‹ La Nef désemparéeChapitre 37 sur 46 · LA RENCONTRE PREMIERE D'EURYDICE ET D'ORPHÉE · texte numérisé non relu

LA RENCONTRE PREMIERE D'EURYDICE ET D'ORPHÉE

Sous les platanes touffus, dans une crique formée par le Strymon apaisé, au pied du mont Pangée, trois jeunes filles nues jouent au bord des eaux où elles se sont baignées. De douces oaroles ailées elles enchantent le silence :

AMYMONE

Entre les tiges des roseaux Une voix caresseuse s'éveille, 0 chères sœurs ! Un frêle frisson s'émerveille

De glisser en aigrettes sur les eaux:

Comme il fuit, là ! voyez, se blottir aux feuillages, Mais la brise le suit toujours et le propage De place en place à travers l'ombre et le soleil ; Entre les tiges des roseaux Une voix caresseuse s'éveille.

DIONÉ

Entre les tiges des roseaux

La brise épuise son sourire, A peine née en le matin calme elle expire,

Nulle voix, nulle aigrette sur les eaux, Brûlant silence ! et même l'ombre des feuillages N'est pas fraîche, et, si je plonge, l'onde où je nage Est plus chaude que la mousse; en vain je m'étire,

Entre les tiges des roseaux

La brise épuise son sourire.

EURYDICE

Ailes d'argent frôlant les eaux

Les naïades rôdaient dans les feuillages, Le rire de la source où l'aube se propage

S'éteint peu à peu parmi les roseaux; Dans le ciel est éclos fleur de feu le silence, Tout s'est tû sur la terre et sur l'onde 1 Opulence Et fêtes de lumière, ô pourpres des ombrages,

Ailes d'argent frôlant les eaux Les naïades rôdaient dans les feuillages.

AMYMONE

Dioné paresseuse, Quoi 1 sur la pelouse encore étendue I et tu dors : Viens avec nous ; courons, ma sœur ; viens, où l'eau sort De la roche moussue au fond des grottes creuses

Boire, et de sa fraîcheur rajeunir nos lèvres. Echappe aux flammes d'indolence qui t'enfièvrent, Eurydice t'appelle, allons, fais un effort,

Dioné paresseuse !

DIONE

0 sœurs, chère Amymone Et toi, blanche Eurydice au rire doux, si sages Toutes deux vous aimez courir près des rivages, Les pieds enlacés d'eau dont la douceur frissonne

Jusqu'au fond éperdu de vos âmes tendres, Laissez-moi, lasse de joie sur l'herbe m 'étendre,

0 sœurs, chère Amymone!

EURYDICE

Dioné paresseuse,

Et toi, chère Amymone !

Me voici, j'ai puisé l'eau de la roche creuse Dans le feuillage d'ambre où la clarté frissonne.

Dioné paresseuse, Reste étendue au bord du ruisseau :

Nous viendrons toutes deux à travers les roseaux T'offrir au creux des feuilles de l'eau qui frissonne; Sois clémente à nos jeux, au rire d' Amymone,

0 Dioné paresseuse !

AMYMONE

Sois-nous clémente ! — J'aime un émoi frémissant A travers l'eau vers les fleurs tendres de la rive ; J'aime, vierge, un pied nu frappant l'herbe furtive, Renaître où le rayon implacable descend.

Jeune ivresse délicieuse de mon sang,

J'aime boire au soleil la flamme qui ravive

Et, déroulant un flot lourd d'une ombre massive,

Absorber tout en moi le jour éblouissant.

Ecoutez le silence harmonieux des arbres.

Rien n'est mort. Un éclair brûle la chair des marbres,

Un rire chaud emplit la plaine et la forêt.

L'unanime parfum d'aimer partout fermente : 0 ma soeur, le baiser palpite, sois clémente ! Je me mêle aux ardeurs où la vie apparaît.

DIONÉ

Je me sens envahir par l'apaisant mystère; Nulle haleine n'émeut l'air brûlant; nulle voix Ne tressaille parmi le calme des grands bois ; Les eaux dorment ; midi s'engourdit sur la terre.

Ne troublez pas d'un souffle une heure qui fait taire Les sources, le babil innocent d'autrefois, Le rire vif, le feu des sources: je ne vois Que le joyau des fleurs s'éteindre solitaire.

Une brume embrasée et monotone étend Du sol au ciel son pli de lumière éclatant, Toute couleur est morte et nul éclair ne passe:

Mes yeux se sont fermés. Je sens mon cœur qui bat Tandis que s'éternise en un fixe combat L'ardente étreinte du soleil et de l'espace.

EURYDICE

Sur l'eau dormeuse, tels des nénufars ouverts A la surface, au gré des heures, à travers L'ombre heureuse, flotte un doux mirage de rêve.

Selon l'heure qui rit rapide ou s'alourdit, Languissant un pétale éclôt ou, plus hardi, Il s'offre enflé d'orgueil, de senteur et de sève.

Du sommeil lent montés vers la fleur des regard; Mes doigts vous ont cueillis, fragiles nénufars : Ltiez-vous des reflets où mon âme se mire?

Étiez-vous l'aube de mes songes vers l'amour ? Je ne sais. Un soleil subtil fleurit ; le jour Ruisselle en moi : je me sens naître, et je respire !

Ah Dioné ! l'azur scintillait ce matin Parmi ta voix légère et souple 1 Est-il éteint Le rêve qui chantait en saphirs sur tes lèvres ?

Des aurores de joie éclatent dans tes yeux, Rouvre-les ! D'où te vient ce dédain soucieux, Cet ennui de nos jeux, et de nos rires mièvres?

AMYMONE se dressant, toute blanche, vers le soleil

Vers toi, dispensateur des richesses, Archer

Aux cheveux d'or, j'élève en mes mains les corolles

De cette eau vive éclose aux pointes du rocher!

EURYDICE venue auprès d'elle

Sois-nous propice, Maître! accueille nos paroles! Répands au monde le bienfait de tes chaleurs, Accorde la lumière et la Aie à la terre, Phoïbos ! Allume en nous l'extase salutaire, Nous t'invoquons ; voici l'offrande, prends ces fleurs !

DIONÉ, se soulevant à peine, assise sur la rive

Et vous, Déesses, vous, Naïades endormies Paisiblement au fond de vos antres plus frais, Nymphes, je vous implore : enchantez les forêts Du murmure des vents et des sources amies !

EURYDICE

Roi Dèlien par qui mûrissent les moissons

AMYMONE

Ta force enflamme l'air sur les plaines pâmées 1

DIONE

0 Vierges ! ranimez d'un rire les frissons Sur l'eau sonore et dans les brises parfumées !

EURYDICE

Suscite aux feuillages d'oiseaux Le long des rives immobiles Mieux qu'un rire dans les roseaux Et que les musiques futiles ;

La joie a bondi sur les monts D'où la lumière d'or ruisselle, L'étreinte de tes bras féconds Rèerle la vie universelle :

Sème d'embrasements les bois, Chasse le sommeil qui végète Par l'effroi sacré de ta voix, Maître des chants, ô Musagète !

Je veux je ne sais quel émoi, Je me sens fleurir solitaire, Je m'offre ! J'appelle sur moi Tes flèches qui brûlent la terre.

Voix en rêve, feux éclatants

D'un astre inconnu qui m'embrase,

Venez éperdûment, j'attends

Un dieu nouveau dans mon'extase.

Tu le guides dans le lointain Phoïbos ! J'entends le chœur des lyres Eveiller un rythme argentin :

Son chant rayonne, tu l'inspires !

AMYMONE

Eurydice, quel dieu t'égare? Quel espoir T'entraîne dans l'extase, et que penses-tu voir! Parle : est-il d'autres mirages que tu nous taises? Arrache-toi, ma sœur, aux visions mauvaises, Reprends-toi : les dieux seuls connaissent l'avenir.

EURYDICE éperdue Viens 1 Je sens nos destins se confondre et s'unir!

DIONÉ se levant tout à coup

Oh ! d'étranges clartés jaillissent du bois sombre : Les branches d'arbres s'agitent, refoulent l'ombre,

Tendent leurs feuilles vers les caresses du vent Qui joue entre elles et passe en les soulevant, Gemmes dont le millier étincelle et palpite.

AMYMONE

Le fleuve par lueurs s'enfle et se précipite Contre ses bords en flots vivaces et menus, L'azur limpide y fond ses rires ingénus, L'eau tremble sous le ciel comme une âme éblouie.

EURYDICE

Mes chères sœurs! la vie enfin épanouie Ouvre un trésor d'orgueil à nos regards ravis Je veux vivre, je veux aimer; j'aime, et je vis !

DIONE

Eurydice !

AMYMONE

Reviens à toi !

EURYDICE

Je bois l'haleine Dispersée en parfums des coteaux à la plaine : Partout un nouveau souffle avive l'univers, Emporte le silence ombrageux, à travers Les brises du feuillage et l'air pur des montagnes, Sème, graine propice, ô mes chères compagnes, Le rêve frémissant de la claire bonté Dont l'été radieux survit au vieil été I Ce ne sont plus seuls les baisers issus de palmes Et de fontaines aux profondeurs des bois calmes, Ni l'ébat prolongé du bain rafraîchissant, C'est une autre jeunesse active, notre sang Libre circule et nous entraîne vers la vie Triomphale, d'amour 1 et non plus asservie :

Fêtes, ô fêtes ! espoir des lyres! fécondés Par la ierveur, les champs rayonnent, regardez ! Les bois brillent, la mer de lumière est gorgée, Et l'astre s'extasie au sommet du Pangée !

AMYMONE

Voici qu'aux tiges des roseaux D'étranges fleurs se sont ouvertes, De plus purs nénufars sur les eaux, Des corolles d'or dans les frondaisons vertes, Un souffle parfume les ruisseaux, Voici qu'aux tiges des roseaux D'étranges fleurs se sont ouvertes.

DIONÉ

Un zéphyre né de la mer Nous frôle de caresses frêles.

Des lyres frémissent, et dans l'air Tous les oiseaux charmés agitent leurs ailes.

L'azur serein est un miroir clair, Un zéphyre né de la mer Nous frôle de caresses frêles.

AMYMONE

Dans les lourdes forêts, sur les bords Du Strymon paisible et solitaire, Les chênes impatients bruissent d'efforts

Pour arracher leurs racines à la terre.

DIONÉ

Les fauves velus par les ravins Hésitent dans l'élan du prodige, Ils s'enivrent d'une douceur de chants divins : Tout ce qui respire est saisi de vertige.

EURYDICE

Tout ce qui respire est saisi de ferveur. Angoisse très calme et douce frénésie;

Tout ce qui respire respire rêveur

Des parfums plus profonds que ceux de l'Asie ;

Tout ce qui respire adore et s'extasie !

Les pensifs animaux, les arbres des bois, Les eaux et même le vent qui souffle à peine Se sont tus. Tout cède au charme d'une voix De lumière éperdue, et qui, toute lointaine Dans un songe étrange déjà nous entraîne.

Nous l'écoutons qui vient à nous de là-bas Si clairement mélodieuse et si pure !

L'ombre chancelante ne s'attarde pas Où la joie en fête éclate et transfigure Par tout le feu de sa splendeur la nature.

Tout ce qui respire respire rêveur,

Des parfums plus profonds que ceux de l'Asie,

Tout ce qui respire est saisi de ferveur,

Angoisse très calme, douce frénésie,

Tout ce qui respire adore et s'extasie.

Frêle plus que les pétales de l'été, Plus limpide que la source de la roche, Mon orgueil vers la voix pure est suscité, Mon orgueil : je m'offre nette et sans reproche Au lucide amour dont j'attends l'heure proche !

L'heure vient, claire colombe, se poser

Sur mes cheveux, sur mes yeux, et sur mes lèvres ;

Son aile m'effleure d'un souple baiser,

J'aime 1 et je sens la jeune joie apaiser

Par l'espoir l'ardeur ancienne de mes fièvres.

Tout ce qui respire est saisi de ferveur,

Tout ce qui respire adore et s'extasie.

Tout ce qui respire respire rêveur,

Angoisse très calme et douce frénésie,

Des parfums plus profonds que tous ceux de l'Asie 1

ORPHEE

sous les arbres dont les feuillages étincellcnt, auprès des eaux radieuses, environné d'un cortège ébloui d'hommes, de femmes, d'enfants et d'animaux humbles et transfigurés, vers les trois jeunes filles en extase s'est avancé, tenant la grande lyre, et va droit à Eurydice :

Tout ce qui respire a droit au bonheur !

Femme ! je viens à toi du fond des destinées.

Depuis toujours j'étais en marche, ardent songeur,

Vers l'asile promis des rives fortunées;

Chemins rugueux de la terre ! chemins sans fin

Qui traversez les forêts mornes et les villes

Plus mornes qu'elles, plus farouches et plus viles,

Caves obscures de la montagne, malsains

Pâturages 1 fangeux bétail de vaches maigres!

Pas un charme que l'homme ou les dieux n'aient flétri,

Pas une fleur que ne corrompent des vents aigres !

Et vous, flots de la mer sur qui l'astre a souri,

Abîmes maintenant tempétueux et sombres,

Dévorateurs de chair humaine et de décombres,

0 mer, mer désastreuse et folle! quels chemins N'ai-je suivis et vers quels buts jamais atteints Au gré changeant de vos fureurs désordonnées ! Quand, las du vain loisir et des jeux pastoraux, Vers la Colchide d'or mes chants ont aux héros Assuré le passage entre les Cyanées, Quand, après Tanaïs et le sombre Océan En fuite par la mer où des gouffres béants Scintillait devant eux la clarté des Sirènes, Ma voix sut détourner l'orgueilleuse carène En proie à la fureur d'âpres ressentiments, Quand, mes vœux apaisant la colère divine, J'ai su guider la nef sous des cieux plus cléments Jusqu'au havre sacré de l'opulente Égine, Et depuis, quand j'errais sur les cimes des monts, Au creux des roches, près des naissantes fontaines, Ou par les bois ardus dont les taillis profonds Regardent s'allonger des formes incertaines, Toujours, les yeux hantés et clairs du même espoir, En tous lieux et toujours, ô femme! j'ai su voir Naître vers moi comme un mystère de l'aurore Et calme resplendir et me sourire encore

Ton clair visage, espoir et rêve de bonheur !

Oui ! les eaux chastes, la beauté de ton visage

S'y est mirée; elle a souri dans maint nuage,

Dans le calme des nuits, dans la clarté des fleurs.

Quelle candeur d'accueil dans tes deux mains tranquilles !

N'ai-je rêvé le flux de tes cheveux paisibles

Quand, au bord des vaisseaux penché, j'ai vu la mer ?

Quelle splendeur sur l'eau de la lune l'hiver

Éclate pure ainsi que tes pieds dans le sable?

Eurydice, Eurydice ! d'inlassables

Espoirs me tentent : Viens ! je me sens fort et grand,

J'aime ! Je t'aime seule ! J'aime Eurydice ! Orphée

Libérateur n'est plus libre : tu tiens Orphée.

J'ai tout aimé, mais j'aime mieux : je t'aime, Toi !

ECLA1RCIES

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