‹ La Nef désemparéeChapitre 6 sur 46 · L'OR · texte numérisé non relu

L'OR

A Eugène Demolder.

Mon désir est plus paisible que la mer

Par une nuit de lune calme,

Mon désir est plus paisible que la mer;

Nul heurt des vents et nul bruit de la vague,

Nul souffle ne rompt l'harmonieuse douceur,

Nul heurt des vents et nul bruit de la vague

Sous le clair de lune vaste et calme

Qui fleurit toute la mer de ses lueurs ;

Nul souffle ne rompt l'harmonieuse douceur

De s'en aller parmi le rêve et dans la nuit

Vers les plages nouvelles du songe

Ou vers les havres de l'oubli.

Toute la mer d'espace en espace prolonge

Le frémissement à peine ouï de son écume,

Toute la mer autour du navire prolonge

Le rythme de son chant qui s'aigrette d'écume

Sous le vaste et calme clair de lune,

Et des fleurs comme une écume de la mer

Eclatent dans la solitude de mon songe

Par une nuit de lune calme et claire

Où mon désir est plus paisible que la mer.

Diamants par milliers en fête sur les flots,

L'immense désert comme un baiser qui brûle,

Diamants par milliers en fête sur les flots,

Silencieux, chatoie et flambe sous la lune;

L'immense désert cirame un baiser qui brûle

Eveille dans le silence de la nuit

Mainte forme dès longtemps évanouie

Par les sables anciens et lourds de la mémoire,

Et frileusement j'ai pu voir

Naître vers moi, à chaque heure de cette nuit,

Diamants par milliers en aigrette à la vague,

Les fantômes de mes souvenirs évanouis,

Sous le clair de lune calme

Où mon désir est plus paisible que la mer.

Rêve clair durant les heures.

Rêve clair où je t'ai vue, O rêve durant les heures !

Tu te dressais, sans un sourire, toute nue;

Ce fut un rêve où je t'ai vue

Te dresser sur les vagues toute nue,

Et les rayons de lune ouvrageaient un manteau

Des purs joyaux de la lumière

Qui s'étalait de tes épaules à la mer.

Devant moi, le sais-tu ? surgie des eaux,

O farouche ! je t'ai tenue,

Froide et dédaigneuse, toute nue 1

Je me souviens 1

Moins belle je t'ai vue

Dans ton passé indomptable, ne sourire

Qu'à l'ivresse de la richesse offerte :

Tu fouaillais de ton sourire,

0 formidable ! alors, formidable sourire !

Le désir humble qu'un rien déconcerte.

Que j'en ai vu l'un après l'autre venus

Vers toi, phare décevant de la beauté,

Désemparés comme une carène démâtée,

A l'infini, à l'infini

S'enfoncer en dérade aux tourbillons de nuit :

Et tous ! les morts, sans nulle espérance d'aurores,

Les morts, épaves de ton sourire, les morts,

Etranges morts, sans même s'en douter,

Dont peuplait les gouffres la beauté !

Mais, à présent, voici que tu te lèves Plus belle au crépuscule de mes rêves, Et, rêve clair durant les heures, Rêve clair je t'ai vue

Te dresser vers moi sur les vagues, nue Parmi la nuit phosphorescente de la mer, Où mon désir est plus paisible que la mer.

Oui, c'est toi ! Toi, bien qu'éprise de tant d'or,

Je sais, tu sois partie un jour vers la conquête

Folle par delà l'Océan et les tempêtes ;

Mais peu t'importent les espaces fabuleux

Sous des cieux lourds que leur éclat rend incolores

Et la vertigineuse flore

Où s'agitent les oiseaux multicolores

Au bord grave des lacs sur les montagnes bleues.

Tu t'y acharnes plus obstinée encore

A la poursuite de ton or,

De l'or que tu pilles à la terre, de l'or

Toujours, par paillons, par pépites, de l'or !

Et, la nuit, comme se glissent les maraudeurs,

O gueuse ! ton appétit sournois

Furtive t'a traînée mainte fois

Vers une butte boueuse où tu te vautres :

Ton corps pâmé plonge parmi la fange,

Tu y meurtris tes dents, les ongles de tes doigts,

Tes pieds s'y crispent, ta bouche la boit,

Tes seins et ton ventre y plongent.

Par tous les pores tu aspires étrangement,

Des narines, des yeux, de ton corps jusqu'au sang

Imbibé comme une éponge,

L'or par parcelles qui rôde en cette fange

Et qui filtre si bien en toi

Que je te vois droite et nue devant moi

Avec ta peau d'un métal étrange

Et profond où s'allume en fleur la lueur d'or,

Et que tes yeux où flambe l'or,

Et que tes lèvres où de l'or bouge,

Que tes seins dont s'éclaire d'or la pointe rouge,

Que tes genoux, tes pieds et, tout entier, ton corps

Frémit d'une vaste étincelle d'or,

Et tu traînes, c'est ta nocturne chevelure,

De la terre boueuse où l'or vierge fulgure :

Merveilleuse, ô corps en or,

Idole, déesse, étrange, Toute en or !

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