie.

Elles vont, elles s'élancent,

Elles reviennent et s'affolent,

Elles rient, elles déploient par guirlandes, farandoles,

Et groupent en des rondes folles

C6 LA NEF DÉSEMPARÉB

Les rires de leur joyeuse turbulence, Et sous leurs pieds naïfs maintes corolles Naissent au rapide baiser de leurs danses.

Tout le jardin accueille, où l'automne s'ennuie, Languissant et monotone, en sa douceur, Le passage bruyant des merveilleuses sœurs, Les ballerines de la pluie.

Et dans leur danse et dans leurs rires

S'acharnent les rythmes étranges,

Puis s'éteint brusque l'éclair des corolles,

Le chant par rafales change

Au gré des brises que l'heure fait fleurir:

Déjà plus paisible est la terre molle

Où la gaîté de leurs pas s'atténue,

Et, au silence désormais des avenues,

S'avancent, songeuses, sans bruit,

Sous des voiles et long vêtues,

Sœurs clémentes, les pleureuses de la pluie.

Avec des poses très tendres, très lasses,

Dans leurs traînantes robes noires,

Elles vont parmi le soir

Négligemment s'accouder et s'asseoir,

Au fond du jardin obscur, sur les terrasses.

Là, de leur voix dolente et de leurs lèvres pâles,

Frissons de labiales anémones,

Elles sanglotent les douleurs de l'automne,

Et leur tristesse douce étale

Des tentures de nuages monotones

Jusqu'où l'on voit comme de grands vieillards

Monter au ciel sinistre les brouillards.

Ainsi rêvent-elles, visiteuses pensives,

Sur la terrasse du morne jardin,

Et, san9 que la joie ancienne y revive,

Bien bas, leurs voix se lamentent sans fin.

Elles se montrent l'une à l'autre, — sous leurs voiles

Le geste est lent et s'allonge tristement, —

La ville en son lugubre tassement

Et les brumes qui l'environnent et l'assaillent.

Anxieux sous les vapeurs malévoles

Le pauvre amas qui figure les maisons

Baigne engourdi dans la fièvre et les poisons,

Les murs grelottent, verdissants, au long des rues

Qui coulent et se nouent, livides rigoles,

Vers des carrefours d'où les tours et les coupoles

S'efforcent à monter d'un essor impuissant.

Quand elles ont passé, les sœurs se souviennent,

C'était des palais radieux de soleil

Et des gloires ! chaque rue arborait la sienne,

Le travail heureux au soleil,

La vie, et la joie, et l'amour,

Le clair babil et les enfants en fêtes,

Les jardins splendides où triomphe le jour,

Et les dômes en conquêtes

Pâmés parmi l'azur dont s'embrasaient leurs faîtes !

Mais les mauvaises ballerines

Vinrent, avec presque un sourire,

Et leurs danses sèment la ruine,

Leur souffle est pour corrompre et pour flétrir.

Et la ville à présent languit de torpeur,

La ville s'effrite peu à peu,

La ville putride se meurt,

Et des lèpres, de chaudes moisissures

Croupissent les rues, rongent les murs

Et gangrènent la ville vermoulue

Où rien ne lutte, où nul orgueil n'est plus,

Nulle vie, et nul désir de vivre!

Et les sœurs aux longs voiles sont ivres D'avoir éteint le délire et l'espoir, Et, du haut jardin où elles vinrent s'asseoir, Sur la ville, déployant les tissus mornes, Elles roulent, vapeurs molles, des linceuls ; Puis, riant, les magiciennes ballerines, Les sœurs se lèvent pieds nus sur la ville, Et leurs pas scintillants la piétinent, Morte, ensevelie en les tapis de son linceul.

Et c'est, encore ! la pluie,

0 morte ville ! et tout l'ennui

Jusqu'au retour resplendissant du vrai Printemps !

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