‹ La Nef désemparéeChapitre 7 sur 46 · LE DESIR · texte numérisé non relu

LE DESIR

A Sluart Merrill.

She rose likc an Autumnal night.

Shellev .

Parfois se dresse, comme une nuit d'automne

Surgie, avec ses étoiles, de l'Orient,

Ton souvenir et le cortège plus brillant

Des fièvres d'amour dont ta venue s'environne.

0 chère ! je revis aux jardins d'autrefois Parmi la brise de parfums que fut ta voix, Et toute, et telle que tu fus dans la joie, Silencieuse, je te revois!

Tu es pareille à cette belle nuit d'automne Surgie, avec ses étoiles, de l'Océan Où mille feux d'astres errants S'éparpillent au ciel dont la clarté étonne.

Te souvient-il toujours, Vivante taciturne,

Quand nous nous égarions par les jardins nocturnes

Où tu songeais et souriais parmi les fleurs?

Souvent tes yeux qui se perdaient à suivre

Les sillages de lueurs à soi-même survivre

Et renaître plus clairs et plus profonds,

Tes yeux chauds j'y buvais où jaillissaient tes pleurs

Dont l'amertume heureuse fond

Par mille rires en corolles de joie.

Je te revois, je te revois :

Tu étincelles de mes rêves du passé;

Dans l'ombre épaisse de tes cheveux sont massés

Tant de parfums de carnage et de victoire

34 LA NEF DÉSBMPARÉE

Que mes lèvres lourdes ont pu boire

Dans leurs abîmes de frissons tout le vin de la vie.

J'ai goûté l'ivresse de t'avoir suivie,

Reine des triomphes d'autrefois,

Parmi les étendards vaincus, les glaives et les croix

Pieusement vers ton passage inclinés

Avec les cris d'orgueil dompté dans le tumulte

Où la liesse de ton armée exulte,

Au milieu des captifs deux par deux enchaînés

Et de tant de femmes en détresse

Qui hurlaient d'épouvante et de douleurs :

Reine qui te plaisais à la guerre! — ô maîtresse

Qui n'aimas que les étoiles et les fleurs !

Etait-ce Toi parmi de tels parfums! était-ce

Ta présence tendre et ta voix qui me parlaient?

Démence de mes rêves ! pour quels palais D'extase sinistre et de pompeux mensonges

Ai-je alors délaissé les lacs des jardins clairs De fleurs votives où l'amour plonge Éperdument comme fulgurent les éclairs?

Démence vers le hideux passé, vil mensonge De fouiller dans le tas des glèbes calcinées, Dans les putrides terrains abandonnés, Pour l'espoir, comme d'une perle, du mirage D'une parcelle de bonheur !

Eh non! bonheur, fête et délire où se propage Le miracle de la joie, il est ailleurs, Il est dans l'estivale ardeur Et la beauté superbe de demain!

Je sais:

Mon orgueil flamboyant a tremblé si ta main

Me touche et me convie à des fêtes propices,

Ta chair nue allume mon désir et ma faim,

Il faut que je les assouvisse:

Mille étoiles parmi ta chair, ô Nuit d'automne,

De l'Océan au ciel surgies,

Mille étoiles me brûlent de joies,

Mille étoiles parmi ta chair, ô nuit d'automne, Illuminent de bonheur ma volupté.

La fraîcheur lourde de tes seins où j'ai goûté Les arômes qui y frissonnent, La souple tendresse de tes bras mûrs, Ton corps plus ferme et plus pur Que les corolles vraies de nos parterres M'ont ouvert le radieux golfe de tes chair- Vers le vertigineux abîme de l'amour; VA tes yeux, prodiges clairs de tant d'amour, Tes yeux lavés des larmes bues Jadis par l'ivresse de mon amour, Tes yeux sacrés éclairent la rive D'où vers toi, chère! je tenterai L'aventure de la mer où tu veux que vivent Mon désir et mon rêve désormais ; Kt je sais qu'en un jour de joie ultime et sainte, O chère ! où je t'aurai rejointe Là-bas dans les jardins éternels de la vie, A jamais tu m'endormiras, Heure que mes instants envient !

Aux frais arômes de tes seins, entre tes bras.

Page 1