LE VIEILLARD
Ta plainte est lasse des mêmes mots de douleur ;
Tu te tais, avec l'angoisse de tes pleurs;
Maintenant, délaissée, écoute
Si le vieillard qui jadis riait jeune par tes routes
Pleure en paroles moins lassées
Les jours d'orient clair et bref de son passé.
Écoute :
Par les tristes carreaux tout l'émoi du passé
Avec lenteur monte de la route,
Et vos deux vies ont frissonné.
Écoute
Tout le deuil lourd et tout l'émoi du long passé.
Je ne fus pas toujours celui
Qu'il semble que je suis aujourd'hui,
Je n'étais pas le vieillard qui mendie
Un peu de pain, un peu de feu, un peu de vie
Pour souffrir mieux le long des jours et des années
L'assaut tenace, en lames d'acier,
Des souvenirs de quels glaciers
Jadis si scintillants des promesses de vivre !
Alors jeunes mes yeux s'extasiaient à suivre
Avec délices sur les monts
Les vierges voluptés et nos désirs profonds.
Je ne fus pas toujours celui
Qu'il semble que je suis aujourd'hui.
0 mes amis d'antan ! Combien d'entre vous savent
Si tel, qu'ils connurent le plus fou,
Le plus étincelant d'ivresse parmi tous,
Et qui partit un soir de sombre dégoût
LA NEF DÉSEMPARÉB 1 15
Vers les terres futures que ne savent
Jamais les sédentaires de la vie oisive, —
Si tel n'est pas, désemparé, l'homme que poursuivent
Les mépris de la rue en tumulte et les chiens
Qui aboient tragiquement après ses chausses ?
Qui sait ces choses ?
Et n'étant plus celui que vous avez connu,
Je suis celui de votre passé
Qui s'en vient misérable et demi-nu
Quêter de porte en porte une aumône chétivet