LE DESIR
A Sluart Merrill.
She rose likc an Autumnal night.
Shellev .
Parfois se dresse, comme une nuit d'automne
Surgie, avec ses étoiles, de l'Orient,
Ton souvenir et le cortège plus brillant
Des fièvres d'amour dont ta venue s'environne.
0 chère ! je revis aux jardins d'autrefois Parmi la brise de parfums que fut ta voix, Et toute, et telle que tu fus dans la joie, Silencieuse, je te revois!
Tu es pareille à cette belle nuit d'automne Surgie, avec ses étoiles, de l'Océan Où mille feux d'astres errants S'éparpillent au ciel dont la clarté étonne.
Te souvient-il toujours, Vivante taciturne,
Quand nous nous égarions par les jardins nocturnes
Où tu songeais et souriais parmi les fleurs?
Souvent tes yeux qui se perdaient à suivre
Les sillages de lueurs à soi-même survivre
Et renaître plus clairs et plus profonds,
Tes yeux chauds j'y buvais où jaillissaient tes pleurs
Dont l'amertume heureuse fond
Par mille rires en corolles de joie.
Je te revois, je te revois :
Tu étincelles de mes rêves du passé;
Dans l'ombre épaisse de tes cheveux sont massés
Tant de parfums de carnage et de victoire
34 LA NEF DÉSBMPARÉE
Que mes lèvres lourdes ont pu boire
Dans leurs abîmes de frissons tout le vin de la vie.
J'ai goûté l'ivresse de t'avoir suivie,
Reine des triomphes d'autrefois,
Parmi les étendards vaincus, les glaives et les croix
Pieusement vers ton passage inclinés
Avec les cris d'orgueil dompté dans le tumulte
Où la liesse de ton armée exulte,
Au milieu des captifs deux par deux enchaînés
Et de tant de femmes en détresse
Qui hurlaient d'épouvante et de douleurs :
Reine qui te plaisais à la guerre! — ô maîtresse
Qui n'aimas que les étoiles et les fleurs !
Etait-ce Toi parmi de tels parfums! était-ce
Ta présence tendre et ta voix qui me parlaient?
Démence de mes rêves ! pour quels palais D'extase sinistre et de pompeux mensonges
Ai-je alors délaissé les lacs des jardins clairs De fleurs votives où l'amour plonge Éperdument comme fulgurent les éclairs?
Démence vers le hideux passé, vil mensonge De fouiller dans le tas des glèbes calcinées, Dans les putrides terrains abandonnés, Pour l'espoir, comme d'une perle, du mirage D'une parcelle de bonheur !
Eh non! bonheur, fête et délire où se propage Le miracle de la joie, il est ailleurs, Il est dans l'estivale ardeur Et la beauté superbe de demain!
Je sais:
Mon orgueil flamboyant a tremblé si ta main
Me touche et me convie à des fêtes propices,
Ta chair nue allume mon désir et ma faim,
Il faut que je les assouvisse:
Mille étoiles parmi ta chair, ô Nuit d'automne,
De l'Océan au ciel surgies,
Mille étoiles me brûlent de joies,
Mille étoiles parmi ta chair, ô nuit d'automne, Illuminent de bonheur ma volupté.
La fraîcheur lourde de tes seins où j'ai goûté Les arômes qui y frissonnent, La souple tendresse de tes bras mûrs, Ton corps plus ferme et plus pur Que les corolles vraies de nos parterres M'ont ouvert le radieux golfe de tes chair- Vers le vertigineux abîme de l'amour; VA tes yeux, prodiges clairs de tant d'amour, Tes yeux lavés des larmes bues Jadis par l'ivresse de mon amour, Tes yeux sacrés éclairent la rive D'où vers toi, chère! je tenterai L'aventure de la mer où tu veux que vivent Mon désir et mon rêve désormais ; Kt je sais qu'en un jour de joie ultime et sainte, O chère ! où je t'aurai rejointe Là-bas dans les jardins éternels de la vie, A jamais tu m'endormiras, Heure que mes instants envient !
Aux frais arômes de tes seins, entre tes bras.