‹ La nef désemparée: poémesChapitre 24 sur 35 · ET D'ORPHÉE · texte numérisé non relu

ET D'ORPHÉE

Sous les platanes touffus, dans une crique formée par le Stry* mon apaisé, au pied du mont Pangée, trois jeunes filles nues jouent au bord des eaux où elles se sont baignées. De douces paroles ailées elles enchantent le silence :

AMYMONE

f Entre les tiges des roseaux

Une voix caresseuse s'éveille^ chères sœurs l Un frôle frisson s'émerveille

De glisser en aigrettes sur les eaux :

Gomme il fuit, là l voyez, se blottir aux feuillages , Mais la brise le suit toujours et le propage De place en place à travers l'ombre et le soleil ;

Entre les tiges des roseaux

Une voix caresseuse s'éveille.

LA NBT D^SSKPARBB

DIONË

Entre lea tiges des roseaux

La brise Apuiss sod sourire, A peine nie en le matin calme elle expire,

Nulle voix, nulle aigrette sur les eaux.

Brûlant silence 1 et même l'ombre des feuillages N'est pas fraiche, et, si je plonge, l'onde où je nage Est plus chaude que la mousse; en vain je m'étire,

Entre les tiges des roseaux

La brise épuise son sourire.

EURYDICE

Ailes d'argent frôlant les eaux Les naïades rôdaient dans les feuillages, Le rire de la source où l'aube se propage

S'éteint peu à peu parmi les roseaux; Dans le ciel est écloa fleur de feu le silence, Tout s'est tû sur la terre et sur l'onde 1 Opulence Et fêtes de lumière, fi pourpres des ombrages, lant les eaux es feuillages.

LA NEF DBSBMPARés 159

AMYMONE

Dioné paresseuse, Quoi ! sur la pelouse encore étendue ! et tu dors : Viens avec nous ; courons, ma sœur; viens, où Teau sort De la roche moussue au fond des grottes creuses

Boire, et de sa fraîcheur rajeunir nos lèvres. Échappe aux flammes d'indolence qui t'enfièvrent, Eurydice t'appelle, allons, fais un effort,

Dioné paresseuse !

DIONÉ

sœurs, chère Amymone Et toi, blanche Eurydice au rire doux, si sages Toutes deux vous aimez courir près des rivages. Les pieds enlacés d'eau dont la douceur frissonne

Jusqu'au fond éperdu de vos âmes tendres, Laissez-moi, lasse de joie sur l'herbe m 'étendre,

sœurs, chère Amymone !

160 LA NBF DBSBMPARàs

EURYDICE

Dioné paresseuse.

Et toi, chère Amymone l Me voici, j'ai puisé Peau de la roche creuse Dans le feuillage d'ambre où la clarté frissonne.

Dioné paresseuse, Reste étendue au bord du ruisseau :

Nous viendrons toutes deux à travers les roseaux T'o£Erir au creux des feuilles de Teau qui frissonne; Sois clémente à nos jeux, au rire d* Amymone,

Dioné paresseuse I

AMYMONE

Sois-nous clémente 1 — J'aime un émoi frémissant A travers l'eau vers les fleurs tendres de la rive ; J'aime, vierge, un pied nu frappant l'herbe furtive. Renaître où le rayon implacable descend.

LA NEF DéSEMPABÉE 161

Jeune ivresse délicieuse de mon sang, J^aime boire au soleil la flamme qui ravive Et, déroulant un flot lourd d'une ombre massive, Absorber tout en moi le jour éblouissant.

Écoutez le silence harmonieux des arbres.

Rien n'est mort. Un éclair brûle la chair des marbres,

Un rire chaud emplit la plaine et la forêt.

L'unanime parfum d'aimer partout fermente :

O ma sœur, le baiser palpite, sois clémente ! Je me mêle aux ardeurs où la vie apparaît.

DIONÉ

Je me sens envahir par Tapaisant mystère ; Nulle haleine n'émeut Pair brûlant ; nulle voix Ne tressaille parmi le calme des grands bois ; Les eaux dorment ; midi s'engourdit sur la terre.

162 LA NBV DéSBMPABie

Ne troublez pas d'ua souffle une heure qui fait taire Les sources, le babil innocent d'autrefois.

Le rire vif, le feu des sources : je ne vois Que le joyau des fleurs s'éteindre solitaire.

Une brume embrasée et monotone étend Du sol au ciel son pli de lumière éclatant.

Toute couleur est morte et nul éclair ne passe :

Mes yeux se sont fermés. Je sens mon cœur qui bat Tandis que s'éternise en un fixe combat L'ardente étreinte du soleil et de l'espace.

EURYDICE

Sur Teau dormeuse, tels des nénufars ouverts A la surface, au gré des heures, à traveris L'ombre heureuse, flotte un dout mirage de rêre.

LA NEF DéSEHPARiE 163

Selon rheure qui rit rapide ou s'alourdît, Languissant un pétale éclôt ou, plus hardi.

Il s'ofiEre enflé d'orgueil, de senteur et de sève.

Du sommeil lent montés vers la fleur des regards Mes doigts vous ont cueillis, fragiles nénufars : Étiez-vous des reflets où mon âme se mire ?

Étiez-vous l'aube de mes songes vers Pamour ? Je ne sais. Un soleil subtil fleurit ; le jour Ruisselle en moi : je me sens naître, et je respire !

Ah Dionô ! l'azur scintillait ce matin Parmi ta voix légère et souple 1 Est-il éteint Le rêve qui chantait en saphirs sur tes lèvres ?

Des aurores de joie éclatent dans tes yeux , Rouvre-les I D'où te vient ce dédain soucieux. Cet ennui de nos jeux, et de nos rires mièvres ?

164 LA NEF DéSBMPAREB

AHYMONE se dressant, toute blanche, vers le soleil

Vers toi, dispensateur des richesses, Archer

Aux cheveux d'or, j'élève en mes mains les corolles

De cette eau vive éciose aux pointes du rocher!

EURYDICE venue auprès d'elle

Sois-nous propice, Maître 1 accueille nos paroles 1 Répands au monde le bienfait de tes chaleurs, Accorde la lumière et la vie à la terre, Phoîbos I Allume en nous T^xtase salutaire, Nous t'invoquons ; voici l'offrande, prends ces Qeurs

DIONÉy se soulevant à peine^ assise sur la rive

Et vous, Dée sses, vous, Naïades endormies Paisiblement au fond de vos antres plus frais, Nymphes, je vous implore : enchantez les forêts Du murmure des vents et des sources amies I

LA NEF D^SEMPARéE 165

EURYDICE

Roi Dèlien par qui mûrissent les moissons —

AMYMONE

Ta force enflamme Tair sur les plaines pâmées 1

DIONÉ

O Vierges ! ranimez d'un rire les frissons Sur l'eau sonore et dans les brises parfumées I

EURYDICE

Suscite aux feuillages d'oiseaux Le long des rives immobiles Mieux qu'un rire dans les roseaux Et que les musiques futiles ;

166 LA NEF DéSBHPARÉB

La joie a bondi sur les monts D*où la lumière d*or ruisselle.

L'étreinte de tes bras féconds Règle la vie universelle :

Sème d'embrasements les bois.

Chasse le sommeil qui végète Par l'effroi sacré de ta voix.

Maître des chants, ô Musagète !

Je veux je ne sais quel émoi, Je me sens fleurir solitaire, Je m'offre I J'appelle sur moi Tes flèches qui brûlent la terre.

Voix en rêve, feux éclatants

D'un astre inconnu qui m'embrase,

Venez éperdûment, j'attends

Un dieu nouveau dans mon extase.

— Éi AmamJÊÊÊ^A...^

LA NEF DéSBMPARBB 167

Tu le guides dans le lointain Phoïbos I J'entends le chœur des lyres Éveiller un rythme argentin :

Son chant rayonne, tu Tinspires I

AMYMONE

Eurydice, quel dieu t'égare? Quel espoir T'entraîne dans l'extase, et que penses-tu voiri Parle : est-il d'autres mirages que tu nous taises? Arrache-toi, ma sœur, aux visions mauvaises, Reprends-toi : les dieux seuls connaissent l'avenir.

EURYDICE éperdue Viens 1 Je sens nos destins se confondre et s'unir I

DIONÉ se levant tout à coup

Oh ! d'étranges clartés jaillissent du bois sombre ; Les branches d'arbres s'agitent, refoulent l'ombre,

lOS 1-4 m> DBSBHFARis

Tfladent leurs feuilles ren les caresses du veal Qui joue entre elles et passe en les soulevant, Gemmes dont le millier étincelle et palpite.

Le fleuve par Ineurs s'enfle et ae précipite Contre ses bords en flots rivaces et menus, L'azur limpide y fond ses rires ingénus, L'eau tremble sous ie ciel comme une âme éblouie.

Mes chères sœurs l la rie enfin épanouie Ouvre un trésor d'orgueil à nos regards ravis : Je veux vivre, je veux aimer ; j'aime, et je vis 1

LA NEF DÉSBMPARBB 169

AMYMONE

Reviens à toî !

EURYDICE

Je bois l'haleine Dispersée en parfums des coteaux à la plaine : Partout un nouveau souffle avive Tunivers, Emporte le silence ombrageux, à travers Les brises du feuillage et l'air pur des montagnes, Sème, graine propice^ ô mes chères compagnes, Le rêve frémissant de la claire bonté Dont l'été radieux survit au vieil été I Ce ne sont plus seuls les baisers issus de palmes Et de fontaines aux profondeurs des bois calmes, Ni Pébat prolongé du bain rafraîchissant, C'est une autre jeunesse active,, notre sang Libre circule et nous entraîne vers la vie Triomphale, d'amour I et non plus asservie :

170 LA NEF DBSBMPARéB

Fêtes, ô fêtes 1 espoir des lyres I fécondés Par la ferveur, les champs rayonnent, regardez 1 Les bois brillent, la mer de lumière est gorgée, Et Fastre s'extasie au sommet du Pangée I

AMYMONE

Voici qu'aux tiges des roseaux D'étranges fleurs se sont ouvertes.

De plus purs nénufars sur les eaux.

Des confies d^or dans les frondaisons vertes. Un souffle parfume les ruisseaux, Voici qu'aux tiges des roseaux D'étranges fleurs se sont ouvertes.

DIONÉ

Un zéphyre né de la mer Nous frôle de caresses frêles.

Des lyres frémissent, et dans l'air Tous les oiseaux charmés agitent leurs ailes.

L'azur sereia est un miroir clair, Un zôphyre né de la mer Nous frôle de caresses frêles.

AMYMONE

Dans les lourdes forets, sur les bords Du Strymon paisible et solitaire, Les chênes impatients bruissent d'efforts

Pour arracher leurs racines à la terre.

DIONÉ

Les fauves velus par les ravins \ Hésitent dans l'élan du prodige,

Ils s'enivrent d'une douceur de chants divins : Tout ce qui respire est saisi de vertige.

EURYDICE

Tout ce qui respire est saisi de ferveur.

Angoisse très calme et douce frénésie ;

172 LA NBF DéSBMPARÉB

Tout ce qui respire respire rêveur

Des parfums plus profonds que ceux de l'Asie ;

Tout ce qui respire adore et s'extasie I

Les pensifs animaux, les arbres des bois.

Les eaux et même le vent qui soufQe à peine Se sont tus. Tout cède au charme d'une voix De lumière éperdue, et qui, toute lointaine Dans un songe étrange déjà nous entraîne.

Nous l'écoutons qui vient à nous de là-bas Si clairement mélodieuse et si pure I L'ombre chancelante ne s'attarde pas Où la joie en fête éclate et transfigure Par tout le feu de sa splendeur la nature.

Tout ce qui respire respire rêveur,

Des parfums plus profonds que ceux de l'Asie,

Tout ce qui respire est saisi de ferveur,

Angoisse très calme, douce frénésie,

Tout ce qui respire adore et s'extasie.

Frêle plus que les pétales de l'été, Plus limpide que la source de la roche, Mon orgueil vers la voix pure est suscité.

Mon orgueil : je m'ofire nette et sans reproche Au lucide amour dont j'attends l'heure proche I

L'heure vient, claire colombe, se poser

Sur mes cheveux, sur mes yeux, et sur mes lèvres ;

Son aile m'effleure d'un souple baiser,

J'aime I et je sens la jeune joie apaiser

Par Pespoir l'ardeur ancienne de mes fièvres.

Tout ce qui respire est saisi de ferveur.

Tout ce qui respire adore et s'extasie.

Tout ce qui respire respire rêveur,

Angoisse très calme et douce frénésie,

Des parfums plus profonds que tous ceux de l'Asie I

174 LA NBF DéSEBIPARéB

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