‹ La Nef désemparéeChapitre 10 sur 46 · LES VENTS · texte numérisé non relu

LES VENTS

A Grégoire Le Roy.

Neuves fontaines !

Fontaines hivernales de la forêt,

Arbres lumineux d'où s'égoutte le gel,

Jets d'eau du givre figés dans la forêt,

Pyramides immobiles qui étincellent,

Les eaux étincellent dans l'air brumeux et terne,

Les eaux étincellent sous la ténèbre des nuages,

Les eaux lumineuses des fontaines,

Les eaux,

Les eaux jadis de joie et de clarté,

Les eaux! souffle durci des eaux où se propagent

Les joyaux de l'automne et de l'été ;

Neuves fontaines

Ecloses des branches nues où l'hiver s'abat,

Neuves fontaines incertaines,

Rêve suprême dans le naufrage,

Fontaines stables, incertaines,

Fontaines,

Les fleurs du jet figé suivront-elles, naufrages,

Le destin triste des pétales de l'été ?

Épais et doux duvet de cygnes,

Des oiseaux d'étrange clarté

Se pressent aux branches immobiles

Sans un geste et sans un cri.

Duvets plus velouteux qu'un plumage de cygnes,

Duvets chatoyants et fleuris

Par mille éclairs de pierreries,

Duvets,

Oiseaux d'orgueil et de clarté,

Oiseaux chastes que l'hiver apaise,

Rêve ! tu t'éteindras par un souffle, la neige Fond, duvet impalpable de la neige :

Claire, épaisse et douce, étrange clarté D'oiseaux touffus qui n'ont jamais chanté.

Et jamais le silence,

Même parmi d'autres hivers dans la forêt,

Jamais le silence lumineux et stérile,

Jamais le silence n'instaurait

Un luxe tel de volupté et d'indolence :

Tout, cet hiver, est immobile,

Le gel des fleurs, des oiseaux et des fontaines

Scintille placide dans les branches;

Nul bruit, nulle rumeur, même lointaine,

Où jadis croulaient par avalanches

Les frissons froids du ciel qu'exaspéraient les vents.

Les vents !

Les vents paisibles et froids, souffles du Printemps

Oui se mire, en circulant, à tous les rêves,

Les haleines vivifiantes du Printemps

Qui réveille les sourires, rajeunit les sèves,

Purifie de rayons les sources, de baisers

La solitude pacifiée des Océans;

Le Printemps !

Le babil de tant de brises apaisées

Errant avec douceur le long des fleuves,

Le babil de mille oiseaux éparpille ses baisers

Au long des brises sur les herbes, sur les feuilles,

Et sur les fleurs, et sur les eaux,

Le babil tendre frôle les visages et cueille

A des yeux et à des lèvres ingénues

La grâce, flottante des parfums où l'amour s'insinue.

Les vents !

Les vents sonores et chauds des étés opulents,

Les vents généreux qui mûrissent les javelles,

Les vents larges, pacifiques et lents,

Bus par le délire accablant

Des fièvres que juillet renouvelle,

Le calme étésien des nuits extasiées

Qui ramène d'une étoile la caresse

Des confidences balbutiées,

Le vent d'été sonore dresse

Sa gloire comme une tour sur les mers,

Le vent d'été élève aux plaines

Un mur immobile, ardent et clair,

Où ruisselle le feu fixe de son haleine ;

Le vent d'été entoure les bois,

Plane en fête sur les monts et les vallées,

Eclôt, fleur gigantesque, aux cités de la joie

Sur les tiges entremêlées

De la vie, impavide ou monotone!

Les vents !

Les vents acides qui bousculent le vieil automne, Les vents diaprés déchirent les dunes, Tourmentent, croassant, les vagues qui se crispent, Désolent les landes arides, insistent

Dardant leurs langues importunes

Aux carrefours dénudés qu'ils dépouillent

De toute joie et de beauté!

Hyènes qui rôdent de tous côtés,

Les faméliques souffles fouillent

Les immondices des décombres,

Les gloires mortes gisant à l'ombre

Des vieilles murailles pourries,

Et la surface verte, puante et sûrie

Des marécages de l'automne !

Mais surtout les vents d'hiver sont farouches ; Leurs brûlures échevèlent des tempêtes Qui secouent les masures et qui couchent Au ras des routes où leurs rages s'entêtent Les antiques fûts découronnés des chênes. Implacable et continu carnage! Les champs Tressaillent aux assauts méchants Des tourmentes qui s'y déchaînent Aveuglément et sans répit, et tout l'hiver !

Meute carnassière, affolée! horde barbare

De guerriers chevelus, cottes et cœurs de fer,

Violateurs rapaces! vents brutaux, vents d'hiver,

Oh! les villes, quand vos démences s'en emparent,

Oh ! les hameaux, serrés d'effrois aux creux des monts,

Oh! les bêtes, les arbres, et les hommes !

Et surtout, là, perdu où l'assaille et l'assomme,

Là-bas, sur mer, le vent, de ses coups furibonds,

Oh! le vaisseau désemparé dont nul n'est maître.

Hochet des mers, toton que l'eau boit et pénètre

Ou qu'elle brise sur un écueil !

0 vents d'hiver farouches,

Vents impitoyables, vents de deuil,

Vents farouches!

Du moins tout cet orgueil craché par votre bouche

Votre orgueil suscite de la vie,

De la vie âpre, anxieuse, malaisée,

De la vie !

Et non, comme un hiver douçâtre et apaisé,

L'indolence par tant de neiges assoupie

Sous qui s'endort stérile et se lige la vie !

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