LE CŒUR ET LE FLAMBEAU
NEMESIS
A quoi bon m'appeler de tes cris, dieu impatient, dieu faible et violent comme un vrai fils de la femme! Crois-tu émouvoir Némésis? Hâteras-tu les pieds du Destin?
A la borne marquée du temps — ni en deçà, ni au delà — je t'apporte ce qui est à toi, la torche d'or de l'éther incorruptible, comme j'ai porté à Kronos sa vaste faux de lumière, et à Zeus, avec l'éclair tonnant, le sceptre où la terre et la mer vivaient, sculptées dans Tairain.
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PROMÉTHÉE (le flambeau à la main).
Mes prunelles heureuses te revoient, ô Splendeur d'or, torche sacrée qui contiens la vie des éphémères ! En vain Hèphai: tos a terni le feu blanc, céleste, éblouissant, que j'avais volé pour t'allumer au trépied grondant du Jour. Ravivée sous mon souffle puissant, ta flamme incandescente pétille, et verse, comme Hypérion, une immense aurore triomphale, dans les hauteurs vermeilles du ciel... O joie! Présages de victoire! M'entendez- vous, louves ailées, Gelludes, Harpyes, Stymphalides, et toi, livide Alecto, vous Gorgones hurlantes et sanglantes, qui^ obstruant de vos rondes hideuses le blanc portail oriental de la Naissance, jetez de l'ombre, avec vos ailes, sur la moitié d'un continent. Maintenant je ne vous crains plus. Quand le Hadès concentrerait toutes ses forces en un seul
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poing géant, ou quand, plus fourmillant que le poulpe, le monstrueux Typhœus m'attaquerait de ses cent bras irrités, la torche que j'élève dans l'air suffirait à vous mettre en déroute. Hors de ma vue! arriéré! arrière! Fuyez, larves détestées !
Retournez à vos tours embrasées ! Rentrez dans les vastes entrailles de la nuit tartaréenne ! Si vous bravez ma colère ! Si ma rouge main droite armée d'éclairs se levait... Mais pourquoi différer?
Il agite le flambeau çà et là.
Secouant la torche bouillonnante, et soufflant d'une septuple rage son feu purificateur, voyez! voyez! j'emplis le ciel de rafales et de vagues de flamme.
NÉMÉSIS
Que sert d'enfler ainsi ta voix, petit dieu des éphémères? Regarde! Le flambeau pâlit. Tournoyantes au milieu des airs, les sombres lémures de la nuit, en ri-
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canant, fixent sur toi leur prunelle étincelante.
La torche fume et s'obscurcit. Ténèbres croissantes. Un long silence.
PRO.MÉTHÉE
Est-ce là mon règne, ô Némésis? Est-ce là ce séjour éclatant, promis par les Destinées, et où dansaient les joyeuses Saisons, couronnées de feuilles et de fleurs ? Triomphant, je reste sans pouvoir. Maître de tout, les dragons du Hadès m'assiègent sur mon rocher... Loin de moi! va! menteuse splendeur! Puisque le Sort se joue du Titan, à quoi bon te brandir plus longtemps, et contrefaire TOlympien? Non!
Répandant la nuit sur mes paupières avec mon manteau d'étoiles, je veux rester ainsi qu'un mort, sans bouche, sans oreilles, sans yeux.
NÉMÉSIS
Quelle misérable épouvante a saisi ton
cœur, dieu souverain? Ne connaissais-tu pas la loi? Croyais-tu que tes chaînes brisées terminaient ta querelle avec Zeus ?
Gémissant, ployé sur ton rocher, laissant fumer, au bord des eaux, la torche d'or tombée de ta main, certes, tu donnes au Foudroyant qui rit dans sa citadelle, un spectacle inattendu. Est-ce bien toi, fils de Gaia? Est-ce là ce dieu vainqueur des dieux, qui se dressait sur l'univers comme .un nuage de gloire, et bravait le Hadès et le Ciel!
Reculerai-je devant toi, spectre vide au travers de qui parle et agit TEsprit fatal du monde? Oui, je suis le Titan éternel, Prométhée, ton maître et ton roi.
NÉMÉSIS
Mon maître, dis-tu... Insensé! Comment donc aurais-je un maître ? Dans l'a-
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bîme orageux du Chaos, Adrastée roule au milieu des flammes. Et chacun des tours de sa roue, faisant jaillir les astres à tourbillons, suscite, ainsi qu'une poussière, des myriades innombrables de dieux, de démons, de bêtes, d'éphémères qui se livrent un combat sans merci. Maintenant, fils d'Iapétos, écoute! Quand il a usurpé le ciel, rOuranide a fauché de sa faux la flamme horrible des étoiles qui consumaient Tunivers. Quand il s'est dit roi de la terre, Zeus a lié la vagabonde à l'Ouranos, avec la lourde chaîne d'or. Ton épreuve t'attend aussi, Prométhée, ô souverain deshommes. Entends-tu? Le moment est venu. Tends la main, roi du monde, et reçois le second présent d' Adrastée, le grand vase d'airain qui accompagne la torche,
PROMÉTHÉE prenant le vase dans ses> mains.
Quel brouillard tombe de mes paupiè-
res? O stupeur! hélas! Urne exécrable !
Est-ce bien toi, vase fatal, envoyé par Zeus à Pandore, et où les dieux menteurs avaient caché tous les fléaux de l'Erèbe ?
Certes, mes yeux te reconnaissent. Le froid pesant de ton métal s'étend au loin sur la terre. Ton beau couvercle, où Hèphaistos a imité le dôme étoile, jette un halo d'airain dans là nue, tandis que, sur tes flancs luisants et au creux de tes spirales, des fleuves noirs semblent couler.
O terreur! O mystère du monde! Si j'ai clairement entendu les paroles fatidiques, tu renfermes^ ô vase de douleurs, l'épreuve qu'il me faut subir, le dernier obstacle qui s'oppose à la félicité des vivants. Ma main déjà frémit sur l'urne... Que fais-tu, ô Prométhée! Arrête! Es-tu certain que l'Olympien, ourdissant ses ruses contre toi, ne te tend pas un nouveau piège? En eff^et, les sages des hommes, les aèdes et les mages inspirés feignent en leurs chants
que TEspérance, la déesse au merveilleux œil vert, est demeurée dans l'urne fatale.
Ne vais-je pas, de ma main trop prompte^ faire s'envoler à jamais l'unique bien qui reste aux mortels ?
Un silence.
Mon esprit hésite, mon cœuf tremble.. • Paix ! paix! Un sourd frémissement s'exhale du vase énorme. Les montagnes crient de tous côtés : — Pandore! Pandore! Pandore ! L'air s'emplit d'harmonies et de voix. D'étranges irradiations se croisent en g-erbes autour de moi... Je t'interroge, Némésis, toi, la vierge omnisciente. Que veulent dire ces prodiges ? Pourquoi réveillant de la nuit le spectre de Pandore, les Destins mêlent-ils ce nom à l'épreuve que je dois subir?
NÉMÉSIS
Es-tu si lent à deviner ce que savent, ce qu'ont toujours su et la bête et l'éphé-
mère? Le sort des hommes, ô Titan, n'est pas lié à ton sort seulement. Leur mère aussi y a sa part.
PROMÉTHÉE dans une agitation terrible.
Malédiction sur rembùche de Zeus ! O désespoir! C'est donc en vain que mon sang a racheté les êtres! Pandore! Pandore! ah! hélas! O insensé Epiméthée!..
Mais non! Esclave de la roue, tu te joues du Titan trop crédule. Que parles-tu de Pandore! La Semeuse imprudente n'est plus. C'est vous que j'en prends à témoin, striges, dragons, démons, vipères ailées, noirs vautours des ténèbres éternelles ! Au milieu du grand festin des dieux, vous avez surgi du vase amer, et, vous ruant sur la vierge épouvantée, vous l'avez déchirée en lambeaux, tandis que, gorges d'ambroisie, et buvant dans leurs coupes d'or le nectar en feu du ciel, les Olympiens
poussaient des cris pour stimuler votre rage. Maintenant, couchée sous Gaia, parmi les roches et les lacs souterrains, Pandore est mêlée à la terre. Son sang fait bouillonner le jour. Ses yeux rient dans la mer qui frémit comme une émeraude enflammée. Sur ses os jetés au fond des flots, sur les débris de son corps mutilé, de vastes continents s'élèvent, avec leurs puits de feu rouge inextinguible, leurs fleuves noirs, leurs veines de marbre, leurs filons d'or et de fer.
NÉMÉSIS
As-tu cru, ô Titan insensé, que la vierge pouvait mourir ? Ne sais-tu pas que> sous son voile peint d'océans, de vapeurs, de feuillées. Pandore est Tâme de la Terre ?
Parmi les membres déchirés qui jonchaient le bleu pavé d'étoiles — cependant que, du haut de son char emporté par des ailes vivantes, Zeus joyeux tonnait dé toutes
parts — j'ai recueilli le cœur sang-lant, le cœur de la Mère éternelle, car il fallait^ pour accomplir les destinées, que la race humaine vécût. Ouvre le vase, ô sauveur du monde. Il est temps que tu saches enfin ce que contient l'urne des maux, toi qui prétends les guérir.
PROMÉTHÉE
Mon esprit agité, anxieux, vacille en moi, comme une flamme, O Aidés ! quels nouveaux prodiges vont épouvanter mes yeux?
Il ouvre le vase. Un silence.
Paix!., regarde!.. Il prend dans sa main et pose sur la nuée je ne sais quelle forme eflFrayante, dont l'aspect ressemble à un cœur d'homme- O malheur ! Ah ! ah !
Spectacle affreux!.. Vois! Plus orageux que la mer, entouré de grands rais téné-
breux où tourbillonne une mêlée confuse de spectres et d'apparitions, l'orbe funèbre, éblouissant, flotte, et s'efFace, et reparaît, au travers d'une buée de sang^.