‹ La nef (volume 2)Chapitre 10 sur 36 · LES TROIS CYCLOPES · texte numérisé non relu

LES TROIS CYCLOPES

Ravive-toi ! brûle, ô brasier rebelle !

Incendie de tes tourbillons la terre et la sombre mer !

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Une flamme éclatante jaillit. Tout le mont, en s'illuminant avec ses fleuves et ses glaces profondes, bondit de terre» ainsi qu'un Titan. Vois! vois ! Penchés du haut d'un pic, comme des guerriers sur les créneaux d'une cité qu'on assiège, ils soufflent avec leurs joues gonflées ; et leur visage monstrueux, surplombant au-dessus du cratère, s'empourpre, à chaque exhalaison, d'un terrible ouragan de clarté.

HÈPHAISTOS '

Plus fort! Dilatez vos poitrines! Dé-

chaînez, de l'antre de vos bouches, une trombe mugissante d'éclairs ! Plus fort !

vous dis-je. Pas de relâche! Croyez-vous souffler sur le tison qu'une vieille allume à son foyer? Je le jure ici, pour votre honte. Si votre haleine est si débile derrière la porte de vos dents, je vais vous joindre un compagnon. Haho! Les rocs de glace s'envolent ; l'Océan se cabre épouvanté, tandis que, du fond de la nuit, à l'appel de ma pensée puissante, le sombre vautour justicier fend la nue qui s'ouvre et qui flamboie... Retiens ta course, ô roi ailé! Suspendu au milieu de l'éther tout frémissant de tes cris stridents, agite, agite, sans repos, tes vastes ailes sur la fournaise! Bien! Sous les coups de ces rames énormes, le grand bassin des flammes entre en furie. Partout, brandissant des marteaux, frappant sur des enclumes ardentes, forgeant le fer écumant qui rejaillit en gerbes de tonnerres et d'étoiles

éblouissantes, des fantômes de Hèphaîstos apparaissent aux profondeurs embrasées, dans un tumulte d'airain aèsourdissant- Frappe! frappe! achève, ô marteau! Que tes coups cadencés, fatidiques, rivent à jamais les fers du monde!... Eh bien!

Discernez-vous, maintenant, le nombre des coups que j'assène, leur mystérieuse harmonie ? Tout labeur chante un péan, ô monstres. Qui possède le rythme possède l'univers. Voyez! L'anneau ténébreux s'arrondit. Tel qu'un astre du Hadès, il darde, dans l'Ouranos entier, de puissants rayons crépusculaires, qui vont porter mon triomphe jusqu'au palais d'or de Zeus... Silence ! le Père est content. Un effroyable éclat de sa foudre répond au fracas de l'airain sur les enclumes tonnantes. Toute la montagne, en brûlant, s'élance comme un vase qui bout... Ha! ha! malheur! qu'est-ce que ceci? La forêt des flammes tourbillonne. O Zeus ! Zeus ! Quel fort sagittaire

lance, parmi les hydres du feu, ces vols de flèches empennées d'or ? L'enclume roule renversée. C'en est trop ! Bondissant sur mon char, je me rue contre l'audacieux.

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

Hèraklès! Alerte! Hèraklès! Au-dessus des croupes tortueuses, fuyant^ s'élevant, s'abaissant, plongeant au gouffre des nues, le trident s'agite avec fureur, les cris du dieu retentissent. O joie ! ho ! les dragons reculent. Des traits aigus les blessent au poitrail. Cabrés^ rués en plein zénith, détordant çà et là leurs anneaux dont les écailles, dans la flamme, resplendissent comme des boucliers d'or, ils poussent de violents sifflements; et, sous les coups de leur queue convulsive, l'immense incendie s'écroule, au milieu de l'Ouranos.

LES TROIS CYGLOPES

Ma fureur me suffoque... ho! ho! ho!

Je beugle, je trépigne, j'aboie... Maître, maître, es-tu donc vaincu ?.. O mes poings, vous, nies vrais dieux!

Mon cœur frémit... Hélas! ah! hélas!..

Plongés jusqu'au nombril dans le gouflFre, ils lancent, en grinçant des mâchoires avec de violents éclats de rire, des pics, des scories de fer, des nuages de cendre rougeâtre, d'énormes brandons tourbillonnants... Hèraklès! ha! ha! Hèraklès!

La flamme décroît, elle tournoie. Telle qu'un trépied fracassé, la montagne obscure l'engloutit... lô! victoire! Le char du dieu tombe vers l'abîme, comme une étoile.

Clameur des Cyclopes.

LA voix DE HÈRAKLÈS

Est-ce VOUS qui criez là-bas, géants noircis, baleines des montagnes ? Certes,

VOS chants ne ressemblent pas au roucoulement de la colombe... Enyo! Je frappe avec mon poing, le vaste rocher qui volait à moi. La pierre, en se brisant, vomit des torrents d'eau écumeuse et des laves. Prométhée ! Prométhée ! où es-tu donc ? A pl?în gosier, je proclame mon nom, Hèraklès, le fils d'Alkmèna !

HÈPHAISTOS

Le combat est-il donc fini ? Penses-tu n'avoir plus qu'à enfler tes poumons, pour chanter comme un coq, ta victoire? Certes, aussi longtemps que la Nuit, l'immense aveugle au trépied d'étoiles, siégera sur les âpres sommets où le voleur du feu est châtié, Hèphaistos ne craint rien du Destin... Vois ! Sous les coups du lourd trident, des corps nus de déesses flamboient. La montagne ardente fleurit des tourbillons pourprés d'Aphrodite, comme une grande rose rouge. Napées,

ménades, centauresses, bacchantes aux cheveux pendants, titanides cambrant leurs seins géants, toutes les formes du Désir ondoient dans les torsions de la flamme. Des étoiles enchaînées tournoient; de claires vagues de feu vert déferlent, en couvrant les glaciers de néréides écaillées, de sirènes à croupe de serpent...

Ah ! ah! tu hésites, Hèraklès. Appuyé sur ta lourde massue, et les narines dilatées, tu te penches au sommet d'un rocher, tandis qu'avec des miaulements lascifs, les ti-

* grès et les guépards tachetés frottent leur dos à tes jambes. Partout, dans la four-

' naise en rut, des cerfs^ des boucs, des taureaux, de hauts cygnes blancs éblouissants, tout debout, et battant des ailes, assaillent les nymphes qui s'enfuient.

L'ouragan d'Astartè t'environne. Cuirassées, secouant des lances, tantôt ruées vers le héros et emportées éperdument, comme des oiseaux qui volent dans l'air,

tantôt tourbillonnant sur place, décroissant, flottant, touchant le ciel, les strîges vermeilles se tordent, au milieu du magique incendie... Arrête! Oses-tu bien, ô héros, brandir contre des guerriers-femmes, ta massue horrible, irrésistible! Ah!

Elles reculent, elles fuient. Leurs beaux corps de chair étincelante tombent, précipités dans le gouffre. Pas de relâche !

ah! hélas! ah! ah!... Nous as-tu donc abandonnés, ôZeus? Alors^ que Gaia nous reçoive !

LE CHŒUR DES ARGONAUTES

La montagne tremble... Ho! ho! malheur! De tous côtés, la terre massive et le cielsphériquese fendent, cependant qu'une noire fumée envahit lentement Tocéan.

Les batteurs de fer ont disparu. Paix ! On entendrait maintenant, jusqu'aux derniers confins de l'horizon, un oiseau couvant sur son nid^ un moucheron agitant ses ailes.

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