‹ La Nef désemparéeChapitre 38 sur 46 · DEVANT LE SEUIL · texte numérisé non relu

DEVANT LE SEUIL

Ma main tremble; j'hésite à frapper le heurtoir. L'aube est fragile au ciel, et la nuit qui s'attarde Alanguit mes élans jeunes de trop d'espoir.

Une rouille de sang de la pointe à la garde

Mordait le pur acier du souvenir ancien ;

Je l'ai fourbi, la lame est nette, et je la darde.

Des jours d'amour perdus dans la tourmente, rien Qu'un songe parfumé de jeunesse et de joie, Rien qu'un souffle léger dans l'air doux ne revient.

Le séraphique azur tendu comme une soie Qui frissonne à présent aux clos ensoleillés Eclaire l'avenir qui sourit sur la voie.

L'astre déjà mûrit la promesse des blés, Les arbres alourdis de leur gloire future Inclinent vers le sol des rameaux accablés.

La flamme emplit, le feu féconde la nature,

Elle boit le bonheur aux lèvres du matin,

Elle est ivre d'orgueil, quand moi je conjecture,

Pensif devant la fête et toujours incertain, Quel accueil à jamais, si je franchis la porte, Va faire merveilleux ou sombre mon destin.

Une voix dans la brise émouvante m'apporte

Le radieux conseil qui ne peut décevoir;

Ma main s'est raffermie et mon angoisse est morte,

Et je lève soudain le battant du heurtoir.

îc

Page 1