L'OR
A Eugène Demolder.
Mon désir est plus paisible que la mer
Par une nuit de lune calme,
Mon désir est plus paisible que la mer;
Nul heurt des vents et nul bruit de la vague,
Nul souffle ne rompt l'harmonieuse douceur,
Nul heurt des vents et nul bruit de la vague
Sous le clair de lune vaste et calme
Qui fleurit toute la mer de ses lueurs ;
Nul souffle ne rompt l'harmonieuse douceur
De s'en aller parmi le rêve et dans la nuit
Vers les plages nouvelles du songe
Ou vers les havres de l'oubli.
Toute la mer d'espace en espace prolonge
Le frémissement à peine ouï de son écume,
Toute la mer autour du navire prolonge
Le rythme de son chant qui s'aigrette d'écume
Sous le vaste et calme clair de lune,
Et des fleurs comme une écume de la mer
Eclatent dans la solitude de mon songe
Par une nuit de lune calme et claire
Où mon désir est plus paisible que la mer.
Diamants par milliers en fête sur les flots,
L'immense désert comme un baiser qui brûle,
Diamants par milliers en fête sur les flots,
Silencieux, chatoie et flambe sous la lune;
L'immense désert cirame un baiser qui brûle
Eveille dans le silence de la nuit
Mainte forme dès longtemps évanouie
Par les sables anciens et lourds de la mémoire,
Et frileusement j'ai pu voir
Naître vers moi, à chaque heure de cette nuit,
Diamants par milliers en aigrette à la vague,
Les fantômes de mes souvenirs évanouis,
Sous le clair de lune calme
Où mon désir est plus paisible que la mer.
Rêve clair durant les heures.
Rêve clair où je t'ai vue, O rêve durant les heures !
Tu te dressais, sans un sourire, toute nue;
Ce fut un rêve où je t'ai vue
Te dresser sur les vagues toute nue,
Et les rayons de lune ouvrageaient un manteau
Des purs joyaux de la lumière
Qui s'étalait de tes épaules à la mer.
Devant moi, le sais-tu ? surgie des eaux,
O farouche ! je t'ai tenue,
Froide et dédaigneuse, toute nue 1
Je me souviens 1
Moins belle je t'ai vue
Dans ton passé indomptable, ne sourire
Qu'à l'ivresse de la richesse offerte :
Tu fouaillais de ton sourire,
0 formidable ! alors, formidable sourire !
Le désir humble qu'un rien déconcerte.
Que j'en ai vu l'un après l'autre venus
Vers toi, phare décevant de la beauté,
Désemparés comme une carène démâtée,
A l'infini, à l'infini
S'enfoncer en dérade aux tourbillons de nuit :
Et tous ! les morts, sans nulle espérance d'aurores,
Les morts, épaves de ton sourire, les morts,
Etranges morts, sans même s'en douter,
Dont peuplait les gouffres la beauté !
Mais, à présent, voici que tu te lèves Plus belle au crépuscule de mes rêves, Et, rêve clair durant les heures, Rêve clair je t'ai vue
Te dresser vers moi sur les vagues, nue Parmi la nuit phosphorescente de la mer, Où mon désir est plus paisible que la mer.
Oui, c'est toi ! Toi, bien qu'éprise de tant d'or,
Je sais, tu sois partie un jour vers la conquête
Folle par delà l'Océan et les tempêtes ;
Mais peu t'importent les espaces fabuleux
Sous des cieux lourds que leur éclat rend incolores
Et la vertigineuse flore
Où s'agitent les oiseaux multicolores
Au bord grave des lacs sur les montagnes bleues.
Tu t'y acharnes plus obstinée encore
A la poursuite de ton or,
De l'or que tu pilles à la terre, de l'or
Toujours, par paillons, par pépites, de l'or !
Et, la nuit, comme se glissent les maraudeurs,
O gueuse ! ton appétit sournois
Furtive t'a traînée mainte fois
Vers une butte boueuse où tu te vautres :
Ton corps pâmé plonge parmi la fange,
Tu y meurtris tes dents, les ongles de tes doigts,
Tes pieds s'y crispent, ta bouche la boit,
Tes seins et ton ventre y plongent.
Par tous les pores tu aspires étrangement,
Des narines, des yeux, de ton corps jusqu'au sang
Imbibé comme une éponge,
L'or par parcelles qui rôde en cette fange
Et qui filtre si bien en toi
Que je te vois droite et nue devant moi
Avec ta peau d'un métal étrange
Et profond où s'allume en fleur la lueur d'or,
Et que tes yeux où flambe l'or,
Et que tes lèvres où de l'or bouge,
Que tes seins dont s'éclaire d'or la pointe rouge,
Que tes genoux, tes pieds et, tout entier, ton corps
Frémit d'une vaste étincelle d'or,
Et tu traînes, c'est ta nocturne chevelure,
De la terre boueuse où l'or vierge fulgure :
Merveilleuse, ô corps en or,
Idole, déesse, étrange, Toute en or !