‹ La Nef désemparéeChapitre 22 sur 46 · LE VIEILLARD · texte numérisé non relu

LE VIEILLARD

Ta plainte est lasse des mêmes mots de douleur ;

Tu te tais, avec l'angoisse de tes pleurs;

Maintenant, délaissée, écoute

Si le vieillard qui jadis riait jeune par tes routes

Pleure en paroles moins lassées

Les jours d'orient clair et bref de son passé.

Écoute :

Par les tristes carreaux tout l'émoi du passé

Avec lenteur monte de la route,

Et vos deux vies ont frissonné.

Écoute

Tout le deuil lourd et tout l'émoi du long passé.

Je ne fus pas toujours celui

Qu'il semble que je suis aujourd'hui,

Je n'étais pas le vieillard qui mendie

Un peu de pain, un peu de feu, un peu de vie

Pour souffrir mieux le long des jours et des années

L'assaut tenace, en lames d'acier,

Des souvenirs de quels glaciers

Jadis si scintillants des promesses de vivre !

Alors jeunes mes yeux s'extasiaient à suivre

Avec délices sur les monts

Les vierges voluptés et nos désirs profonds.

Je ne fus pas toujours celui

Qu'il semble que je suis aujourd'hui.

0 mes amis d'antan ! Combien d'entre vous savent

Si tel, qu'ils connurent le plus fou,

Le plus étincelant d'ivresse parmi tous,

Et qui partit un soir de sombre dégoût

LA NEF DÉSEMPARÉB 1 15

Vers les terres futures que ne savent

Jamais les sédentaires de la vie oisive, —

Si tel n'est pas, désemparé, l'homme que poursuivent

Les mépris de la rue en tumulte et les chiens

Qui aboient tragiquement après ses chausses ?

Qui sait ces choses ?

Et n'étant plus celui que vous avez connu,

Je suis celui de votre passé

Qui s'en vient misérable et demi-nu

Quêter de porte en porte une aumône chétivet

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