CHIRON SUPPLIANT
LE CENTAURE CHIROxN
Justice! justice! ô Titan! Venge-nous!
Justice ! ô dieu ! justice ! N'es-tu pas le
i3o LA NEF
vainqueur de Zeus ! M'entends-tu ! Jus tice, ô dieu souffrant ! Justice ! 11 se forg( Jà-haut, un nouveau mors pour la Terre
PROMÉTHÉE
Quels malheurs cries-tu ainsi vers moi, ô Puissant qui te réjouis des rochers et des cavernes? Certes, mon cœur se sent troublé. Ta voix violente et sauvage, où éclatent des hennissements,, se précipite en mots confus comme le bouillonnement des fleuves. Quelque dieu t'a-t-il outragé?
Ou bien serait-ce Pan qui t^'agite, toi dans le sein de qui roule à torrents l'éternelle ivresse de Gaia ?
LE CENTAURE CHIRON
Pourquoi parler de moi-mêmfe! C'est de toi, de toi seul qu'il s'agit, ô roi protecteur du monde. Tandis que tu sièges ici, assoupi et gorgeant ton oreille du murmure des fontaines, les Harpyes, les
LA NEF i3i
chiennes d'Aidés, tous les oiseaux hideux sortis du vase accablent de maux les vivants. Elles me suivent, elles m'assiègent, ô dieu patient. Prends garde ! prends garde !
PROMÉTHÉE
Qu'as-tu dit? Malheur! Dois- je te croire?... Mais non, tu te trompes, ô fils du Cheval. Quelque terreur vaine t'a déçu.
LE CENTAURE CHIRON
Déçu, dis-tu... O blessures! O plaies!
Mon sang qui coule est-il un songe ? Regarde ! A flots vermeils, il se rue et bouillonne sur la terre, comme la grasse écume de Bakkhos. Vois mes joues gonflées et meurtries ! Vois ma lance fracassée, toute hérissée de feuilles et de rameaux! Mais je supplie en vain, ô Titan. Ma parole informe et rauque, et qui bégaie ainsi que le vent, ne sait pas expliquer ma misère,
i32 LA NEK
et tu souris, ô dieu subtil^ en écoutant la bête chevelue, l'hippanthrope ignorant et farouche. Eh bien! qu'il se soulève alors, du milieu de ses glaciers sans nombre, le Tanaïs, le fleuve immense aux voix profondes, et qu'il atteste, les ayant vus, tous les maux que j'ai soufferts! Parlez, rochers ! Parle aussi, toi, qui émeus les vagues au fond des mers, ô grande cithare (Je pierre que je faisais résonner sous mes doigts, quand les Chiennes m'ont assailli !
Et tous, rangés autour de moi, ils m'écoutaient, charmés dans leur cœur, les Muets de la terre sacrée, les tigres, les lions, les taureaux, les panthères semées de roues, les singes barbus, frères des satyres, les cerfs géants, rameux comme des arbres...
Vengeance! vengeance, ô Titan! Laisseras-tu le mal triompher? Laissefas-tu régner Jes Gorgones? Ha! ha! Mon cœur crie dans mon sein, et se hérisse de fureur, comme un aigle.
LA NEF i33
PROMÉTHÉE
Calme ta rage, ô Indompté. Apaise tes pieds qui t'emportent^ tes bras velus que tu tords, en mugissant. L'audace des monstres ailés ne demeurera pas impunie.
Grondement de tonnerre.
LE CENTAURE CHIRON
Entends-tu? ô Gaia! ô Zeus! Une montagne de vapeurs envahit les profondeurs du ciel. Déjà paraissent en courrières les Gorgones au plumage d'airain, les Grées hideuses qui n'ont pas d'os, et ressemblent à de la cendre... O terreur ! ah! ah !
la meute aboie avec des cris toujours plus proches. Un tourbillon d'ailes de fer, de crinières, d'yeux étincelants, emplit la nue embrasée.
PROMÉTHÉE se dressant à demi.
Arrière! Loin d'ici! Arrière!... O stu*
i34 LA NEF
peur! Je retombe impuissant, les membres inertes et enchaînés comme des liens d'airain du sommeil. Hélas sur moi! Je ne pourrais pas même, avec ces mains désarmées, écarter les mouches de mon front, moi qui me dis le vainqueur des dieux...
Que faire? Comment résister?
Il se dresse et retombe encore.
Némésis! Némésis ! je t'appelle. Quel roi sans sceptre et sans pouvoir as tu fait de Prométhée? Gardienne des rites universels! Fatalité! Meneuse des étoiles!
Nécessité omniprésente, debout dans tous les chemins! apporte au Titan souverain, car tel est ton office, ô déesse, les symboles éclatants de son règne, les signes d'or qui, le sacrant à tous les yeux, mettront les Harpyes en fuite... C'est à toi que je parle, Adrastée. N'entends-tu pas? Que tardes-tu, ô Fatidique! Violes-tu la loi contre moi seul ?
LA NEF i35
LE CENTAURE CHIRON
Paix! paix! Retiens ton cri, ô Titan.
Déjà mes sens de bête plus subtils m'annoncent TefFrayante approche. O Aidés !
OZeus! Le rocher tremble. Tout debout sur une roue de fer qui roule avec des tonnerres, une strige, un fantôme géant aux ailes noires déployées, vient à nous, des confins de la nuit... Le profond abîme s'illumine. Vois ! vois ! Comme il bondit, comme il s'enfle, tout mugissant d'aquilons!
i36 LA NEF